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LE MARAIS DES OMBRES
EXTRAITS

EXTRAIT N°1


Dialogue entre Karine Delorme et le capitaine de gendarmerie Julien Ferrand


— À vrai dire, je ne connais pas le dossier, mais je vais vous dire ce que je sais. J’étais ado à l’époque et je ne m’intéressais pas trop à la politique. A Marcilly, évidemment, c’est resté l’affaire du siècle. Alain Lauragais était un homme promis à un grand avenir politique. Il était chef du parti centriste ACDS. Il bénéficiait d’une excellente cote de popularité dans la région et au-delà. Il envisageait de se présenter aux élections présidentielles de 1988. Les anciens disent que c’était un homme d’une grande probité, très attaché aux valeurs morales. Cependant, on dit aussi que ce n’était pas un modèle de fidélité. Je crois que c’est un usage assez répandu chez les hommes politiques.
— Et c’est ça qui a causé sa chute ?
— Non. Personne ne lui en tenait rigueur, même pas sa femme. D’après ce que je sais, elle était habituée à ses frasques et n’y accordait aucune importance. D’autant plus qu’il savait se montrer discret, d’après ce que l’on dit.
— J’ai l’impression que, sur ce plan-là, le fils a suivi l’exemple du père.
— C’est dans sa nature. Ce n’est pas cela qui risque d’affecter sa carrière politique. En France, cela amuse les contribuables, mais cela n’affecte pas la confiance qu’ils accordent à leurs élus. C’est peut-être même le contraire. Le côté coq gaulois, sans doute. Sauf quand il s’agit de gamines trop jeunes. Et la réputation d’Alain Lauragais a été remise en question par un énorme scandale.
— La mort de la petite Alicia.
— Pas seulement. Il y a eu autre chose avant, une première affaire de viol sur mineure. Une fille de dix-sept ans l’a accusé d’avoir abusé d’elle. Il a nié en bloc et s’est défendu. Elle a fini par se rétracter et avouer qu’elle avait menti. En vérité, on lui avait proposé une grosse somme d’argent pour porter cette accusation.
— Qui ça, on ?
— Ça, on n’a jamais pu le savoir. Elle n’a jamais vu son interlocuteur.
— Il y a des soupçons ?
— Je ne devrais pas dire ça, mais je ne serais pas étonné que le père Marchadier ait eu quelque chose à voir avec cette histoire. A l’époque, il n’était que le second de Lauragais. On dit qu’ils ne s’entendaient pas très bien. Peut-être a-t-il tenté de se débarrasser de lui de cette manière. Cet individu n’est pas réputé pour être très scrupuleux. Cependant, on n’a jamais rien pu prouver contre lui.
— Les choses ont dû s’arranger pour Lauragais après les aveux de cette fille.
— Pas vraiment. Sa rétractation a valu à la gamine quelques ennuis avec la justice, mais le mal était fait. Les journalistes s’en sont donné à cœur joie, surtout la presse politique et les tabloïds. Les accusations ont continué de manière insidieuse. Certains ont laissé entendre que Lauragais avait proposé de l’argent à sa « victime » pour qu’elle retire sa plainte. On a vérifié ses finances, qui ne comportaient rien de louche. Mais la calomnie a fait son œuvre. La cote de popularité de Lauragais a baissé de manière significative. Si mes souvenirs sont exacts cette affaire a eu lieu au printemps 1984. Et puis, au mois de juillet, il y a eu l’affaire Alicia Germain.
— Que s’est-il passé ?
— C’est une histoire bien triste. On a retrouvé le corps de cette petite dans le lac Noir.
— Victime d’abus sexuels…
— Non. Elle n’avait pas été violée. Peut-être son ravisseur avait-il l’intention de le faire, mais apparemment, il n’en a pas eu le temps. Ses poignets et ses chevilles portaient des traces de liens. Elle a  été enlevée un samedi soir, alors que la ville était pleine de monde. C’était le début des vacances. Ses parents se sont tout de suite rendu compte qu’elle n’était pas rentrée du gymnase où elle s’entraînait et ils ont prévenu la gendarmerie dans la nuit même. Mais elle ne fut retrouvée que le mardi suivant par des promeneurs.
— Son meurtrier l’a tuée avant même de la violer ?
— Elle n’a pas été tuée. Elle est morte à la suite d’un coma diabétique. Le ravisseur devait ignorer qu’elle était malade. On sait aussi qu’elle n’est pas morte dans l’étang, mais ailleurs, probablement là où elle était détenue. Malheureusement, on n’a jamais pu localiser l’endroit. Et deux jours plus tard, le jeudi, c’est le cadavre d’Alain Lauragais que l’on a découvert dans le lac Noir, exactement à la même place. C’est ça qui a déclenché la polémique. Sa voiture était à proximité. Apparemment, il s’était suicidé en se tirant une cartouche de fusil dans la bouche.
— Ce n’est pas un exercice facile, remarqua Karine.
— C’est possible en utilisant une branche fourchue. Ce n’est pas ce qui manque dans une forêt. Bien entendu, les journalistes ont tout de suite fait le rapprochement avec la mort d’Alicia Germain. On avait encore en mémoire l’histoire du viol présumé, au mois d’avril. Aucun élément ne permettait de rapprocher les deux décès, sinon l’endroit où l’on avait trouvé les corps, mais la presse s’est chargée du reste : Lauragais avait enlevé Alicia, l’avait séquestrée en ignorant qu'elle était diabétique. Elle avait succombé dans la nuit même de son enlèvement. Affolé, Lauragais est allé jeter son cadavre dans le lac Noir. Puis, pris de remords, il s’est suicidé le lendemain du jour où on a découvert Alicia. On a estimé que sa mort avait eu lieu dans la nuit du mercredi au jeudi. D’après Amaury, qui avait passé la journée du mercredi avec son père, il paraissait très nerveux. Il se reproche encore de l’avoir laissé seul ce soir-là pour aller rejoindre des copains. Mais il ne pouvait pas deviner ce qui allait se passer.
— Vous croyez qu’Alain Lauragais était vraiment coupable ?
— Je n’ai pas étudié le dossier. C’est une affaire classée. De toute façon, cela ne changera rien aujourd’hui. Cependant, madame Lauragais n’a jamais cru à la culpabilité de son mari. Au début, elle a tout fait pour que l’on approfondisse l’enquête. D’après elle, Lauragais n’était pas du genre à se suicider, ne serait-ce qu’en raison de ses convictions religieuses. Pour elle, il avait été victime d’un complot. Mais elle n’a pas obtenu gain de cause. L’enquête n’a jamais été rouverte. Bien évidemment, les médias se sont jetés avec voracité sur cette histoire qui a déclenché un grand scandale à l’époque. Aujourd’hui encore, les Marcilliens sont divisés. Pour les uns, Lauragais était bien coupable. Pour les autres, il a été assassiné, et cet assassinat n’a rien à voir avec la mort de la petite Alicia. Cela fait partie des mystères de cette bonne ville. Et je doute que l’on parvienne un jour à élucider cette histoire. Après la mort de Lauragais, Victorien Marchadier a pris la tête de l’ACDS. Mais il n’a jamais eu le charisme de son prédécesseur et le parti végète depuis 30 ans. Amaury est entré en politique une dizaine d’années après la mort de son père, après ses études. Lui aussi est persuadé qu’il a été tué. Actuellement, il est en conflit avec Marchadier pour la direction du parti. Mais le vieux ne veut pas lâcher sa place. Cela promet de superbes affrontements. Les médias s’en réjouissent d’avance.

EXTRAIT N°2


Marcilly sur Cher…
Ce jeudi matin, installée à la terrasse du bistrot « chez Gégène » sur la place centrale de Marcilly (rive nord), Karine buvait un café en attendant de faire son marché.
Comme son nom l’indiquait, Marcilly sur Cher se situait sur le Cher, quelque part à quelques dizaines de kilomètres à l’est de Tours. Comme son importante voisine, elle s’étendait sur les deux rives du fleuve, pardon, de la rivière, car le Cher n’était qu’un affluent de la Loire, même si, d’après certains riverains un tantinet chauvins, il mériterait l’appellation de fleuve étant donné sa largeur et sa longueur. De plus, rares étaient les cités essaimées le long de ce cours d’eau qui pouvaient se targuer d’avoir ainsi colonisé les deux berges.
Marcilly comptait environ quatre mille habitants. Elle hébergeait le siège d’une entreprise internationale de travaux public, la Cotrama, dont les bâtiments administratifs dominaient somptueusement la colline septentrionale, offrant à ceux qui y travaillaient une vue incomparable sur la vallée – tout au moins les membres de la direction qui bénéficiaient des bureaux vitrés.
Les deux parties de la ville étaient reliées par un pont historique, daté du dix-septième siècle, sans plus de précision, car des vandales avaient effacé les deux derniers chiffres un soir de beuverie. La municipalité envisageait de refaire le cartouche où était précisée la date en question, mais les archives avaient égaré les documents. Chacun y allait de ses souvenirs précis, prétendant se remémorer la fameuse date, bien entendu en désaccord avec tous les autres. Cela durait depuis quinze ans et constituait un sujet de bisbille entre élus qui pourtant n’en manquaient pas. Et le pont restait avec son cartouche à demi effacé. Le pont de Marcilly n’en était pas à ça près. Pendant la dernière guerre, la ligne de démarcation suivait le Cher. Le pont avait pris à l’époque un petit air de « Check Point Charly ». Le sport local en ces périodes troublées consistait à passer et repasser d’une rive à l’autre afin d’enquiquiner l’envahisseur nazi, sous prétexte que l’administration était répartie sur les deux. Résistants, trafiquants et BOF avaient largement profité de la confusion, jusqu’au moment où l’envahisseur nazi avait décidé d’y mettre un terme en occupant la France tout entière.
Autre particularité, chaque quartier s’étant développé de manière identique, avec un léger avantage au nord question population, Marcilly comportait deux centres ville, chacun avec sa place principale et ses commerces, ce qui avait engendré une petite rivalité entre les habitants du nord et du sud. La mairie avait même été obligée de prévoir un adjoint au maire dont la fonction exclusive était de gérer les affaires de la partie sud. Les autochtones méridionaux le considéraient comme leur maire véritable, tandis que les septentrionaux – et les opposants du sud – l’appelaient le « maire deux ».
Cependant, cette petite rivalité s’effaçait lors des fêtes locales, la plupart étant consacrées aux vignes qui avaient fait la gloire de Marcilly et qui s’étalaient indifféremment au nord et au sud. Aux vignes et au cinéma, car la petite ville organisait chaque année depuis dix ans un salon du court métrage – où le vin était bien entendu aussi des festivités. Ceci expliquait les trognes aussi réjouies que rougeaudes de certains indigènes.
Au nord se trouvait la mairie officielle (avec une annexe au sud pour éviter aux Marcilliens méridionaux d’avoir à franchir le pont pour leurs documents administratifs – on n’était plus en guerre, que diable !) Le collège (sans annexe au sud) squattait une partie importante de la colline nord, près du siège de la Cotrama, l’entreprise de BTP évoquée plus haut. Au-delà s’étendait la zone industrielle et artisanale qui attirait l’essentiel des travailleurs de la ville. Cette concentration justifiait les embouteillages qui engorgeaient régulièrement le centre-ville nord à certaines heures. Et dans ce domaine, les Marcilliens auraient pu en remontrer aux Parisiens : ils étaient capables d’organiser un bouchon avec seulement trois voitures.
Marcilly était une petite ville où il faisait bon vivre. Ses habitants avaient toutefois un regret : la ville ne comptait aucune célébrité. Tours avait vu, entre autres, la naissance d’Honoré de Balzac, Amboise celle de Charles VIII ; Descartes était ainsi nommée parce qu’elle était la patrie de René Descartes ; Château-Renault avait donné le jour au peintre André Bauchant. Anatole France avait fini sa vie à Saint Cyr sur Loire, Anne de Bretagne (la seule femme à avoir été deux fois reine de France) à Blois. Et même des petites cités insignifiantes (aux yeux des Marcilliens) comme Montlouis ou Chitenay pouvaient s’enorgueillir de personnalités comme Michel Debré (célèbre homme politique) et Denis Papin (non moins célèbre inventeur).
A Marcilly : rien. On avait fouillé avec minutie dans les archives, sans succès. Ce qui était fort contrariant à une époque où le moindre individu pouvait connaître son heure de gloire simplement en allant raconter sa vie – si possible avec détails croustillants – à la télévision.
Pour cette raison, tous les habitants s’étaient grandement réjouis quand ils avaient appris que Karine Delorme, la célèbre romancière, avait décidé d’acheter la « Croix du Sud ». Depuis, on la bichonnait afin qu’il ne lui vienne pas l’idée saugrenue de repartir.
En compensation, les Marcilliens avaient « leur » affaire. Le double mystère Lauragais/Germain occupait encore les esprits trois décennies plus tard. Affaire judicieusement relancée depuis le sabotage de l’avion de Vincent Lauragais, fils du précédent, et l’accident survenu à son frère, l’autre gloire locale.

EXTRAIT N°3


Samedi 19 avril…
Le lendemain midi, Karine faisait quelques courses en compagnie de Laureline à la supérette de la rive sud lorsqu’une nouvelle apportée par on ne sait qui se répandit à travers le magasin à la vitesse d’un incendie attisé par le vent. Des clameurs de stupeur retentirent un peu partout, les clients s’arrêtèrent, s’entre-dévisageant avec une lueur d’incompréhension dans les yeux. Les informations passaient des uns aux autres avec un mélange d’horreur et d’une certaine gourmandise. On allait avoir des choses à raconter en rentrant chez soi.
— Il paraît que Jean-Noël Tisserand s’est suicidé !
— C’est un de ses ouvriers qui l’a retrouvé pendu dans une grange en venant prendre son travail ce matin.
— Pendu ? Quelle horreur !
Très vite, les commérages allèrent bon train, depuis les réflexions aigres de quelques bonnes âmes pétries de religion qui prédisaient au malheureux un aller direct auprès de Belzébuth jusqu’aux commentaires compatissants, qui le plaignaient, tout en admettant qu’il n’était plus très fréquentable ces derniers temps. Sa femme, qui l’avait abandonné en emmenant les enfants, avait droit à quelques jugements définitifs, selon lesquels elle portait une lourde part de responsabilité dans la fin tragique de son homme. Ce qui ne manquait pas de provoquer des réactions immédiates.
— Elle l’a quitté parce qu’il la frappait ! clamait une femme entourée d’une marmaille ravie de l’agitation qui s’était emparée du magasin.
— Peut-être qu’elle le méritait, ripostait une autre, une vieille à la tête de tortue triste, les cheveux pris dans un foulard aux couleurs improbables.
— Mais on ne doit pas battre une femme, répondit la première. En tout cas, moi, si mon mari s’avisait de lever la main sur moi, comment que je te lui flanquerais un coup de rouleau à pâtisserie sur le crâne. Il ferait beau voir, tiens !
L’autre haussa les épaules en marmonnant « ça te ferait pas de mal qu’il te corrige ! », mais pas assez fort pour être entendue.
— Pauvre monsieur Tisserand, larmoyait une troisième à l’œil humide. Lui qu’avait fait de si grandes études. Mourir comme ça, tout de même. Est-ce que le curé va au moins accepter de l’enterrer…
Madame Broutechoux était entrée en action.
Karine connaissait bien le personnage. A plusieurs reprises, elle s’était dit qu’elle devrait lui réserver une place dans l’un de ses romans. Toujours habillée de robes sombres, dos voûté et regard perpétuellement à l’affût derrière des lunettes rafistolées, madame Broutechoux, qui approchait des quatre-vingts ans à petits pas précautionneux, avait l’air perpétuellement en deuil. Quelques jours plus tôt, elle avait assisté aux obsèques de Vincent Lauragais. Non qu’elle fût proche de la famille, mais madame Broutechoux ne loupait jamais un enterrement. C’était à chaque fois pour elle une petite victoire sur la mort. Si elle affichait en toutes circonstances une face affligée et chargée de compassion pour les « pauvres créatures trop tôt rappelées à Dieu », elle se réjouissait secrètement de les voir partir avant elle. En réalité, tout Marcilly savait qu’elle était une épouvantable langue de vipère, qui, aux enterrements, notait les présents, les absents, étudiait les comportements, et rapportait ensuite à sa petite cour de commères avides d’informations bien scabreuses sa moisson de remarques acerbes. Cette bonne personne s’y entendait pour distiller des réflexions savamment dosées qui, tout en ayant l’air de plaindre le mort, sa famille et ses amis, révélaient en filigrane des jugements fielleux qui semaient le doute sur la moralité du défunt ou de la défunte. On la craignait comme la peste.
Karine l’observa, amusée par le manège de la vieille sorcière. Quelques bribes de phrases lui parvinrent aux oreilles, par lesquelles madame Broutechoux laissait entendre qu’elle n’était pas surprise, qu’elle s’attendait à ce que ce « pauvre monsieur Tisserand finisse ainsi ».
— Il n’avait plus toute sa tête depuis que sa femme l’avait quitté en lui enlevant ses enfants. Une créature de la ville ! Elle a dû lui prendre tous ses sous !
— Non ? Vous croyez ?
— Du temps de monsieur Tisserand, son père, la ferme était riche ! Ils étaient peut-être les plus riches de la ville, madame Forget ! Comme je vous le dis ! Mais depuis que cette Parisienne est arrivée, il a tout perdu. Et elle est partie quand il n’avait plus rien ! Ce pauvre homme ne l’a pas supporté, allez ! Et il a préféré se pendre. C’est pas bien chrétien ce qu’il a fait là ! Mais la faute à qui ?
Madame Broutechoux se rangeait nettement parmi les détracteurs de l’épouse enfuie. Les absents ont toujours tort…



LA SUITE DANS LE ROMAN...




 
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