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LE ROMAN DE LA BELLE ET LA BETE

PROLOGUE


"On ne voit bien qu’avec le coeur ! L’essentiel est invisible pour les yeux !"

ANTOINE DE SAINT EXUPERY


On dit qu’autrefois, dans le royaume de Nériopolis, vivait une fille si belle que les dieux eux-mêmes se penchaient de leur fauteuil de nuages pour la contempler. On prétend que la déesse de l’Amour, Cythérée, avait présidé à sa naissance. Nombreux étaient ceux qui rêvaient de l’épouser, mais depuis toujours, elle était promise à son cousin, le prince Phoïbos, fils du roi de Bactriane.
Son nom était Aurore, fille de Hérios d’Alcymène. Mais, à Nériopolis, on l’appelait simplement : la Belle.

En ce temps-là, le monde des dieux et celui des mortels n’étaient pas irrémédiablement séparés. En certains lieux sacrés, les divinités apparaissaient à ceux qui savaient reconnaître leur présence dans le bruissement des feuilles, les mouvements des vagues, ou la forme des pierres.
À quelques milles au sud de Nériopolis s’étendait une plage au sable d’or, bordée de hautes falaises aux reflets d’ardoise, autour desquelles nichaient des nuées d’oiseaux, goélands, pétrels, sternes et aigles de mer. Des chevelures d’algues brunes aux senteurs profondes troublaient l’émeraude cristalline des eaux. À l’orient, la plage éclaboussée de lumière se prolongeait par une succession de cavernes marines battues par les vagues.
Aurore avait découvert son existence six ans auparavant, en suivant un étrange oiseau bleu dont le plumage étincelant, nuancé d’azur, avait captivé son regard.
Quittant la route qui reliait Nériopolis au village de Pamnos, où vivait l’un de ses oncles, elle s’était retrouvée devant un chaos de monolithes effondrés et envahis par la végétation, résultant d’un antique combat entre les Géants et les Titans, ancêtres des dieux. Les anciens affirmaient que les esprits de ces créatures légendaires hantaient encore ce labyrinthe inquiétant et qu’il était dangereux de s’y risquer. Mais Aurore ne redoutait pas les dieux et, lorsque l’oiseau couleur de ciel l’entraîna au cœur du fouillis végétal, elle s’y aventura sans crainte. Depuis longtemps déjà, les plantes avaient effacé les traces de l’affrontement prodigieux. Mousses et lichens avaient déposé sur les colosses rocheux un épais tapis velouté, et des arbres s’étaient enracinés au pied des monolithes, sur lesquels rampaient lianes et lierres, mousserons et liserons. L’arrivée d’Aurore déclencha l’affolement parmi les lapins, écureuils et musaraignes qui vivaient là. L’oiseau bleu semblait l’attendre. Elle ne douta pas un instant qu’il avait été envoyé par Cythérée. Après avoir traversé le dédale inextricable, elle se retrouva en lisière d’une crique magnifique, sertie telle un joyau dans son écrin de malachite et d’améthyste.
Plusieurs barrières de récifs rendaient la crique inaccessible par la mer. Les pêcheurs qui avaient tenté de s’en approcher avaient dû renoncer. Certains affirmaient d’ailleurs que cette plage n’existait pas vraiment, qu’elle constituait un passage entre le monde des hommes et celui des dieux, une porte magique que les mortels ne pouvaient franchir.
Les divinités qui hantaient la plage sacrée avaient le même âge qu’Aurore : douze ans. Elle ne s’était pas étonnée de leur présence et avait pris part à leurs jeux sans aucune frayeur.
Six années s’étaient écoulées depuis, et elle n’avait jamais oublié le chemin qui menait à cette crique mystérieuse. Elle y revenait régulièrement, et personne jamais n’avait percé son secret. Les divinités avaient grandi avec elle.

Ce matin-là, comme à son habitude, elle entraîna sa pouliche blanche au cœur du labyrinthe, traversa l’ancien champ de bataille des Titans et déboucha sur la plage dans la lumière de la trouée forestière. Son arrivée provoqua un bouillonnement joyeux dans les eaux tumultueuses. De l’écume des vagues se matérialisèrent une douzaine de néréïdes qui accoururent pour lui prodiguer des caresses de bienvenue. Des tritons prirent forme sur les rochers et soufflèrent dans leurs conques pour la saluer. Néréïdes et tritons ne portaient en guise de vêtement que des parures de nacre ornées de gemmes précieuses.
Les divinités ne parlent pas, tout au moins pas au sens où l’entendent les humains. Seule la pensée permet de communiquer avec elles. C’est pourquoi il faut se méfier de sa puissance. De mauvaises pensées, tissées de haine, de mépris, d’arrogance ou d’indifférence, génèrent de la part des dieux des réponses identiques, comme l’écho renvoyé par la montagne. Le monde se remplit alors d’inquiétude, d’insécurité, d’angoisse, puis de terreur, et la vie devient intolérable. En revanche, si on leur adresse des ondes d’amour et de chaleur, ils se manifestent en éclairant la vie de paix et de beauté. Cette mystérieuse forme de communication avait eu une conséquence insolite sur Aurore : habituée depuis son plus jeune âge à émettre des pensées lumineuses, elle était incapable de proférer le moindre mensonge.
Comme à l’accoutumée, Aurore n’échangea aucune parole avec ses compagnons, mais, par la pensée, elle leur rapporta ce que l’on disait en ville, leur narra les rebondissements des petits scandales de la Cour, et leur donna des nouvelles de son père, de ses frères, de ses soeurs - et surtout de son fiancé, le prince Phoïbos de Bactriane, sujet sur lequel elle était intarissable. Néréïdes et tritons lui posèrent mille questions muettes : le monde des mortels les distrayait beaucoup.
Lorsqu’elle fut lasse de bavarder, Aurore ôta sa longue tunique de lin. La fine étoffe coula à ses pieds, offrant sa peau nue à la caresse de la brise. Puis elle plongea dans les eaux limpides. Ses amis irréels s’y jetèrent derrière elle, et le bruit des vagues fit songer à de joyeux éclats de rire.
Quand elle sortit de l’onde, Eole, le dieu des vents, apparut. Aurore lui adressa un sourire plein d’affection. Elle aimait beaucoup ce dieu très ancien, dont la sagesse s’était forgée aux expériences des hommes et des dieux qui peuplaient la Terre depuis ses origines. Le vent était aussi vaste que le monde, et il en connaissait tous les secrets. Sa puissance était incomparable. Il savait se faire doux et léger, mais ses colères, ouragans, cyclones ou typhons, pouvaient déraciner des arbres gigantesques, soulever des lames capables de détruire les plus grands navires, balayer des villes entières. Invisible, mais omniprésent, il apparaissait à Aurore sous les traits d’un vieil homme à l’œil rieur ; car le vent était aussi un farceur, qui prenait un malin plaisir à soulever les robes et arracher les chapeaux des mortels. Aurore passait des heures à lui confier ses secrets et ses rêves. Et- le vent l’écoutait avec une patience infinie, savait sécher ses larmes ou la bercer d’espoir.
Une série de notes claires et harmonieuses retentit, comme produite par la plus parfaite des flûtes. Ainsi s’exprimait Eole lorsqu’il était de bonne humeur. Il souffla sur la peau nue d’Aurore le plus léger des zéphyrs, but les perles salées qui s’y étaient déposées. Une caresse infinie glissa sur la jeune fille, entre ses seins fiers et tendres, sur son ventre soyeux, ses cuisses longues, ses mains fines. Puis le vent plongea ses doigts aériens dans sa longue chevelure, avec laquelle il composa de savantes architectures où se mêlaient fleurs et feuilles, faisant et défaisant des entrelacs compliqués que les plus habiles coiffeurs de la ville n’auraient jamais su reproduire.
Soudain, Eole libéra la lourde chevelure d’or, enveloppa Aurore d’une colonne tiède et tourbillonnante puis, sans aucune raison, l’entraîna vers l’extrémité orientale de la plage. Amusée et intriguée, la Belle se mit à courir à la lisière des vagues, suivie aussitôt par les néréïdes et les tritons. Ses pieds légers soulevèrent des gerbes de lumière liquide. Elle atteignit un endroit où le sable laissait la place à des affleurements de roches grises. Un surplomb de la falaise créait là une ombre permanente. Une sensation de froid saisit Aurore. Cette partie de la plage l’avait toujours un peu effrayée à cause de la pénombre qui y régnait, et c’était la première fois qu’elle s’y aventurait.
Prudemment, elle avança en direction des gueules béantes de cavernes à demi noyées sous les eaux. Il fallait pour les atteindre traverser un bras d’eau sombre. Elle n’osa s’y risquer. Derrière elle, les bavardages silencieux des divinités s’étaient tus. Des néréïdes et des tritons émanait une onde d’inquiétude, l’avertissant qu’une menace imprécise planait sur cet endroit étrange. Partagée entre l’inquiétude et la curiosité, Aurore scruta les ténèbres. Eole ne l’avait pas attirée jusqu’ici pour rien. L’espace d’un instant, elle crut déceler un éclair rouge, le reflet d’un regard de feu, puis tout disparut. Lorsque ses yeux furent habitués à la pénombre, elle n’entrevit qu’une roche aux reflets bizarres, couleur d’algue et de bronze, qui lui parut étrangement vivante. Sans doute s’agissait-il d’un jeu de lumière dû aux reflets du soleil sur les vagues. Tout à coup, derrière le fracas étouffé des flots, elle perçut un grondement sourd, qui semblait provenir de la falaise elle-même. Un frisson la saisit. Peut-être ces cavernes abritaient-elles un monstre marin. Elle jugea plus prudent de rebrousser chemin, en se demandant ce que Eole avait voulu lui montrer. Mais le vieil homme s’était effacé sans lui apporter d’explications. Ainsi étaient les dieux : leurs signes se révélaient souvent délicats à interpréter.

Plus tard, à l’heure où le char du soleil atteignit enfin le zénith, elle décida de rentrer. Elle salua ses compagnons et appela sa pouliche. Lorsqu’elle eut disparu au cœur du labyrinthe, tritons et néréïdes se fondirent aux vagues et aux rochers.
Alors, au cœur de la caverne, la roche couleur de bronze s’anima, donnant forme à une créature si effrayante que les grands prédateurs marins, requins et murènes, s’enfuirent. Les yeux couleur de rubis du monstre jetèrent un dernier regard sur la plage, puis il glissa sous les eaux noires et disparut.

A SUIVRE...

 
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