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SITE OFFICIEL DE BERNARD SIMONAY
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LA GUERRE DES VOLCANS
PREMIER CHAPITRE

LA PROPHETIE


Depuis plus de quatre cents de soleils, la tribu des Renards vivait à la frontière occidentale du Pays des Montagnes de feu. Même si les anciens affirmaient qu’autrefois les colères des dieux volcans étaient plus fréquentes, chacun des membres adultes de la nation avait assisté au moins une fois dans sa vie à l’une d’elles. Le sol se mettait à trembler et des grondements effrayants se faisaient entendre au loin. Puis d’épais nuages de cendres envahissaient le ciel pendant plusieurs jours. La nuit s’installait, ne cédant la place que quelques heures à un jour crépusculaire. Le monde se couvrait d’une couche de poussière fine. Lorsque les dieux envoyaient enfin la pluie, la poussière retombait et se transformait en une boue grasse et noire. Puis peu à peu, la lumière revenait et chassait les ténèbres. Les récoltes qui suivaient les colères des volcans étaient souvent plus abondantes. A tel point que l’on pouvait se demander pourquoi les dieux avaient besoin de se fâcher si c’était pour offrir ce présent à leurs enfants. Les anciens se posaient la question et en palabraient pendant des heures. Sans jamais trouver de réponse. Les Renards connaissaient bien ces colères et ils avaient appris au fil des générations à ne pas les redouter.
Cette fois pourtant, rien ne pouvait expliquer le phénomène étrange qui frappa les Montagnes de feu, ce jour-là, vers le milieu de la matinée.
Ly-Rah avait quitté le village de No’Si’Ann à l’aube, en compagnie de sa mère, Loo-Nah, reine de la nation des Renards. C’était une belle journée d’automne. L’air restait doux, presque tiède bien que l’on fût à la saison des feuilles rousses. La forêt avait pris des teintes où dominaient les rouges et les jaunes à tel point qu’on aurait pu la croire dévorée par un incendie silencieux. Bientôt, les arbres se dépouilleraient de leurs frondaisons magnifiques et la neige recouvrirait le monde de son linceul blanc. Mais les dieux semblaient avoir décidé d’accorder un répit aux hommes en maintenant un temps exceptionnellement clément. Des odeurs enivrantes montaient des sous-bois, faites des parfums des dernières fleurs, de l’humus, des relents de champignons, des effluves humides du lac. Une rumeur sourde parvenait du village de No’Si’Ann qui s’étirait sur ses rives. Les appels clairs des enfants gardant les troupeaux se mêlaient aux voix plus graves des hommes qui travaillaient dans les champs. Le temps était idéal pour cueillir les simples et les champignons nécessaires à la préparation des potions et onguents avec lesquels on soignait les malades.
Un ciel limpide surplombait les hauts reliefs dominant la vallée des Aurochs, ainsi nommée en raison de l’important troupeau de ces animaux qui vivait sur la rive occidentale du lac. Les Renards étaient installés dans cette vallée depuis l’époque de Noï-Rah la Bienveillante, dont on disait qu’elle était la fille du dieu volcan Pa’Hav. Elle était avant tout la mère de la nation.
Ly-Rah et Loo-Nah portaient chacune un grand sac de cuir pourvu de plusieurs compartiments afin de séparer les produits de leur cueillette. Il ne fallait surtout pas mélanger les champignons, dont certains regorgeaient de poisons, mais dont on pouvait cependant extraire des potions. Par précaution, toutes deux étaient armées de poignards et d’arcs au cas où un ours ou une meute de loups belliqueux se seraient montrés. Mais c’était une précaution superflue. A cette époque de l’année, le gibier abondait dans les collines bordant le massif, et les grands fauves ne s’attaquaient aux humains qu’en dernier ressort, lorsque la faim les tenaillait à la fin d’un hiver trop long. De plus, elles étaient escortées par Lo-Kahr, le vieux guerrier que Mahl-Kahr, le rheun – le chef – de la nation, avait nommé garde du corps de la reine. Malgré son âge, soixante soleils, Lo-Kahr demeurait – avec Khrent, le père de Ly-Rah – l’homme le plus fort du village. Il mesurait plus de deux mètres et était de taille à affronter les ours eux-mêmes. Outre sa longue lance, son arc et son poignard de silex, il portait une lourde massue de bois massif capable d’assommer un auroch d’un seul coup.
Tout semblait calme. Et pourtant…
Ils s’apprêtaient à revenir vers le village après une bonne récolte lorsque, soudain, le monde parut se transformer. Cela commença par une augmentation rapide de la lumière, comme si un second soleil s’était allumé d’un coup dans le ciel. Pétrifiées, ils levèrent les yeux vers le firmament. Un point lumineux venait d’apparaître en direction du couchant, qui se rapprochait dans un silence effrayant.
— Maman ! qu’est-ce que c’est ? gémit Ly-Rah.
— Je ne sais pas, ma fille. Je ne sais pas.
Autour d’eux, l’air devint étouffant. Lo-Kahr les rejoignit, le regard inquiet.
— Je crois qu’une étoile tombe du ciel, dit Loo-Nah, le visage blême.
L’astre inconnu se dirigeait droit sur elles. Dans le village, on s’était rendu compte de ce qui se passait. Une clameur de panique monta de la vallée. Au loin, Ly-Rah vit des gens courir en tous sens. Sur l’autre rive du lac, les aurochs semblaient pris de folie. Ils se bousculaient, se piétinaient, ne sachant dans quelle direction s’enfuir. Inexorablement, le volume de l’étoile augmentait. Une couronne de flammes gigantesques l’environnait. Elle paraissait se déplacer lentement, mais la traîne de lumière et de nuées ardentes qu’elle laissait derrière elle démentait cette impression. Sa taille devait être énorme, sans doute plus importante encore qu’une montagne. Le plus inquiétant était l’absence totale de bruit qui accompagnait le phénomène.
Pétrifiée, Ly-Rah ne pouvait détacher ses yeux de l’astre embrasé. Une terrible sensation de résignation s’empara d’elle. Il n’y avait nul endroit où se réfugier. Elle aurait voulu hurler, mais aucun son ne put sortir de sa gorge. Pourtant, au moment où elle crut que l’étoile allait s’écraser sur la vallée, celle-ci se contenta de traverser le ciel très loin au-dessus des montagnes, en direction du Levant. Quelques instants après son passage, un vacarme assourdissant explosa, semblable à la charge de milliers d’aurochs. Tous trois hurlèrent de terreur. Puis un vent venu de nulle part se leva d’un coup, balayant la forêt et la vallée avec une violence inouïe. Ils furent projetés sur le sol. Loo-Nah rampa jusqu’à sa fille et la protégea dérisoirement de son corps.
Là-bas, la boule de feu poursuivit sa trajectoire au-delà des volcans, puis échappa à leurs regards. Le grondement infernal s’atténua. Ly-Rah leva les yeux vers le ciel, où subsistait une longue traînée qui reflétait les rayons du soleil. Peu à peu, la lumière déclina et des cohortes de nuages sombres et tourmentés envahirent le ciel. Les bourrasques redoublèrent d’intensité. Tant bien que mal, Ly-Rah et sa mère se relevèrent, tremblant de tous leurs membres, soutenues par Lo-Kahr. Autour d’elles, le monde était plongé dans une demi-nuit étrange. Titubant à cause de l’étrange ouragan, ils reprirent la direction du village où les gens avaient gagné le refuge de leurs chaumières malmenées par les rafales puissantes.
Arrivés en lisière de la forêt, un nouveau phénomène se produisit. A travers les nuages sombres, des boules de feu se mirent à pleuvoir. Des sifflements venus d’outre-espace leur déchirèrent les tympans. Des nappes de flammes explosèrent partout, embrasant la forêt et plusieurs maisons. Bientôt, un rideau de flammes se dressa devant eux, leur interdisant de regagner le village qui se transformait peu à peu en brasier. Blottie contre Loo-Nah, Ly-Rah n’osait plus faire un geste. Tenter de fuir n’aurait servi à rien ; il n’y avait aucun endroit où s’abriter.
Et soudain, il se produisit un phénomène encore plus extraordinaire. Ly-Rah se retrouva seule. Loo-Nah et Lo-Kahr avaient disparu comme s’ils s’étaient évanouis dans le néant. Pourtant, Ly-Rah ressentait une présence. Elle se retourna lentement et resta pétrifiée. Debout au centre d’un cercle de feu, une femme mystérieuse, à la longue chevelure rousse, la fixait intensément de son regard vert. Un arc long était passé en travers de sa poitrine. Dans sa main droite, elle brandissait un sceptre de bois sculpté à la ressemblance d’une tête de renard, et orné de quatre plumes de paon. Avec stupéfaction, Ly-Rah constata que son corps revêtu d’une robe de lin blanc paraissait translucide. Elle avait affaire à un esprit. Tout autour, les boules de feu continuaient à tomber, mais le vacarme s’était dissipé. Il n’en subsistait que l’écho d’une rumeur lointaine et étouffée. La femme inconnue lui sourit et se mit à parler. Sa voix était douce et claire.
— Ecoute-moi, Ly-Rah. L’étoile que tu viens de voir ne frappera pas directement le monde. Mais bientôt, de grands bouleversements se produiront. Des esprits mauvais sèmeront la discorde entre les nations des Montagnes de feu. Derrière eux se dressera l’ombre d’un démon sans visage dont le but est de détruire ce que les tribus ont bâti depuis des centaines de soleils. La soif de pouvoir et la cupidité mèneront certains chefs à s’affronter dans des guerres fratricides. Il s’ensuivra des jours sombres, au cours desquels nombre d’hommes et de femmes périront. Ce chaos déchaînera la colère des dieux du ciel. Un grand froid régnera au pays des dieux volcans. Pourtant, les hommes, dans leur folie, ne tiendront pas compte de leurs avertissements et continueront de se battre, quitte à mener les nations vers l’anéantissement. Les Renards seront en grand danger. C’est à toi qu’il reviendra de préserver mon peuple. Si tu échoues, il sera exterminé.
Pétrifiée, Ly-Rah aurait voulu parler, mais cela lui était impossible. Peu à peu, la silhouette de la femme s’effaça, puis le cercle de feu disparut. Alors, une foule d’images toutes plus effrayantes les unes que les autres se succédèrent dans son esprit. Elle poussa un cri et s’écroula sur le sol sans connaissance.

Lorsqu’elle revint à elle, les visages inquiets de Loo-Nah et de Lo-Kahr étaient penchés sur elle. Ly-Rah se jeta dans les bras de sa mère.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle en sanglotant.
— Je ne sais pas, ma fille, répondit Loo-Nah. Tu t’es arrêtée d’un coup, comme si tu étais changée en pierre. Je t’ai parlé, mais tu ne m’entendais plus. Et puis, tu t’es effondrée.
— Mais où est passé le feu ? Et cette étoilé tombée du ciel ?
— Quel feu ? Quelle étoile ?
Ly-Rah regarda autour d’elle, effarée. Il n’y avait plus rien. Les boules incandescentes avaient disparu. Au loin, le village était tout à fait calme. Les hommes continuaient leur travail des champs et les enfants jouaient en surveillant les bêtes. Personne ne courait, personne ne hurlait. Et surtout, la saison n’était pas l’automne, mais le printemps. Un vent léger apportait les parfums nouveaux des fleurs et de la végétation. Pourtant, tout à l’heure, c’était bien l’automne...
Ly-Rah crut qu’elle était devenue folle. Puis la vérité lui apparut. Lorsqu’elle avait quitté le village à l’aube, c’était un magnifique matin de printemps. L’automne n’avait existé que dans son rêve. S’il s’agissait bien d’un rêve…
— Je ne comprends pas, balbutia-t-elle. J’ai vu…
Elle se tourna vers sa mère.
— J’ai vu une étoile tomber du ciel. J’ai cru qu’elle allait s’écraser sur le village, mais elle est passée au-dessus de nous, très haut. Le ciel s’est couvert, puis des boules de feu se sont mises à pleuvoir.
— Tu as peut-être fait un mauvais rêve, suggéra Loo-Nah sans conviction.
— Je ne dormais pas, maman. Tout était si réel… On était en automne. Et puis, il y avait cette femme…
— Quelle femme ?
— Elle tenait un bâton de commandement avec une tête de renard et elle était… transparente. Elle se tenait debout au centre d’un cercle de feu. Ses cheveux étaient roux, comme les miens. Elle me ressemblait un peu. Elle m’a parlé. Elle a dit que de grands dangers menaçaient la nation des Renards. Et que… c’est moi qui devrai la protéger. Elle a dit : « mon peuple ».
Loo-Nah contempla sa fille avec une vive émotion.
— Ce n’est pas la première fois que tu as ce genre de visions. Tu possèdes le même don qu’elle…
— Qui ?
— Noï-Rah, la mère de notre nation, et notre ancêtre à toutes les deux. C’est d’elle que tu tiens le don de prédiction. C’est elle que tu as vue.

A SUIVRE...


 
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