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LE CARREFOUR DES OMBRES


EXTRAIT N°1

Quelques instants plus tard, Laura fait son entrée. Elle a passé un jean et un gros pull-over blanc. C’est curieux comme elle ressemble à la femme de mon cauchemar. J’ai dû emporter le souvenir de son visage dans mes rêves. Seule différence : ses cheveux sont longs.
— Vous êtes ravissante ! dis-je pour rompre la glace.
— Merci.
C’est curieux. Je ne l’avais pas remarqué cette nuit, mais il me semble déceler un léger accent dans sa voix.
Elle s’assoit. Tous ses gestes sont empreints d’une grâce un peu surnaturelle. Il se dégage d’elle une sensualité sauvage, qu’aucun maquillage ne vient ternir. Elle n’en a aucun besoin. Ses yeux sont clairs, d’un bleu turquoise semé d’étoiles d’or. Le grain de sa peau est doux, doré, ses lèvres joliment dessinées. Laura est très attirante. Cette bizarre impression de la connaître se confirme, mais impossible d’aller plus loin. J’ai beau chercher, je ne parviens pas à la situer.
Elle me regarde avec un mélange d’étonnement et d’inquiétude. On pourrait croire qu’elle a peur de quelque chose. Elle me fait penser à un animal traqué. Peut-être se sent-elle menacée, elle aussi. Mais dans ce cas, elle regarderait à l’extérieur, pour guetter l’approche d’un ennemi éventuel. Or, elle ne cesse de chercher mon propre regard. Un peu embarrassé, je lui demande :
— Prendrez-vous du thé ou du café ?
— Du café, merci.
Sa voix provoque en moi une émotion bizarre. Je peux me tromper, mais j’ai l’impression que ses yeux brillent, comme si elle était sur le point de se mettre à pleurer.
— Avez-vous bien dormi ? demandé-je.
Elle me répond d’un sourire un peu contraint.
— Oui, merci. Le lit est très confortable. Et la douche m’a fait du bien.
Je toussote.
— A propos de douche…
— Oui ?
— Je… enfin, ce déshabillé vous allait à ravir mais… peut-être ne vous en êtes-vous pas aperçue, la mezzanine donne sur l’entrée, et vous êtes sortie de la salle de bains au moment même où je recevais une voisine. Si cette dame vous avait aperçue, imaginez ce qu’elle serait allée raconter.
Elle hésite, puis répond d’un air triste :
— Rassurez-vous ! Elle n’a pas pu me voir.
— Il s’en est fallu de peu. A mon avis, cette brave madame Vatel serait diantrement inspirée de changer de lunettes.
Elle me regarde intensément de nouveau.
— Ce n’est pas ce que je veux dire. Même avec des lunettes, et même si vous l’aviez amenée devant moi, elle ne m’aurait pas vue.
— Comment ça ?
Elle reste un instant silencieuse, puis elle a cette réponse surprenante :
— Personne ne me voit.
— Je ne comprends pas.
Elle se tait. Ses yeux brillent un peu plus. Ainsi, elle est irrésistible. Mais une peur sournoise s’infiltre en moi. L’impression de verser tout à coup dans l’irrationnel. J’ai un petit rire nerveux.
— C’est impossible, voyons. Vous n’êtes pas invisible.
— Pour vous, non. Pour vous seul. Mais pour les autres, je n’existe pas.
— J’ai peur de ne pas très bien comprendre. Pourquoi serais-je le seul à vous voir ?
— Parce que vous êtes Antoine Maréchal.
— Ca, je le sais, mais je ne vois pas le rapport.
— Vous avez quarante-quatre ans, vous êtes romancier, vous avez écrit douze best-sellers. On a tiré cinq films de vos ouvrages, vous êtes traduit dans une vingtaine de langues, et vous avez été récompensé plusieurs fois par des prix prestigieux.
— Vous êtes bien renseignée. Mais cela ne m’explique toujours pas pourquoi je suis le seul à vous voir.
Elle se tord les mains, détourne son regard bleu étoilé.
— Ce n’est pas facile à dire. Vous n’allez pas me croire.
— Je peux essayer.
Elle soupire et poursuit :
— Ce n’est pas par hasard que j’étais devant votre portail cette nuit. Mon nom entier est Laura Ascorva.
Une onde glaciale me parcourt l’épine dorsale.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Cela veut dire que… je suis l’héroïne de votre roman, Le Carrefour des Ombres.


EXTRAIT N°2


Soudain, venant du salon, une mélodie éclate, puissante, en mode mineur. Laura s’est attaquée au piano. Je reconnais immédiatement ce qu’elle joue. Il s’agit d’une pièce extraordinaire du compositeur anglais Richard Addinsell, le Concerto de Varsovie, qui a servi à illustrer un vieux film oublié intitulé Dangerous Moon.
Abandonnant mon adoration sélénite, je me dirige vers le salon, stupéfait. Sa virtuosité est incomparable, aérienne, surprenante. Laura Ascorva, la mienne, l’héroïne du Carrefour de l’Enfer, était pianiste.
Sur la pointe des pieds, je vais m’installer dans un fauteuil, face à la cheminée. Laura me tourne le dos. Elle ne m’a pas vu arriver. Je suis subjugué. Cette fille possède une maîtrise parfaite de l’instrument. Une onde de magie coule vers moi et m’enveloppe. Il se dégage de ce concerto une sensualité qui m’a toujours bouleversé. Mais cette fois, il s’y mêle un troublant parfum de passion, une nostalgie étonnante qui me prend aux tripes. J’en ai des frissons dans le dos. Jamais encore je ne l’avais entendu interpréter de cette manière. C’est d’autant plus méritoire que Laura ne bénéficie pas du soutien de l’orchestre, comme dans tout concerto qui se respecte. Alors, elle improvise, sans partition. Ses doigts virevoltent sur le clavier, légers, rapides, hallucinants de précision.
Je ferme les yeux et laisse la musique me pénétrer. Je ne sais pas ce que je suis en train de vivre, mais cela tient à la fois du merveilleux et de l’angoissant. Le jeu de cette fille est tout simplement étincelant, sublime, intemporel. Je suis trop mélomane pour ne pas reconnaître le talent. Laura est une professionnelle. Et une grande professionnelle. Tout à fait comme ma propre héroïne.
Et c’est bien cela qui m’angoisse...
L’hypothèse de la caméra cachée me semble désormais improbable. Jamais mes farceurs de service n’auraient pu s’assurer le concours d’une artiste de ce niveau, doublée d’une comédienne.
Alors.... qui est réellement Laura ? Une journaliste ? Peu probable.
Une admiratrice ? Pourquoi pas ? C’est la seule explication plausible. Une grande artiste, passionnée par mes ouvrages...
Holà ! Voilà que je tombe dans la plus complète mégalomanie, à présent. Je ferais mieux de retourner dans ma cuisine. Mais impossible de décoller mes fesses de ce fauteuil. La beauté de la mélodie et la finesse de son interprétation me clouent littéralement sur place.
Après un final époustouflant, le silence revient. Un silence d’une qualité exceptionnelle, qui semble avoir été prévu par le compositeur lui-même. J’applaudis.
Laura sursaute, se retourne, me regarde comme si elle ne m’avait jamais vu. Ses yeux sont troubles, presque inhumains à force de beauté. Ou je me trompe, ou ce sont des larmes qui coulent sur ses joues. Vers quel monde intérieur s’était-elle enfuie ? Un espace de mélodie, irréel, inaccessible, dont je viens de la tirer avec mes bruits stupides. Je me sens aussi incongru que ridicule.
— Excusez-moi, Laura ! C’était... tellement beau ! Où avez-vous appris à jouer ainsi ?
Elle soupire.
— Vous connaissez la vie de Laura Ascorva aussi bien que moi, Antoine !
— Bien sûr, mais... Vienne, le vieux maître hongrois, c’était dans mon livre, pas dans la réalité !
— Que voulez-vous que je vous réponde ? Vienne, le professeur, c’était "ma" réalité !
— Laura !
— Laissez-moi !
Je ne me suis pas trompé. Ce sont bien deux grosses larmes qui glissent sur ses joues. Et l’émotion provoquée par la musique ne semble pas seule en cause. Je m’approche, tente de la prendre dans mes bras. Elle se dégage vivement et me regarde.
— Pourquoi avez-vous fait mourir mon vieux maître ?



EXTRAIT N°3


Un quart d’heure plus tard, je m’apprête à me recoucher lorsque j’entends frapper. Je rouspète. Il est dit que je ne parviendrai pas à dormir cette nuit. J’enfile une robe de chambre et redescends, le pistolet à la main.
— Qui est là ?
— C’est moi, Raymond, ouvre !
J’obéis. Il n’est pas frais, l’ami commissaire. Ses vêtements sont maculés de boue, tandis qu’un mince filet de sang ruisselle de son cuir chevelu.
— Bon sang ! Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Un foutu fils de pute m’a frappé par derrière. Oser s’attaquer à un flic, dis donc ! Et un commissaire, en plus. Si je fous la patte dessus, il y aura de la bavure dans l’air.
— Tu veux que j’appelle un toubib ?
— Non ! C’est juste une égratignure. J’ai la tête solide. Mais ces enfoirés m’ont aussi chouravé ma bagnole.
— Et le dossier !
— Bien sûr, le dossier. Ne te bile pas, je vais leur flanquer mon équipe au cul.
Soufflant comme un taureau sur le point de charger, il se rue sur le téléphone. Quelques minutes plus tard, la moitié des forces de police, de la gendarmerie et des trois armées de l’Île de France sont sur le pied de guerre. C’est du moins l’impression que je ressens. Il va y avoir du rififi dans la région.
Ce n’est que vers cinq heures du matin, après avoir signé la mort de la bouteille de Fine Champagne, que l’ami Raymond consent à se faire ramener chez lui par une voiture de patrouille venue le chercher.
Je remonte me coucher. Au passage, je m’arrête devant la chambre de Laura. J’hésite. J’ai envie de lui raconter la suite de l’aventure, mais elle doit dormir. Je n’entends aucun bruit.
Nostalgique et bâillant d’abondance, je me dirige vers ma chambre. Je m’endors comme une masse.

Lorsque je m’éveille le lendemain matin, j’ai l’impression d’être devenu fou.



 
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