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GRAAL
EXTRAITS


EXTRAIT N°1
Solyane ne savait pas vraiment pourquoi elle s’était aventurée jusque-là, si loin de Gwondaleya. Autour d’elle, la forêt se dépouillait de ses feuilles. Un épais tapis couvrait le sol, crissant sous les sabots des chevaux.
Au loin, elle entendait les appels des gavels. Malgré leurs craintes, le beau temps s’était maintenu après le départ des Cathasiens. On en avait profité pour donner une grande chasse, à laquelle avaient été conviés tous les vassaux. La seule peut-être qu’ils donneraient cette année.
Mais elle n’avait pas véritablement l’esprit à chasser. La vision de la petite Pahin Kaan expirant de frayeur dans les bras de Dorian l’obsédait. Tout ce qu’elle avait vu se réaliserait, il ne pouvait en être autrement. Mais elle le refusait. Et, sans doute à cause de cela, parce qu’elle souffrait dans son cœur et dans sa chair, parce qu’elle avait vu la mort de son fils, elle ne pouvait parfaitement appréhender l’avenir. Elle ne comprenait plus. Elle savait seulement qu’une puissance formidable, qui prenait ses racines au-delà des mondes connus, leur serait opposée dans une lutte à mort.
Alors, peut-être pour puiser des forces au contact des arbres immenses, elle s’était séparée de la chasse, et avait laissé sa pouliche la guider au plus profond de la forêt.
Peu à peu, l’écho des trompes de chasse s’estompa dans les brumes automnales. Dorian s’inquiéterait sans doute un peu, mais elle l’avait prévenu qu’elle désirait être seule.
Fermant les yeux, elle respira profondément l’odeur sauvage et fraîche de l’humus, où se mêlaient tous les parfums de la vie en une symphonie grandiose. Odeurs de champignons, des mousses humides, parfums apportés par les vents, senteur enivrante de la sève et des feuilles mortes. Le soleil pâle faisait jouer d’étranges reflets sur les aiguilles des sapins.
Un loup surgit des sous-bois, à quelque distance de Solyane. Swenna frémit, mais la jeune femme la calma. La louve suivit, furtive, derrière son compagnon.
— Bonjour, petits frères ! murmura Solyane.
Les deux animaux l’observèrent un moment de leurs yeux d’or effilés en amande, puis disparurent dans les profondeurs sylvestres. Plus loin, elle devina, sous son manteau de feuilles, la vautrée d’une femelle maroncle qui somnolait, entourée de ses petits de l’année. Solyane aimait se mêler ainsi à la forêt, s’emplir de ses palpitations, du bruit du vent dans les branches, du crissement des sous-bois…
Pourtant, elle savait que cette escapade n’était pas le fruit du hasard. Une raison supérieure la guidait. Vers quel but ? Quelle réponse ?
Soudain, un éclair roux fulgura sous un buisson épais, et se métamorphosa en un magnifique renard qui se planta face à elle.
— Wynloo !
Elle l’avait reconnu sans pouvoir en croire ses yeux. Bien sûr, elle ne devait pas se trouver très loin de la cahute de la sorcière, cette vieille femme qui les avait recueillis après la mort de leur mère. Mais trente ans s’étaient écoulés depuis. A moins qu’il ne s’agît d’un de ses descendants. Par curiosité, elle le suivit. Il ne semblait pas du tout effrayé. Et même, elle avait l’impression qu’il était venu l’accueillir.
Elle en fut certaine lorsqu’au détour d’un sentier elle se trouva face à la bicoque biscornue dont elle avait gardé le souvenir, accrochée au tronc de son chêne. Le même petit troupeau de chèvres broutait tranquillement dans la clairière avoisinante. De la fumée sortait de la cheminée. Était-il possible que la sorcière fût encore vivante, trente années plus tard ?
— Bien sûr que je vis toujours, grommela une voix derrière Solyane, comme pour répondre à sa question informulée.
Elle se retourna, la gorge nouée. Devant elle, plus tordue encore que la première fois, se tenait la sorcière, qui lui souriait de toutes les dents qui lui restaient.
— Sois la bienvenue, Petite Fleur !
Solyane sauta à bas de sa pouliche et vint la saluer.
— Je suis heureuse de vous revoir. Est-ce vous qui m’avez appelée ?
— Évidemment ! Qui veux-tu que ce soit ?
Elle fit quelques pas en claudiquant, visiblement satisfaite. Observant Solyane du coin de l’œil, elle alla s’asseoir sur le banc fatigué qui gardait l’entrée de sa baraque.
— Pourquoi m’avez-vous fait venir jusqu’ici ? demanda Solyane, intriguée.
La vieille marmonna quelque chose d’incompréhensible, vraisemblablement un juron, puis déclara :
— J’ai lu dans les pierres le malheur qui plane sur vous. C’est pour cela que je voulais te voir.
— Vous savez quelque chose ?
La sorcière grogna encore.
— Presque rien. Juste ceci, mais je sais que cela a une grande importance. Il a existé, autrefois, au temps de ceux que l’on appelle les Anciens, des puissances maléfiques qui ont déchiré l’homme en deux. Puis, pendant des siècles, pendant des millénaires, elles ont opposé ces deux moitiés. Bien pire encore, elles ont coupé l’être humain du monde réel, celui de l’amour, de la nature, de la vérité. Elles ont disparu avec le Jour du Soleil.
Elle leva sur elle un regard brillant
— Mais elles sont sur le point de renaître.
— De renaître ?
— Elles avaient pris la forme de superstitions stupides, qu’on avait baptisées religions. Elles prônaient la paix et la vie, mais des flots de sang ont été versés en leur nom, au nom de leurs dieux. Cela dura des millénaires. Mais leur plus grand crime fut de rendre l’homme aveugle, de l’écarter des forces généreuses et invisibles qui coulent autour de lui. Des forces qu’on lui fit prendre pour des manifestations démoniaques.
Tout à coup, suivant une impulsion soudaine, elle se leva et se dandina jusqu’à un noisetier proche, et se mit à cueillir quelques noisettes. Solyane attendit patiemment. La vieille se tourna vers elle.
— Tu dois comprendre ce que je dis, Petite Fleur. Toi qui possèdes la setchaya.
— Oui, je comprends. Mais ce monde a disparu…
— Il couve encore, sous les braises.
La vieille se mit à la contempler avec curiosité, ses yeux délavés pétillant de malice. Puis elle lui fit signe de tourner sur elle-même. Amusée, Solyane obéit.
— Par la langue putréfiée du grand migas cornu ! Petite Fleur, tu es encore plus belle que je l’avais imaginé.
Solyane faillit éclater de rire devant l’énormité du juron, opposé à la gentillesse du compliment. Elle se sentit soudain parfaitement sereine. Elle avait réellement l’impression d’avoir aboli trente années en une fraction de seconde. Il lui revint que la sorcière avait recueilli son premier sang de femme. D’une certaine manière, elle l’avait un peu amenée une deuxième fois au monde. Une vague rougeur lui monta aux joues à cette évocation. Elle avait envie de rire et de pleurer à la fois. Tant de choses s’étaient passées depuis. Son adolescence à l’ombre généreuse du géant Czarthoz, qui l’avait aimée comme sa propre enfant. Leur épreuve, son calvaire en Médhellenie, la torture de Bahiskra, la douleur de Dorian lorsqu’il avait perdu Elena. Puis leur vie commune, la naissance de leurs enfants, l’affection dont ils étaient entourés. En cet endroit oublié du reste du monde, séparé de lui par les brumes de Skovandre, il lui semblait que tout cela n’était qu’un songe.
Ce fut pour briser son émotion qu’elle déclara :
— Votre maison est toujours aussi chaude, madame ! Mais ne craignez-vous pas l’hiver qui s’avance ? Si vous le désirez…
— Non, fillette ! L’hiver et moi, on est de vieux copains, et cela depuis des dizaines d’années.
— Mais les loups, les migas… ?
La vieille ricana.
— Ils n’osent pas s’approcher d’ici, petite. Ils ont bien trop peur. Ils savent que je suis sorcière.
Solyane n’osa pas insister. Elle fit quelques pas, surprit les yeux du renard qui la fixait.
— Wynloo ! appela-t-elle.
Le petit fauve s’approcha et flaira avec circonspection la main tendue vers lui, puis il laissa échapper un petit jappement joyeux avant de filer vers les chèvres.
— Se pourrait-il qu’il m’ait reconnue ? C’est impossible. Les renards ne vivent pas aussi longtemps.
— Alors, ce n’est pas le même, grommela la vieille. Sans doute un de ses descendants. Ils se ressemblent tellement.
— C’est curieux, remarqua Solyane. Ce renard est le seul animal à qui vous avez donné un nom. Je croyais pourtant que vous étiez fâchée avec cette pratique.
— Wynloo n’est pas un nom. Cela veut dire " sorcier " en vieux patois skovandre. Tous les renards sont un peu sorciers.
— Cela ne m’étonnerait pas, murmura Solyane.
La vieille ayant terminé sa provision de noisettes, elle invita Solyane à rentrer à l’intérieur de sa cahute.

Quelques instants plus tard, elles étaient installées devant un bol de tisane aux herbes. Le ménage n’avait jamais dû être fait depuis leur passage, trente années plus tôt.
Solyane attendit que la vieille eût terminé son breuvage. Elle se souvenait qu’il était inutile de la questionner. Elle parlerait quand ça lui conviendrait.
— J’ai interrogé les pierres, Petite Fleur. J’ai appris ce que vous étiez devenus, ton frère le loup et toi. Je sais que vous avez osé franchir la Voie Maudite. C’est bien. Si vous ne l’aviez pas fait, vous auriez succombé. Mais, lorsqu’une puissance naît, elle fait naître aussi son contraire. Vous avez provoqué la haine d’un homme que vous avez rencontré jadis. Une haine terrible, proche de la folie. Il a juré votre perte.
— De qui s’agit-il ?
— Je ne le connais pas. Je n’ai pas vu son visage. Mais lui-même n’est qu’un instrument dans les mains des divinités mauvaises.
— Shaïentus…
— Quel que soit le nom qu’on lui donne, Petite Fleur, cela ne change rien. Il s’oppose à l’élévation de l’homme, par crainte de perdre sa propre puissance. Mais les hommes ne peuvent pas le comprendre, parce qu’il est beaucoup plus vaste qu’eux. Ses desseins sont insondables pour les simples mortels. Vous représentez tout ce qu’il hait, tout ce qu’il doit détruire. Parce que vous vous aimez, parce que vous êtes des vainqueurs. Parce que vous rayonnez autour de vous d’une puissance qui l’effraie et le fait reculer. Prends garde, Petite Fleur. Tout ce qui adviendra à présent te semblera sans signification, sans logique, comme dû au hasard. Mais sache voir au-delà des faits. Dis-toi que lorsque les forces mauvaises s’en mêlent, tout est décalé, incompréhensible. Il prend plaisir à tout mélanger, à brouiller les cartes. Et je sais qu’il tentera de vous séparer, de faire de vous des ennemis.
— Ce n’est pas possible !
— Reste sur tes gardes, fillette ! Méfie-toi de tout et de tous. Y compris de toi-même.
Elles restèrent un instant silencieuses.
— Qui doit vaincre ? demanda Solyane.
La vieille baissa la tête.
— J’ai voulu t’avertir, petite, car je te considère un peu comme ma fille. Pour vaincre, toi surtout, parce que tu es une femme, tu devras aller jusqu’au bout de toi-même, te dépasser. Affronter la mort face à face.
— Il me semble avoir subi une épreuve semblable il y a vingt ans. J’en suis revenue.
— Non ! Tu as survécu parce que tu étais une déesse. Tu possédais des pouvoirs dont tu n’avais même pas idée. A présent, tu te connais. Ou tu crois te connaître. Quand j’ai dit que tu devrais affronter la mort en face, c’est la vérité. Et tu devras aller au-delà. Percer son mystère. C’est le prix à payer pour vaincre. Et pour comprendre.
— La mort n’est qu’un passage… hasarda Solyane, troublée malgré elle.
— Pas cette mort-là, Solyane, souviens-t’en ! Pas cette mort-là.
La jeune femme n’osa rien ajouter. La sorcière l’avait appelée par son nom. Et c’était peut-être ce qui l’impressionnait le plus.

EXTRAIT N°2
Le baarschen offrait l’aspect d’une ville champignon, avec ses innombrables tentes de toile poussées en quelques heures. Celles-ci abritaient les convoyeurs, les saf’therans. A l’écart, dans des prairies réservées, les golieuthes, les bœufs et les chevaux de trait somnolaient, attendant d’être attelés aux chariots. Malgré l’heure matinale, la cité de toile ressemblait déjà à une ruche bourdonnante d’activité.
Les saf’therans constituaient un peuple à part. Leur corporation regroupait des individus issus de tous les coins du monde, incapables de rester en place quelque part. On y croisait des hommes à la peau entièrement noire, ou couleur de pain d’épice, brûlée par des soleils différents, des êtres sculptés par le sable et le vent, et dont les yeux regardaient toujours au-delà de l’horizon. La piste était leur seule raison de vivre, et chacun d’eux conservait dans les replis de sa mémoire des souvenirs fabuleux que l’on échangeait le soir au bivouac, dans l’odeur de l’herbe sèche et des feux de camp.
Palléas avait toujours été attiré par ces oiseaux de passage qui préféraient les incertitudes de la piste à la sécurité des villes, les paysages sans cesse renouvelés à la plaine familière. La richesse ne les intéressait pas. Qu’en auraient-ils fait ? Une tente solide et confortable, des vivres en suffisance, des animaux résistants, et ils étaient parfaitement heureux. Ils étaient propriétaires de leurs animaux de trait. Les commerçants y trouvaient un énorme avantage : les bêtes étaient remarquablement bien soignées. Le soir, à l’étape, elles mangeaient avant les hommes. Il ne serait pas venu à l’idée d’un convoyeur de se restaurer sans s’être assuré que ses bêtes ne manquaient de rien.
Les saf’therans emportaient dans leurs bagages femmes et enfants, donnant ainsi à la caravane l’allure d’une véritable cité en marche. Ils se risquaient peu en ville. Les citadins avaient selon eux une fâcheuse tendance à les confondre avec les voyageurs, ces parasites qui ne vivaient que d’aumônes. Malgré leurs vêtements pourtant bien particuliers, aux teintes vives, malgré leurs capes de cuir tressé, ils étaient assez mal accueillis. Où que les portât leur vie aventureuse, ils resteraient toujours d’ailleurs. Aussi préféraient-ils l’enceinte du baarschen, où ils se sentaient chez eux.
Les voyageurs se voyaient relégués au pourtour du campement. On les reconnaissait à la pauvreté de leur vêture. Peu d’entre eux possédaient un abri. Le plus souvent, ils dormaient roulés en boule, à même le sol, enveloppés dans d’épaisses couvertures de laine. Par compassion, le roi Pillat avait fait édifier en bordure du baarschen un bâtiment chauffé destiné à les recevoir gratuitement au plus fort de l’hiver.
Les saf’therans ne se mélangeaient pas aux voyageurs : ils s’estimaient d’une essence supérieure. Il régnait en effet des relations curieuses entre les deux communautés. Véritables seigneurs des pistes, les convoyeurs méprisaient les voyageurs, sans pour autant pouvoir se passer d’eux. Car ces derniers louaient facilement leurs services. Leur tâche principale consistait à charger et décharger les grands chariots, occupation pour laquelle les seigneurs éprouvaient une profonde aversion. Farouchement attachés à la liberté de la route, les voyageurs vénéraient les convoyeurs plus que les nobles des cités.
Lorsque Palléas arriva, un groupe le salua avec respect. En quelques jours, il s’était déjà taillé une certaine popularité au sein des saf’therans. Les nouvelles circulaient vite dans le baarschen. On savait qu’il était le fils du grand seigneur de Gwondaleya, aux pouvoirs si singuliers. Et les femmes et les filles de la caravane se réjouissaient de le compter parmi leurs défenseurs.
Il n’eut pas besoin de pénétrer dans le Panthaen. Le sheraf Vetolik Madran était déjà sorti, bavardant avec quelques-uns de ses conseillers.
— Hal Weya, messire Madran !
— Hal Weya, seigneur Palléas. J’ai plaisir à constater que vous êtes matinal. C’est tôt le matin que l’on fait le meilleur travail.
Le jeune homme sourit.
— Je suis venu m’assurer de mes guerriers. Ils sont prêts pour le départ. Qu’en est-il de votre côté, messire ?
— Si les dieux – et les assureurs – le permettent, nous quitterons Burdaroma dans trois jours. Les marchandises sont chargées pour la plupart. Mais vous connaissez comme moi les tracasseries administratives. Enfin, me permettez-vous de vous offrir le thé ?
— Volontiers, sheraf !
Le petit groupe se dirigea vers une tente plus importante que les autres : le khomat. Ainsi appelait-on cet endroit où l’on se retrouvait pour boire ou dîner, tout au long du voyage. Tout comme une ville normale, la caravane comptait ses auberges où l’on pouvait se restaurer. Le khomat était la plus grande d’entre elles, réservée aux notables.
D’ailleurs, la comparaison ne s’arrêtait pas là. Il existait également des écoles, où les enfants des saf’therans apprenaient à lire, à compter et à combattre. On trouvait même de petits théâtres ou des cirques ainsi qu’un bordeau ambulant destiné à assouvir les instincts des guerriers, et à leur éviter de s’intéresser de trop près aux femmes des convoyeurs.
Palléas appréciait le sheraf Vetolik Madran, qui avait largement l’âge d’être son grand-père. Né sur la piste, et formé par elle à ses lois rigoureuses, il en avait conçu une philosophie déconcertante pour un homme attaché à son pays. Ainsi, les saf’therans estimaient que les domaines les plus beaux étaient ceux que l’on traversait le lendemain. Vetolik avait été enfant de convoyeur, puis convoyeur lui-même, et avait obtenu son titre de sheraf, c’est-à-dire " roi " de la caravane grâce à sa sagesse et à sa connaissance de toutes les pistes qui sillonnaient le monde. Il les avait presque toutes parcourues, depuis la lointaine Cathasia jusqu’à la pointe extrême de l’Europannia, Breizhanne. Il avait plusieurs fois traversé la mystérieuse Médhellenie, avait noué des liens d’amitié avec les Folmans. Il s’était même rendu pendant plusieurs années de l’autre côté de l’océan atlantéen, en Canaméria, ce qui lui valait le respect de tous. Peu de saf’therans en effet avaient effectué ce périple. De ses lointains voyages, il avait rapporté une foule de souvenirs qu’il prenait toujours plaisir à évoquer.
— Voilà ce qui nous différencie de vous autres citadins, disait-il. Vous ne vivez que pour posséder, agrandir vos domaines. Mais nous autres saf’therans, nous sommes bien plus riches que vous. Tous ces pays nous appartiennent, puisque nous nous emplissons de leurs beautés. Vos cités sont limitées. Notre royaume n’a pas de frontière.
— Mais vous ne pouvez aimer parfaitement un pays autant que nous aimons le nôtre, sheraf, répondait Palléas. Vous ne connaissez pas ses secrets, ses rites, ses légendes.
— Nous n’y attachons pas d’importance. La vie n’est qu’un passage. Le plus glorieux de vos rois, lorsqu’il mourra, n’emportera pas son royaume avec lui vers l’Au-delà. Il se retrouvera plus pauvre que nous. Vous bâtissez des remparts solides, épais, des palais magnifiques, en imaginant que jamais le temps n’en viendra à bout. Il y a une volonté d’éternité dans ce que vous érigez. Mais vous n’avez pas compris que tout est provisoire. La seule richesse véritable, c’est une vie fertile en souvenirs. C’est un compagnon, croisé par hasard sur une piste de Cathasia, et que l’on retrouvera plus tard en Nogafrika, ou en Ismalasie. Quelle fête ce sera alors de le revoir !
Palléas, troublé, appelait cela la philosophie des hommes sans racines.
Lorsque Leïro arriva enfin, la mine fatiguée par une nuit visiblement agitée, il amena avec lui un autre personnage important de la caravane : le sahar faïn, Hans Güber. Le Juge et Maître de la Police. Comme toute cité, le convoi n’était pas exempt des litiges qui pouvaient opposer deux saf’therans, ou ceux-ci aux voyageurs et aux guerriers. Aussi chaque jour, au bivouac, avait-il à régler quelque différend. C’était une justice rigoureuse, expéditive, qui n’hésitait pas à appliquer la peine de mort. La piste n’enseignait pas la clémence. Mais la pire des condamnations était l’exclusion, qui consistait à confisquer tous les biens d’un saf’theran, et à l’abandonner sur la piste, seul, à la merci des maraudiers.
— Alors, seigneur d’Ursaleya, vos guerriers ont-ils fait du bon travail, et la piste est-elle dégagée jusqu’à Miniska ? interrogea le sheraf.
— Deux groupes d’éclaireurs sont déjà en route, messire Madran ! Ils ne signalent aucun parti de maraudiers. Nous pourrons prendre la piste quand il plaira à vos commanditaires de clore leurs finasseries administratives.
— Ce qui sera bientôt fait, j’espère.
Plus tard, laissant Oranéa aux soins de son écuyer, Marvel, Palléas fit quelques pas en compagnie de Leïro et de Rono, un jeune chevalier, frère d’eschola. Rono était le fils de Sheratt de Brastalia.
— Tu sais, dit Leïro à Palléas, je songe sérieusement à abandonner mon titre à mon frère. Ces saf’therans me plaisent. Cette vie de chevalier errant me convient, et par les dieux, malgré l’affection que je porte à notre bien-aimé souverain Pillat, je frémis d’envie de quitter sa bonne capitale.
— Je me souviens que tu as accompagné mon père en Médhellenie. Cette envie ne serait-elle pas née sur les pistes des marais ?
— Je ne saurais le dire. Cette aventure médhellenienne restera la plus belle que j’aie vécue. On ne peut résister à ton père. Avec Pillat, il est le seul homme pour lequel j’éprouve une admiration totale. Tous les chevaliers, même les plus vieux, souhaitaient servir sous ses ordres. Lorsqu’il s’adressait à toi, tu avais l’impression de devenir quelqu’un d’extraordinaire. Il possédait le don de te faire prendre confiance en toi. Et pourtant, il avait à peu près ton âge à l’époque. Etait-ce aussi…
Mais il se tut, soudain gêné. Palléas avait déjà lu en lui la raison de son embarras.
— Et puis il y avait sa femme, Elena. Tu peux en parler, Leïro. Je ne suis pas mon père.
— C’est vrai. Je sais qu’Arnaud souffre chaque fois que l’on évoque Elena. Il ne l’a jamais oubliée, malgré le temps écoulé.
Il resta songeur un court instant, plongé dans ses souvenirs.
— Et pourtant, jadis, il a connu plusieurs femmes. Mais la plus séduisante de toutes, hormis ta mère, était bien cette petite princesse venue des brumes de Shalbatena. Je pense que nous étions tous un peu amoureux d’elle. Je la revois encore, avec sa cape bleue, et cette petite mèche qui lui tombait toujours sur l’œil. La Médhellenie est bien le plus effroyable empire que j’aie traversé. Jamais pourtant elle n’a laissé échapper une plainte. Et nous qui étions sevrés de femmes, au milieu de ces marais effrayants, nous avions plaisir à la voir, à lui parler lorsqu’elle faisait le tour du campement, le soir, en compagnie d’Arnaud. Elle n’avait pas ton âge lorsqu’elle a donné sa vie pour lui.
Palléas n’ajouta rien. Cette histoire faisait partie du passé de son père. Il ne pouvait faire sienne la peine qu’il devinait chez Dorian à l’évocation d’Elena. Mais ce n’était pas la première fois qu’il constatait l’empreinte qu’elle avait laissée sur les plus anciens compagnons de son père.
Leurs pas les avaient menés à proximité d’une autre tente de grandes dimensions, l’arsheven, où l’on pouvait louer les charmes de quelques dizaines de filles de bonne volonté et à l’esprit large.
Rono s’exclama :
— Messeigneurs, voilà un endroit que nous risquons de fréquenter souvent.
En effet, contrairement aux cités où la polygamie faisait partie des mœurs, les saf’therans avaient la désagréable habitude de veiller jalousement sur l’unique épouse qu’ils s’accordaient. Et ces dames mettaient un point d’honneur à observer la fidélité la plus stricte. Aussi les guerriers devaient-ils se contenter des prostituées.
Soudain Palléas s’écria :
— Par les dieux ! Mais que font ces individus ?

EXTRAIT N°3
Feren subissait une torture étrange. Il aurait souhaité n’avoir jamais rencontré les deux êtres qui avaient bouleversé sa vie auparavant si tranquille.
D’abord, il y avait eu cette femme à la beauté si parfaite. Une déesse surgie du fond de la forêt. Il se souviendrait toujours de leur première rencontre. Au matin, le village avait été agité par un événement insolite. Certains avaient vu une étoile parcourir le ciel, telle une flèche de feu. Puis elle avait disparu. Les conversations allaient bon train. Les anciens disaient que cela arrivait parfois au printemps. Les dieux adressaient ainsi un message aux hommes, message qu’il restait à déchiffrer. Mais cela, ce n’était pas son travail. Les anciens adoraient palabrer pendant des heures pour tenter de résoudre les énigmes divines. Lui, Feren, avait préféré le petit étang perdu dans la forêt. Il y pêchait des poissons d’une taille à faire pâlir de jalousie tous ses amis, jeunes pêcheurs comme lui.
Elle était apparue derrière lui, sans faire de bruit. Une divinité de la forêt. Nulle autre femme ne pouvait être aussi belle, avoir ces yeux aussi bleus, cette longue chevelure ambrée, de la couleur que prend la forêt en automne. Et surtout, elle ne portait sur elle que ce curieux voile d’argent nuageux qui flottait en spirale autour de sa taille, et s’entremêlait à sa ceinture d’or — oui ! Il était sûr que c’était de l’or. Le grain de sa peau brune paraissait si doux, si lisse ! Elle l’avait observé longuement. Stupéfait, vaguement inquiet, mais subjugué par la beauté irréelle de l’apparition, il n’avait pas osé bouger. Si vraiment elle était une déesse, il valait mieux ne pas la contrarier. Il avait tremblé un peu lorsqu’elle s’était approchée de lui.
— Qui… qui êtes-vous ? avait-il balbutié lamentablement.
Mais elle avait souri pour toute réponse. Peut-être ne comprenait-elle pas sa langue. Arrivée devant lui, elle s’était soudain mise à genoux et avait posé ses mains sur ses hanches. Une sorte de frisson l’avait parcouru.
Il se flattait d’avoir un certain succès auprès des femmes du village. A tel point que le conseil des anciens lui avait adressé plusieurs reproches à ce sujet. Pourtant, jamais il n’avait pensé qu’une divinité de la forêt s’intéresserait à lui. D’ailleurs, personne n’en avait jamais vu. Mais celle-ci était bien réelle, sous ses yeux, sous ses doigts qui passèrent au travers de la spirale mouvante et glissèrent sur la chair tiède.
Ils avaient fait l’amour comme jamais il n’aurait osé l’imaginer dans ses rêves les plus fous.
Puis ils s’étaient endormis. A son réveil, elle avait disparu. Il pensa avoir rêvé, mais certaines traces gravées sur sa peau lui prouvaient que son rêve avait un goût étrange de réalité.
Il avait passé le reste de la journée à errer sans but dans la forêt, obsédé par le souvenir de la créature. Il n’avait rien su d’elle, hormis quelques mots incompréhensibles gémis pendant leur union. Il ignorait même son nom.
Au village, il n’avait pas raconté son aventure. Personne ne l’aurait cru. Le lendemain et les jours suivants, il était retourné à l’étang. Il l’avait cherchée, désespérément, pendant plus de deux lunes, ne sachant même pas comment l’appeler. Il avait cru perdre la raison. Elle n’était jamais revenue.
Avant aujourd’hui.
Leur première rencontre remontait à plus d’un an. Et elle était là, plus belle que jamais. Cette fois, elle ne portait rien d’autre que sa ceinture qui descendait sur son ventre, et une sorte de bracelet en forme de serpent enroulé très haut sur son bras gauche. Sa lourde chevelure lui faisait comme une cape souple qui tombait sur ses seins et sur ses reins.
Une fièvre équivoque s’empara de lui, se noua à ses entrailles, lui cambra le dos. Pourtant, lorsqu’elle s’approcha de lui, comme la première fois, il bondit sur ses pieds et recula. L’homme de Dieu avait parlé dans le village. Cette femme n’était pas une divinité. C’était un démon qui tentait de lui arracher son âme.
L’homme de Dieu avait parlé. Et l’on ne pouvait résister à sa voix. Il avait affirmé que les dieux, les génies auxquels ils croyaient jusqu’à présent n’existaient pas. Il n’était de dieu qu’un seul. Il avait créé les hommes en leur donnant la conscience, pour qu’ils lui ressemblent et le servent. Mais les hommes orgueilleux s’étaient détournés de lui. Alors, il avait embrasé le monde pour les punir. Mais il était revenu à présent. Son Prophète était sa voix. Et des milliers de prêcheurs portaient cette voix de par le monde.
On l’avait cru. Il apportait avec lui l’espoir qui manquait à chacun. La mort n’était rien. Dieu récompensait ceux qui l’avaient bien servi pendant leur vie terrestre.
Il avait dit aussi que les autres, ceux qui rejetteraient son appel, ceux-là seraient anéantis. Leur châtiment serait pire que la mort. Ils perdraient leur âme et seraient voués à jamais à des tourments inimaginables.
Et cette femme-démon revenait pour le tenter. Le prêcheur le lui avait dit. Depuis un mois, il réunissait le village le soir après le travail. Et il parlait de Dieu. Il écoutait chacun en particulier. Et l’on devait tout dire de sa vie. Il disait ce qu’il fallait penser, comment il fallait agir. Il connaissait les réponses à toutes les questions. Même les anciens lui faisaient confiance. Seul le vieux Gabar s’était opposé à lui au début. Mais Dieu l’avait puni. Il était mort d’une maladie inconnue peu de temps après.
Feren avait régulièrement son entretien avec le prêcheur. Et depuis, il croyait que Dieu existait, et que les démons existaient aussi pour le combattre et attirer les hommes vers leur perte. Le prêcheur connaissait la vérité sur lui. Il avait tenté de mentir, de dissimuler. Mais l’autre l’avait immédiatement deviné. Sans élever la voix, il avait déclaré :
— Je sais que tu me mens. Moi, ce n’est pas grave. Mais Dieu te voit. Lui aussi sait que tu mens. Alors, si tu ne te reprends pas à l’instant, tu seras chassé du village, et surtout, tu ne pourras jamais sauver ton âme. Loin des tiens, et loin de Dieu, tu es perdu.
Il ne se l’était pas fait dire deux fois. Il avait avoué ses fautes en regard de Dieu, dont son accouplement passé avec cette femme.
A ce moment, il ne croyait pas qu’elle reviendrait. Mais elle était là, devant lui, qui à nouveau avançait la main. Il recula encore. D’un ton rogue, il demanda :
— Qui es-tu ? Que me veux-tu ?
Visiblement étonnée, elle s’arrêta. Il était difficile de résister au pouvoir de ses yeux si limpides. Ce que disait le prêcheur était sans doute vrai, mais cela ne pouvait s’appliquer à cette femme. Elle ne pouvait pas être une démone. Elle semblait sincèrement peinée de son refus. Elle ne comprenait pas. Elle regarda autour d’elle, guettant peut-être l’une de ses semblables. Mais ils étaient totalement seuls. Il était seul avec la créature ! La voix du prêcheur résonna dans sa tête :
" Prends garde ! Les démons du Néant savent revêtir les aspects les plus attirants pour te faire tomber entre leurs griffes. Tu dois leur résister. Les combattre ! Les tuer ! Tu dois les rejeter dans ce néant dont ils se sont échappés. "
Il avait dit aussi que les femmes ne devaient jamais se dévoiler. Elles n’avaient d’âme que par les enfants qu’elles faisaient à leur maître. Cela n’avait pas changé grand-chose pour les femmes du village, habituées depuis toujours à la soumission. Mais celle-ci n’en était pas une. Il recula encore, tendant la main devant lui comme pour la repousser, frémissant de terreur. D’un instant à l’autre, parce qu’il lui résistait, elle allait se décomposer, se transformer en un monstre hideux vomi par les entrailles de la terre.
— Arrière ! Tu ne me séduiras plus. Retourne dans le néant !
Soudain effrayé par sa propre imagination, il fit un bond en arrière et se mit à courir à perdre haleine. Il s’arrêta à l’autre bout de l’étang, et la vit passer de l’étonnement au sourire. Puis un rire clair s’égrena sous les voûtes des arbres penchés sur l’eau sombre. Elle riait ! Atterré à l’idée qu’elle ait pu lui dérober son âme malgré lui, il se remit à galoper en direction du village, en hurlant comme s’il avait une cohorte de monstres à ses trousses. Il fallait qu’il voie le prêcheur, qu’il se rassure. Il fallait que l’on tenter de tuer la créature, avant qu’il ne soit trop tard.
A ses gestes éloquents et à son essoufflement, on comprit qu’il était arrivé quelque chose en forêt, qu’il ne pouvait s’agir que d’une monstruosité épouvantable. Chacun s’arma de faux, de fourches, de haches et de bâtons afin de donner la chasse à l’Abomination.
Cependant, arrivé au bord de l’étang, on ne trouva rien. La bête malfaisante s’était envolée. Lorsque l’on comprit enfin que Feren parlait d’une fille nue qui avait tenté de le séduire, tout le monde éclata de rire.
Sauf le prêcheur, toujours sombre. Il furetait activement le long de la rive, son long nez de fouine guettant un indice. Soudain, il hurla :
— Ne vous moquez pas de lui ! Regardez !
Il désignait, sur le sol, à côté de l’empreinte des pieds de Feren, des traces plus petites.
Alors, il ordonna de poursuivre la chasse.


 
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