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LA HAINE POUR MEMOIRE


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Sologne, début juin…
Un magnifique coucher de soleil mettait en valeur les ors du château de Montigny, un petit joyau construit au XVIIIe siècle au cœur de la Sologne, et qui pour lors servait de cadre à une exposition de sculptures pour le moins déconcertantes, mais devant lesquelles s’extasiaient une bonne centaine de personnes, notables locaux et personnalités des arts accourues spécialement de Paris. C’était le vernissage d’un sculpteur célèbre et ventripotent, au parlé rocailleux et aux prétentions stratosphériques. Le château de Montigny était l’endroit où il fallait être ce soir si l’on était un parisien branché digne de ce nom. Le marquis de Montigny, qui avait gracieusement prêté les lieux, s’enquérait du bien-être de chacun. On pouvait se demander s’il n’était pas aussi vieux que son château. Il passait d’un groupe à l’autre, boitillant et sautillant, sa silhouette décharnée s’appuyant sur une canne antédiluvienne, suivie par des garçons stylés qui proposaient petits fours et coupes de champagne millésimé. Les invités se servaient sans vergogne, engloutissant voracement lesdits petits fours, avalant force bulles, et masquant plus ou moins élégamment les éructations conséquentes. On trouvait parmi eux un peu de tout ce que Paris comptait d’important dans le monde artistique, peintres et sculpteurs de plus ou moins grande renommée mais à l’ego surdimensionné, des propriétaires de galeries d’art, des journalistes de magazines, essentiellement féminins (les magazines comme les journalistes), des attachées de presse, sourire étincelant et naissance de seins provocatrice, ainsi que les inévitables snobs et gloutons de service, pique-assiette habitués des cocktails mondains, qui ne manquaient jamais une occasion de profiter des largesses du milieu artistique subventionné. Tout ce beau monde se congratulait, se saluait avec de grandes démonstrations d’amitié que l’on oubliait dans la minute suivante. On parlait haut et on riait fort. Les ennemis intimes échangeaient des piques au vitriol avec un art consommé, pour la plus grande joie des chroniqueurs.
En ce début du mois de juin, la chaleur estivale qui avait pris possession de la forêt solognote amenait les femmes à porter des robes aux décolletés audacieux. L’une d’elles particulièrement accaparait l’attention. Une petite cour d’admirateurs la cernait avec gourmandise, composée uniquement d’hommes, sur lesquels elle semblait régner comme une reine.
Stéphanie Delamarre avait 29 ans. Grande, élancée, les cheveux blonds coupés court, les lèvres mutines, sa peau idéalement dorée dégageait une chaude sensualité. Elle portait une robe longue rouge sang, fendue sur le côté gauche, et qui laissait entrevoir une jambe au galbe parfait, mise en valeur par un escarpin de la même couleur. Stéphanie était un défilé de mode à elle seule. Le décolleté en V indiquait clairement que la demoiselle ne portait pas de soutien-gorge, ce qui ne manquait pas d’émoustiller les mâles présents – et d’agacer les concurrentes. La robe, également échancrée dans le dos, dévoilait une chute de reins tout à fait digne d’intérêt. Stéphanie adorait user de son charme naturel. Séduisante et séductrice, elle aimait plaire et ne s’en cachait pas. Libre jusqu’au bout des ongles, elle s’était vue attribuer par les mauvaises langues quantité d’amants de tous acabits, ce qui était bien loin de la vérité. En réalité, Stéphanie menait la vie d’une fille libérée et sans complexe, qui trouvait tout à fait normal qu’une femme puisse avoir des aventures au même titre qu’un homme. On ne lui connaissait aucune liaison sérieuse. Si elle n’était pas la dévoreuse de mâles que décrivaient ses fielleuses rivales, elle ne se privait pas d’amener dans son lit les hommes qui lui plaisaient. Bien peu lui résistaient. Ce qui incitait jalouses et envieuses à répandre sur son compte les rumeurs les plus fantaisistes, la gratifiant au passage, mais toujours discrètement, de vocables peu flatteurs dont les moins hostiles étaient « salope », « chienne lubrique », et « catin », ce dernier terme prenant en Sologne une signification curieusement paradoxale, puisque c’était sous ce vocable que les locaux désignaient en patois les poupées des petites filles. Mais les mauvaises langues l’ignoraient.
A quelques pas, Gilles de Vallorbes, richissime marchand d’art, soutenait avec son flegme habituel les assauts d’invités divers, essentiellement des peintres et des sculpteurs en quête de célébrité. Une célébrité que pouvait leur apporter une exposition dans l’une de ses galeries de Paris, Londres, Berlin, Rome, Madrid, Tokyo, New York ou San Francisco. À ses côtés se tenait, fidèle comme un chien de garde, son secrétaire, Pierre Fournier, qui ne possédait pas son pareil pour écarter les importuns avec autant de diplomatie que de fermeté. Trente ans, le nez chaussé de petites lunettes rondes, Pierre exerçait malgré son jeune âge un certain ascendant sur ses interlocuteurs. Si l’on voulait pouvoir approcher l’homme d’affaire, il valait mieux être bien avec lui.
Gilles de Vallorbes n’appréciait que très modestement les œuvres exposées. Mais il était un ami personnel du marquis de Montigny, un brave homme à la générosité naïve, qui tenait à grand honneur d’accueillir l’Art parisien dans son manoir. C’était surtout pour retrouver cet ami que Gilles avait accepté l’invitation, sachant qu’il s’exposait ainsi au harcèlement des quémandeurs. Que ne ferait-on pas pour un ami ?
Il était pour lors la proie d’un critique à la vêture aussi douteuse qu’excentrique, qui avait déjà largement fait honneur au champagne, et dont l’élocution se révélait laborieuse, mais non pas moins prolixe. Entre deux éructations, l’individu portait avec une assurance époustouflante des jugements péremptoires et sans appel sur les œuvres exposées. Pérorant à son aise, le critique amusait Gilles par ses excès dont il n’avait même pas conscience. L’homme était un concentré de caricature. Autant de bêtise et de pédanterie réunies en un seul personnage relevait de l’exploit. Comme monsieur de Vallorbes ne se risquait pas à le contredire, le critique d’art en déduisait immanquablement qu’il partageait son point de vue, ce qui bien entendu était le signe d’un goût très sûr et d’une intelligence remarquable.
Âgé d’une quarantaine d’années, Gilles était un homme attirant. Pour plusieurs raisons. De stature sportive, les cheveux bruns coiffés par un artiste, il affichait une grande classe et un calme à toute épreuve. Il portait avec une élégance naturelle un smoking blanc cassé de coupe classique, mais signé par un grand couturier. Son regard gris et vif allait d’un groupe à l’autre, avec curiosité et intérêt. Il se dégageait de lui un mystère déconcertant. Il parlait peu, écoutait beaucoup, ne portait pas de jugements.
Mécène et philanthrope, Gilles de Vallorbes était constamment à la recherche de la perle rare, le jeune artiste talentueux et inconnu auquel il pourrait apporter la consécration. Mais ce soir, l’oiseau rare se faisait attendre. Les artistes présents, célèbres ou non, souffraient tous sans exception d’une boursouflure de l’ego alliée à une grande discrétion de talent. Le héros de la fête, le sculpteur Hadrien de Lagorce, en était le représentant le plus significatif. Aux yeux de Gilles, Lagorce n’était qu’un gros porc prétentieux à l’imagination limitée et un escroc qui avait réussi à faire croire à des critiques douteux qu’il possédait un génie inimitable, ce qui l’amenait à proposer ses œuvres pathétiques à des prix frisant l’obscénité. Mais Lagorce bénéficiait de la protection de riches hommes d’affaires qui se piquaient de posséder un jugement artistique aiguisé. Aussi Gilles gardait-il son jugement pour lui. Après tout, il en fallait pour tous les goûts… Sur ce point, il devait admettre qu’il partageait l’avis du critique farfelu qui lui tenait la jambe depuis une bonne demi-heure.
Tout à coup, un petit incident attira son attention. A quelques pas se tenait un groupe au centre duquel une jeune femme vêtue d’une robe rouge au dos nu parlait d’abondance. Sans doute un peu éméchée, elle éclata d’un rire sonore et recula d’un pas, bousculant par mégarde un garçon contorsionniste, au plateau chargé de coupes pleines. Au prix d’acrobaties que n’aurait pas désavouées un jongleur professionnel, le serveur parvint à rattraper l’équilibre de son plateau. Malheureusement, malgré sa virtuosité, il ne put empêcher un verre de se fracasser sur le sol. La jeune femme se retourna. Confuse, elle porta sa main à sa bouche et s’excusa avec un sourire embarrassé. Gilles secoua la tête. On pardonne tout à une jolie femme. Et celle-ci était vraiment très belle.
Pendant une fraction de seconde, le regard de l’inconnue croisa le sien. Il y eut un instant de flottement, puis, quelque part au tréfonds de la mémoire de Gilles, quelque chose d’étrange se réveilla. La chute de la coupe de champagne se brisant sur le sol se superposa, comme dans un rêve éveillé, à la chute d’un broc de terre empli d’eau explosant sur un sol de pierre. Il sursauta. L’espace d’un instant, le décor magnifique du château de Montigny céda la place à celui, sombre et angoissant d’une demeure aux murs de pierre nue. Puis l’image s’estompa. Abasourdi, Gilles cligna des yeux. Le fracas du pot de terre résonnait encore au fond de lui, comme le reflet d’une véritable explosion. Une main se posa sur son bras. Son secrétaire l’observait avec inquiétude.
— Ça ne va pas, Monsieur ?
— Si, si. J’ai un peu chaud. Ne vous inquiétez pas.
Il savait ce que signifiait ce genre de visions. Mais cela faisait plusieurs années qu’elles ne s’étaient pas manifestées. Et apparemment, celle-ci avait été provoquée par le regard de l’inconnue à la robe rouge.
Gilles reporta son attention sur la jeune femme vers laquelle des serveurs s’étaient précipités armés de serpillières – et non sans lorgner discrètement sur la jambe de la demoiselle. Intrigué, il s’approcha. Soudain, un sentiment inattendu s’empara de lui, si puissant qu’il en eut le souffle coupé. C’était comme un flot de haine surgi de nulle part, qui l’imprégna jusqu’à la moindre fibre de sa chair. Il recula comme s’il avait pris un coup de poing dans l’estomac. Rien ne pouvait expliquer cette réaction aberrante.
Jamais ses visions précédentes n’avaient suscité un sentiment aussi dévastateur en lui. Celle-ci n’avait peut-être aucun rapport avec la jeune femme. Il ne la connaissait même pas. À nouveau, leurs regards se croisèrent. L’inconnue lui sourit avec une moue contrite, ses yeux s’attardèrent un court instant sur lui, puis revinrent vers ses admirateurs tandis qu’un garçon lui proposait une autre coupe de champagne. Le regard de la jeune femme avait instantanément effacé le flot de haine inexplicable. Un autre sentiment l’avait remplacé, aussi inattendu : une sensation de désir comme il en avait rarement éprouvée. La fille était superbe. Le dessin de ses lèvres parfait, sa bouche s’ouvrait sur les perles de ses dents régulières et blanches. Sa silhouette était irréprochable. Il ne décelait en elle aucun défaut. Mais sa séduction venait d’ailleurs, de sa manière gracieuse de bouger, de ses gestes souples et déliés, presque félins. Elle devait être légèrement grise, mais cela ne l’empêchait pas de conserver une réelle élégance. Son rire clair n’était pas forcé comme celui de beaucoup d’autres femmes présentes, désireuses de se faire remarquer. Il était spontané. Elle aimait séduire, mais sans ostentation. Elle n’avait rien à prouver. Tout dans son attitude dénotait qu’elle s’intéressait vraiment aux autres. Cela se voyait dans son regard vert.
Gilles continua d’observer discrètement l’inconnue. Le sentiment de détestation avait disparu, comme s’il n’avait jamais existé. Sans doute n’avait-il aucun rapport avec la jeune femme. En revanche, il éprouvait une furieuse envie de faire sa connaissance.
Près de lui, le gros critique continuait de pérorer, indifférent à tout ce qui n’était pas son propre discours. Agacé, Gilles le planta sur place sans un mot et entraîna son secrétaire à l’écart. S’apercevant soudain qu’il parlait dans le vide, le démolisseur de réputation ouvrit une bouche empruntée au derrière des poules, mais ne put proférer un son devant la conduite incongrue du richissime marchand d’art. Il se promit d’écrire un article gratiné sur sa prochaine exposition.
Gilles désigna la fille en robe rouge.
— Pierre, savez-vous qui est cette femme ?
— Je vais me renseigner, Monsieur.
Pierre jeta un regard furtif à son patron. Il ne l’avait jamais vu dans un tel état de fébrilité. En tout cas, jamais à cause d’une femme.
Resté seul, Gilles ne put détacher ses yeux de l’inconnue. Et soudain, un nouveau flot de haine monta en lui, tout aussi inexplicable que le premier. La fille lui tournait le dos. La couleur de sa robe évoquait le sang. Ou le feu. Il détourna le regard. Peut-être sa réaction était-elle due à cette couleur. Il s’écarta, déconcerté.

Le sourire avait déserté Stéphanie. Pour une raison qu’elle ne s’expliquait pas, un sentiment d’insécurité s’était emparé d’elle, comme si un danger imprécis la menaçait. Elle frissonna. À présent, c’était à peine si elle entendait les compliments et les flatteries que lui adressaient ses admirateurs. Elle se força à sourire, mais le cœur n’y était plus. Elle se retourna, et croisa une nouvelle fois le regard de l’homme qui l’avait surprise au moment où elle bousculait le serveur. Elle se rendit compte qu’il la regardait avec une curiosité singulière. Ce n’était pas le regard d’un homme attiré par une jolie femme. C’était autre chose, qui lui faisait froid dans le dos. Il émanait de lui la détermination féroce d’un prédateur guettant sa proie.
Pourtant, dès que leurs regards se croisèrent, la sensation de menace s’évanouit. Elle esquissa un sourire, que l’homme lui rendit.
Stéphanie n’était guère impressionnable. Elle eut envie de lui parler. Elle savait qui il était. Nullement timide, elle s’apprêtait à se diriger vers lui quand un bras se glissa d’autorité sous le sien et l’entraîna ailleurs. Un admirateur bien décidé à l’accaparer. Un peu agacée, elle se laissa faire, non sans adresser un regard désolé à Gilles.
Celui-ci la suivit du regard. De nouveau elle lui tourna le dos. Alors, la haine resurgit, toujours inexplicable. Inconsciemment, sa main se crispa sur sa coupe de champagne. Soudain, celle-ci explosa sous la pression. Il sursauta, et contempla sa main ensanglantée. Attirée par le bruit de verre brisé, Stéphanie se retourna, constata que la coupe du galeriste avait été réduite en miettes. Amusée, elle lui adressa un regard complice et pouffa avec l’air de dire: « chacun son tour ! »
Comme pris en faute, Gilles lui répondit d’un regard ennuyé. Un serveur survint avec serpillières, pelle et balayette et se mit à l’ouvrage. Pierre Fournier revint au même moment.
— Vous êtes blessé, Monsieur ?
— Ce n’est rien. Avez-vous le renseignement ?
— Parfaitement, Monsieur ! Elle s’appelle Stéphanie Delamarre. C’est une journaliste indépendante qui travaille pour plusieurs magazines.
— Merci. Restez ici, je vais aller nettoyer ça.
Il enveloppa sa main dans un mouchoir et se dirigea vers les lavabos.

Dans les toilettes, il constata qu’il ne souffrait que de deux ou trois coupures superficielles, qu’il passa sous l’eau fraîche. Puis, en raison de la chaleur, il s’aspergea le visage. Lorsqu’il se redressa, il interrogea son reflet dans le miroir. La femme en rouge monopolisait son attention. Pourquoi provoquait-elle en lui, et avec une telle force, deux sentiments antinomiques ? Jamais il n’avait ressenti une telle attirance pour une femme. Mais d’où pouvait venir cette sensation de haine qui jaillissait simultanément en lui, comme une canalisation qui crevait en libérant une fange nauséabonde ? Cela n’avait aucun sens.
Soudain, l’espace d’une seconde, un autre visage se superposa au sien dans la glace, celui d’une jeune femme à la chevelure brune entremêlée, aux joues maculées de boue. Ses traits reflétaient une terreur sans nom, tandis que sa bouche s’ouvrait sur un cri d’horreur qui ne pouvait pas sortir. Effrayé, il recula. Mais la vision s’était déjà estompée. Le cœur battant la chamade, il murmura :
— Ce n’est pas possible… Ça recommence.

Lorsqu’il sortit des toilettes, il tomba nez à nez avec Stéphanie. Un instant décontenancé, il lui sourit. En lui, le désir s’éveilla instantanément, presque douloureux. Elle lui répondit d’un sourire gracieux et charmeur.
— Rien de grave, j’espère ?
— Juste une égratignure.
— Eh bien, je crois que nous avons au moins un point commun : nous sommes aussi maladroits l’un que l’autre.
Il hocha la tête, déconcerté, ne sachant quelle attitude adopter. Il n’était pourtant pas emprunté avec les femmes. Mais celle-ci lui faisait perdre ses moyens. Sans doute à cause de ce phénomène étrange qui venait de se manifester à nouveau en lui, après plusieurs années d’absence. Fort heureusement, le flot de haine inexplicable avait totalement disparu.
A présent, il dévorait littéralement Stéphanie des yeux. Elle était encore plus belle de près que de loin. Il adorait les petits accroche-cœur qui bouclaient délicatement devant ses oreilles.
— Vous êtes Gilles de Vallorbes, n’est-ce pas ? dit-elle.
— En effet.
— Je vous avais reconnu.
— Et vous, vous êtes Stéphanie Delamarre. Vous êtes journaliste.
Le visage de la jeune femme s’éclaira d’une lumière irrésistible.
— Vous me connaissez ?
Il eut un sourire charmeur.
— Je vous dirais oui si j’étais menteur. En réalité, j’ai demandé votre nom à mon secrétaire. Je voulais savoir qui était cette superbe créature qui envoyait valser les verres de champagne avec autant de désinvolture. Non, je ne vous connaissais pas. Mais je serais ravi de réparer cette lacune. J’ai lu quelques-uns de vos articles, et j’aime beaucoup votre style.
Les réserves de Gilles s’étaient totalement évanouies. Il était subjugué. Ce n’était pas seulement du charme qui émanait de la jeune femme, mais aussi un formidable appétit de vivre. Stéphanie faisait partie de ces jeunes louves sans complexe qui croquaient dans la vie à belles dents en se moquant des ragots.
Ils se mirent à bavarder. Gilles se rendit compte qu’elle était très cultivée, et que sous ses dehors aguicheurs, c’était une grande professionnelle. Comme lui, elle n’appréciait guère les œuvres exposées et encore moins le prétendu artiste qui les avait commises.
— La vanité de ce monsieur risque de se ressentir dans l’article que vous allez écrire sur lui, avança Gilles.
— Cela ne risque pas, répondit Stéphanie. Je ne suis pas critique d’art. Mon travail est plutôt de rendre compte de la soirée, de son atmosphère et des potins mondains qui y auront circulé. J’exploite honteusement le côté voyeur des lectrices des magazines. Et de toute façon, si j’avais été critique d’art, je n’aurais pas écrit d’article. S’ériger en censeur du travail des autres relève aussi de la boursouflure de l’ego. Lorsque l’on n’aime pas une œuvre, a-t-on le droit de profiter de sa position dans les médias pour la dénigrer et démolir son créateur ? Les critiques sont encore plus vaniteux que les artistes. Si je n’aime pas, je préfère ne pas en parler. En revanche, quand j’aime une exposition, je glisse toujours un mot agréable pour l’artiste, même si ce n’est pas mon travail.
Elle avait marqué un point. Il partageait tout à fait son point de vue. Combien de jeunes peintres avait-il dû soutenir moralement à cause d’articles destructeurs écrits par des crétins qui n’avaient rien compris à leurs tableaux ?
A ce moment, Pierre Fournier, qui s’était discrètement placé en retrait, lui adressa un signe pour lui indiquer qu’il avait un appel.
— Excusez-moi, dit Gilles à Stéphanie. Je m’absente un instant, mais j’aimerais beaucoup que nous poursuivions cette conversation.
— Je vous attends.
Il s’éloigna. L’appel émanait du directeur de sa galerie de New York. Il y répondit brièvement, puis rendit le portable à Pierre. Il se retourna vers Stéphanie et resta pétrifié. À nouveau, une bouffée de haine l’envahit, incompréhensible. Il se crispa, puis s’adressa à son secrétaire :
— Pierre, je voudrais que vous demandiez à Jean-Philippe Briand de m’appeler dès mon retour de New York.
Le secrétaire le contempla avec une lueur d’inquiétude dans le regard, puis acquiesça :
— Bien, Monsieur.
Gilles revint à pas lents vers Stéphanie autour de laquelle s’était déjà rassemblée une petite cour de séducteurs. Mais elle les abandonna dès qu’il fut près d’elle. Elle se rendit compte immédiatement que quelque chose n’allait pas.
— Vous vous sentez bien ?
— J’ai peut-être un peu chaud. Ne vous inquiétez pas.
— Venez.
Elle glissa familièrement son bras sous le sien et l’entraîna vers l’extérieur, sur la terrasse qui dominait le parc. Son parfum discret pénétra les narines de Gilles. Le soleil avait disparu et il ne subsistait du jour enfui qu’une lueur mauve et or au-dessus de la forêt. Des projecteurs avaient été allumés et des petits groupes flânaient dans les allées.
Gilles respira profondément. Il ne comprenait plus rien. À présent qu’il était tout près d’elle, sa colère s’était de nouveau estompée. Stéphanie l’attirait. Son odeur, sa bouche, le grain de sa peau, la lumière qui émanait de son regard éveillaient son désir. Il devinait aussi qu’il était loin de lui être indifférent. Ils auraient pu aller plus loin dès le soir même. Mais il ne devait pas céder à cette pulsion. Cela pouvait s’avérer très dangereux.
Il devait y voir clair avant.
Un serveur leur proposa des coupes, qu’ils saisirent avec prudence et en échangeant un sourire complice.
— Mademoiselle Delamarre, dit-il, cela vous plairait-il de consacrer un article à ma galerie parisienne ?
— Volontiers ! A condition que vous m’en fassiez vous-même les honneurs !
— Je dois me rendre à New York après-demain. Mais téléphonez-moi à mon retour, dans une semaine. À présent, je me dois de consacrer quelques instants à mon vieil ami le marquis de Montigny. Vous me pardonnerez.
— Bien entendu. Je vous appelle.
Il lui tendit sa carte et s’éloigna. Stéphanie le regarda partir, intriguée. D’ordinaire, les hommes se montraient immédiatement entreprenants avec elle. Elle aurait volontiers accepté qu’il proposât de la raccompagner à Paris. Mais peut-être devait-il dormir sur place. Elle fit la moue. Elle était totalement libre actuellement, et elle n’aurait pas vu d’un mauvais œil d’avoir une aventure avec lui. Elle savait par les magazines spécialisés qu’il avait divorcé six mois plus tôt de sa deuxième femme, une actrice américaine. Elle n’eut pas le loisir d’y réfléchir plus longtemps. En quelques secondes, elle fut de nouveau cernée par une escouade de soupirants. Elle glissa discrètement la carte de Gilles dans sa pochette et leur répondit d’un sourire charmeur.

 A SUIVRE...

 
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