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LE LYS ET LES OMBRES
EXTRAITS


EXTRAIT N°1
Jean de Novellempont avait pris place sur un faldestuel1, près de la cheminée, tandis que ses deux compagnons silencieux s’étaient installés sur les bancs de la table familiale, savourant avec plaisir une soupe de légumes qu’Isabelle leur avait servie.
1. Faldestuel : Siège de bois. Issu du germain Falden Stuhl (chaise pliante), il a donné, en évoluant, notre mot « fauteuil ».
Comme bien souvent, Guillaume était resté dîner. L’église se situait juste à côté du jardin de la famille d’Arc. Ce soir-là, il avait rejoint la maison de sa sœur, où il avait toujours son couvert. C’était au moment du repas que l’on avait entendu frapper à la porte. La nuit tombante avait surpris Jean de Novellempont et ses deux compagnons près du village et il avait résolu de demander l’hospitalité pour la nuit à Jacques d’Arc. Jeannette et les autres gamins s’étaient précipités dans les bras du chevalier, dont ils n’avaient pas oublié le courage au cours du dernier été. Mais ce soir-là, Jean n’avait guère l’esprit à jouer avec les enfants, lesquels avaient été promptement envoyés au lit par Isabelle. Ce qui n’avait pas empêché Jeannette de redescendre subrepticement jusqu’au milieu de l’escalier pour écouter le récit du guerrier. Elle avait remarqué qu’il n’avait plus près de lui que deux hommes, son écuyer et un archer, alors que son groupe en comportait cinq lors de l’assaut de la forteresse. Qu’étaient-ils devenus ? Se faisant aussi discrète que possible, elle tendit l’oreille. D’une voix lasse, le chevalier se lamentait :
— C’est un bien grand malheur qui nous a frappés. Sans doute Dieu a-t-il voulu punir notre arrogance. Car jamais nous n’aurions dû perdre cette bataille. Nous étions trois fois plus nombreux que ces maudits Godons. Hélas, c’était compter sans l’orgueil aveugle de nos grands seigneurs.
Il lâcha un énorme soupir. Jacques s’étonna :
— Mais pourquoi cette bataille ? Je croyais que notre sire avait conclu un accord avec le roi d’Angleterre.
Guillaume intervint :
— Avec Henri IV, oui. Mais il a été remplacé par son fils, Henri V. Et celui-là n’envisage pas moins que de réclamer l’héritage de la reine Aliénor d’Aquitaine. Il veut reconstituer les terres françaises des Plantagenêt. S’il y parvenait, plus de la moitié du royaume de France lui appartiendrait. Le roi Charles VI a envoyé une ambassade à Londres pour tenter de l’amener à renoncer à ses ambitions. En compensation, il a proposé à Henri V la main de sa fille, la princesse Catherine. Mais rien n’a pu détourner l’Anglais de ses projets. Il a éconduit l’ambassadeur et repoussé l’offre de notre roi.
— Henri V se sent fort, confirma le chevalier. Il a débarqué en août avec mille quatre cents navires et trente mille hommes. Il a mis le siège devant Harfleur. La ville est tombée en trois semaines. De là, il a mené campagne en Normandie, rançonnant et pillant sur son passage. Mais il a appris que notre roi rassemblait l’ost pour le combattre. Il s’est méfié et il s’est dirigé vers Calais pour retourner en Angleterre. Comme il avait laissé des troupes dans chaque place conquise, il n’avait pas plus de six mille hommes avec lui. L’ost royal en avait réuni près de vingt mille, dont plus de huit mille chevaliers. Il en est venu de partout, même de Bourgogne.
— De Bourgogne ? s’étonna Jacques.
— Certains seigneurs bourguignons estiment que le duc Jean sans Peur a tort de s’allier avec Henri V. Vous pouvez m’en croire, c’était une belle et grande armée qui se rassemblait. Et j’étais fier de bientôt participer à une bataille qui mettrait un terme à cette guerre qui dure depuis trop longtemps. Pendant ce temps-là, l’Anglais peinait à remonter vers Calais. Il avait tant plu dans ce pays que les champs et les routes étaient devenus de véritables bourbiers. Depuis Rouen où il avait établi son quartier général, notre roi avait donné l’ordre de couper la route aux Godons. C’est ainsi qu’au matin du vendredi 25 octobre 1415, les deux armées se sont retrouvées face à face, dans une plaine située entre deux petits villages nommés Azincourt et Tramecourt, quelque part au nord d’Abbeville. Henri V avait peu de chevaliers avec lui, à peine un millier, et cinq mille archers gallois équipés d’arcs longs. Nous étions bien plus nombreux. L’ost de notre roi Charles se composait d’une avant-garde de trois mille chevaliers, d’une troupe centrale de quatre mille hommes d’armes, et d’une arrière-garde également forte de quatre mille hommes. Sur les flancs, deux mille quatre cents chevaliers piaffaient d’impatience en attendant de charger les archers anglais. Il faut ajouter à cela quatre mille arbalétriers venus de notre alliée, la puissante ville de Gêne. Ces génois n’aiment pas les Anglais qui les empêchent de commercer à leur guise avec les Flandres. Le seigneur d’Azincourt avait quant à lui réuni une troupe de quelques centaines de paysans. Le duc de Brabant, frère de Jean sans Peur, le duc de Bourgogne, était présent également. Mais nos chefs ne tenaient pas tellement à le voir combattre à leurs côtés en raison des accords passés entre la Bourgogne et l’Angleterre. Par Dieu Tout-Puissant, nous avions nettement l’avantage du nombre. Et pourtant…
Jean laissa passer un silence, comme s’il cherchait encore une fois à comprendre ce qui s’était passé.
— Pendant les premières heures du jour, reprit-il, il n’y eut point de bataille. Notre roi avait fait savoir à ses gens qu’il préférait la négociation à un affrontement direct. Des émissaires furent fut donc envoyés à Henri V. Ils lui demandèrent d’abandonner toute prétention à la couronne de France, en échange du passage pour Calais. Cette fois, il n’était plus en position de force. L’armée anglaise avait été fort éprouvée par la traversée de la Somme et les escarmouches auxquelles elle avait dû faire face dans le pays de Caux. On dit qu’il envisagea un moment d’accepter, en abandonnant même la ville d’Harfleur.
« Malheureusement, des deux côtés, l’orgueil fut le plus fort et les négociations échouèrent. Funeste jour que ce jour-là ! Lorsque les émissaires français quittèrent le camp anglais, le sort en était jeté. La bataille allait avoir lieu. Henri V fit alors avancer son armée jusqu’au point le plus étroit séparant les deux forêts d’Azincourt et de Tramecourt. Il plaça des rangs d’archers dans chaque forêt afin d’empêcher les nôtres de le contourner pour le prendre à revers. Lui-même prit position au centre, légèrement en retrait. Puis les Anglais plantèrent plusieurs lignes de pieux solides afin de briser la charge de nos chevaliers. Derrière, ses hommes s’étaient organisés sur quatre rangs. Nos chefs savaient tout cela, mais ils estimaient que cela ne suffirait pas à arrêter leur charge victorieuse. Nous étions lourdement armés, et nous avions l’avantage du nombre : trois contre un, et beaucoup plus de chevaliers. Malheureusement !
— Comment ça, malheureusement ? s’étonna Guillaume.
— L’orgueil, mon père, le maudit orgueil qui tient les hommes, même les plus grands. Nos chefs ont négligé la présence de ces archers anglais, probablement les meilleurs du monde. Leurs arcs longs sont redoutables et nous allions bientôt l’apprendre à nos dépens : ils peuvent transpercer une armure à plus de cinquante toises1. Comme je l’ai dit, nous avions de notre côté quatre mille arbalétriers génois. Mais nos grands seigneurs leur ont interdit de combattre. Ils nous estimaient assez nombreux et ne voulaient pas partager la gloire d’une victoire qui s’annonçait facile avec des étrangers, même alliés. Pourtant, ces arbalétriers nous auraient sans doute assurés de la victoire.
1. - 90 m. Une toise = 1,80 m. Au Moyen-Âge, elle valait six pieds (=30 cm) et représentait la taille d’un homme ou bien l’écartement de ses bras tendus.
« Quant à moi, je faisais partie de l’arrière-garde. Mes quartiers de noblesse n’avaient pas été jugés assez élevés pour que j’aie le droit de combattre aux côtés des grands seigneurs français. J’en fus fort marri sur le moment, mais aujourd’hui, je sais que cela m’a sans doute sauvé. Nos chevaliers étaient si nombreux que leurs étendards s’entortillaient les uns dans les autres. Ils ont fini par les replier pour ne pas gêner la charge. De l’avant-garde à l’arrière-garde, nous étions si serrés que nous pouvions à peine bouger.
« Nos chefs étaient peut-être de courageux et fiers combattants, mais ils se révélèrent de bien piètres stratèges. Ils pensaient n’avoir affaire qu’aux Anglais, mais ils ne se sont pas rendu compte qu’un autre ennemi, pourtant bien visible, allait se jouer de nous.
— Lequel ? demanda Jacques.
— La pluie ! La terrible, la maudite pluie d’automne qui avait détrempé les champs. La terre venait d’être labourée et s’était transformée en un cloaque immonde. Les chevaliers, montés sur leurs lourds chevaux, faisaient peu de cas de la piétaille qui pataugeait dans la boue jusqu’aux genoux. Ils auraient pourtant dû se méfier. Quand ils commencèrent à charger, les chevaux se sont embourbés et n’ont pu prendre de vitesse. Ils avançaient au pas, sous les hurlements de leurs cavaliers. Alors, les archers anglais ont fait pleuvoir des nuées de flèches mortelles. On les dit capables de tirer dix flèches en une minute. Ils ont fait un carnage de nos chevaliers. Les chevaux étaient terrorisés. Ils se cabraient, s’écroulaient dans la boue, avec leur cavalier alourdi par son armure. Ceux qui tombaient ne pouvaient plus se relever. Et il en arrivait toujours d’autres, furieux de ne pouvoir atteindre les rangs anglais. Ceux qui, au terme d’une périlleuse traversée de la plaine, y parvenaient, venaient s’empaler sur les pieux, hommes et chevaux mêlés.
« En voyant le massacre que les Anglais faisaient de nos hommes, la seconde ligne a chargé à son tour, mais elle n’a pas pu passer à cause des hommes blessés ou morts, des montures qui se débattaient dans la boue pour tenter de se relever. Les chevaux de la seconde ligne piétinaient les chevaliers à terre, sans distinction de rang de noblesse. Les ducs comme les plus modestes des vassaux étaient recouverts du même uniforme de boue et de sang. Les survivants, ivres de rage et d’impuissance, voulaient à toutes forces passer pour atteindre les lignes anglaises. C’est à ce moment qu’il aurait fallu arrêter la charge et faire intervenir les arbalétriers génois. Mais nos chefs refusaient de voir le carnage. Ils ne pensaient qu’à une chose : la victoire à tout prix, au mépris des vies humaines perdues. C’est à ce moment que l’arrière-garde, dont je faisais partie, s’est lancée dans la bataille. J’entends encore les hurlements des malheureux que nos chevaux foulaient de leurs sabots pour avancer. La boue n’était plus noire, mais rouge du sang des morts et des blessés. Pourtant, il fallait continuer, passer, sans se soucier de nos propres hommes que nous écrasions.
Une nouvelle fois, le chevalier laissa passer un silence. Jeannette, qui, par un interstice de la paroi, distinguait son visage éclairé par la lueur du foyer et les lampes à huile, aperçut des larmes couler sur ses joues. Les autres respectèrent son silence. Enfin, Jean reprit son récit. Sa voix n’était plus qu’un filet rauque, marquée par l’horreur de ce qu’il avait vécu en ce jour maudit.
— Cet acharnement insensé a fini par payer. Un plus grand nombre a pu parvenir jusqu’aux rangs d’archers. Là encore, malgré les pertes, le nombre parlait en notre faveur. Pendant un long moment, nous avons cru tenir la victoire. Henri V s’est même trouvé en grand danger d’être capturé. Il a dû reculer. Mais nos rangs étaient bien trop serrés. Nous pouvions à peine frapper sous peine de nous navrer les uns les autres. Soudain, les archers anglais se sont débarrassés de tout équipement superflu, ne gardant avec eux que leurs glaives, leurs épieux, leurs haches. Ils ont pénétré les rangs français. Nous pouvions à peine parer leurs coups. Alors a commencé un terrible massacre. En moins d’une heure, la victoire passa dans le camp des Godons, qui firent moult prisonniers dont ils espéraient tirer rançon. Comprenant que tout était perdu par la faute de nos grands seigneurs, nombre de chevaliers français commencèrent à fuir.
« Hélas, nous n’avions pas encore connu le pire de l’horreur. Des renforts nous étaient arrivés, qui ont pris les Anglais à revers. C’était le seigneur d’Azincourt et ses paysans, et le duc de Brabant, le frère du duc de Bourgogne, qui s’était rangé du côté français. Mais ils arrivaient bien trop tard. On dit que le seigneur Ysembart d’Azincourt a réussi à s’emparer d’une bonne partie du trésor royal anglais, et même de l’épée d’Henri V. Mais sitôt sa rapine commise, il a détalé comme un lapin devant les archers anglais. Seul le seigneur de Brabant a poursuivi le combat. Alors, Henri V, voyant le nombre trop important de prisonniers, a pris peur que ceux-ci se retournent contre lui. C’est à ce moment qu’ont été commises les plus atroces vilenies de cette bataille, des infamies indignes de la Chevalerie. Le roi anglais a demandé à ses hommes d’éliminer tous leurs prisonniers. On prétend que ceux-ci ont refusé. Henri V en a tué un pour faire un exemple, puis il a chargé l’un de ses écuyers de rassembler une vingtaine de soldats. Et tous les prisonniers français ont été égorgés, l’un après l’autre. Certains ont eu le crâne écrasé d’un coup de masse d’arme. On dit même que plusieurs dizaines de captifs, nobles et simples roturiers, ont été enfermés dans une grange à laquelle les Anglais ont bouté le feu.
« Nous n’étions plus très nombreux à combattre encore. Nous ne pouvions plus rien faire. Alors, à mon tour, j’ai rompu le combat. Chaque jour depuis je me reproche cette fuite sans gloire. Mais que pouvais-je faire ? Trois de mes vaillants compagnons ont été tués à mes côtés en jetant un regard aux deux survivants qui mangeaient la soupe.
« Au soir de la bataille, plus de sept mille guerriers français avaient perdu la vie. La plupart étaient des chevaliers. Les Anglais n’avaient perdu que mille six cents hommes. Nous étions pourtant trois fois plus nombreux.
Nouveau silence. Puis Jean de Novellempont déclara :
— La noblesse française a payé très cher ses erreurs. Le royaume est frappé à la tête. De grands seigneurs ont perdu la vie ce jour-là : le comte de Nevers, le duc d’Alençon, le duc de Bar, le connétable de Clisson, et même le duc de Brabant. Et combien d’autres… Au soir de la bataille, il y avait encore moult blessés agonisant dans la boue, coincés sous leurs chevaux morts ou incapables de se relever à cause du poids de leur armure. Ils sont restés là toute la nuit, baignant dans la fange et le sang répandu. Au matin, le roi d’Angleterre est revenu sur les lieux et il a ordonné d’achever tous ceux qui avaient survécu à cette nuit d’horreur.
Epouvantée, les joues baignées de larmes, Jeannette se mordit la main pour étouffer un cri. Le chevalier ajouta :
— Dans cette bataille abominable, moins de mille cinq cents prisonniers ont eu la vie sauve, parmi lesquels le duc Charles d’Orléans, qui a été emmené en captivité à Londres. Après ce dernier massacre, Henri V est reparti pour Calais. Son armée était trop faible pour qu’il pût songer à tirer avantage de la situation, mais soyez-en sûrs, il reviendra, car il connaît nos faiblesses : l’orgueil et la mésentente !
La vue brouillée, la fillette remonta en silence dans sa chambre et se glissa dans son lit, près de sa petite sœur Catherine qui dormait profondément. Elle eut peine à trouver le sommeil. Des images de combat, de sang et de boue hantaient son esprit. Elle se jura que plus tard, elle apprendrait à se battre. Et elle tuerait tous les Anglais.
Mais comment y parviendrait-elle ? Elle n’était qu’une petite fille de huit ans dont le père n’était même pas chevalier.

EXTRAIT N°2
Domrémy…
L’histoire du connétable Du Guesclin avait profondément marqué l’esprit de la petite Jeannette. A l’été 1416, alors qu’elle n’avait pas encore atteint ses neuf ans, elle avait décidé de prendre en main les guerriers des villages de Domrémy et de Greux. A vrai dire, ceux-ci se composaient des gamins de son âge, dont elle avait pris d’autorité le commandement, et pour lesquels elle organisait de furieuses batailles, ceux de Maxey, de l’autre côté du fleuve, figurant plus facilement les « Anglois qu’il fallait bouter hors de France », royaume imaginaire dont le territoire se limitait à Domrémy et à ses environs proches. Epées et lances étaient taillées dans les branches des noisetiers, de même que les arcs et les flèches dont les enfants prenaient tout de même soin d’émousser les pointes depuis que l’une d’elles avait failli crever un œil. Jeannette revenait le soir couverte d’ecchymoses et de bleus, les genoux sanguinolents, mais elle n’en avait cure. De même qu’elle se souciait peu d’être morigénée par son père, qui désespérait de la voir un jour se tenir à la place habituellement réservée aux fillettes. Cependant, au fond de lui, Jacques était fier de la voir ainsi s’imposer auprès de garçons parfois âgés de trois ans de plus qu’elle. Et tous lui obéissaient, parce qu’elle savait leur organiser de belles batailles, dans le plus pur esprit de la chevalerie, dont elle avait glané les grands principes à travers les récits de Bertrand de Poulangy ou de Jehan de Novellempont. Petite reine d’une armée miniature, elle adoubait ses chevaliers de son épée en bois, distribuait les fiefs (champs, prés ou autres parcelles de forêts) aux uns et aux autres. Les réprimandes de Jacques d’Arc n’étaient jamais très sévères. Et comment auraient-elles pu l’être lorsqu’elle levait vers lui des yeux limpides et clairs, qui avaient l’air de s’étonner que l’on put s’opposer à l’idée de chasser les « Anglois » hors du royaume.
C’était auprès de sa mère, Isabelle, que Jeannette rencontrait les réactions les plus vives. Plus souvent qu’à son tour, elle l’expédiait auprès de son oncle Guillaume afin qu’il l’exhortât à rester tranquille. Jeannette se confessait de bon cœur, mais son caractère frondeur et obstiné lui interdisait de faire des promesses qu’elle savait ne pas pouvoir tenir. Guillaume poussait des soupirs à fendre l’âme, la menaçait des foudres de l’Enfer si elle ne se montrait pas plus raisonnable.
— Ma nièce, vous n’êtes nullement destinée à devenir chef de guerre, mais à vouer votre vie au service de notre seigneur Jésus Christ. Il est grand temps que vous appreniez à obéir et à ne plus vous conduire selon vos humeurs. La guerre n’est pas affaire de femme.
Jeannette baissait la tête, récitait avec conviction les prières imposées en pénitence, mais refusait de promettre de ne plus se battre. Au grand désespoir de Guillaume, qui jurait ensuite ne jamais avoir rencontré de plus fichue tête de mule. Il reprochait ensuite à son beau-frère son manque d’autorité.
— Je le sais, Guillaume, avouait Jacques. Mais vous savez comme moi que Jeannette n’est pas une enfant comme les autres.
— Je ne le sais que trop, hélas, répondait le prêtre. Cependant, il est temps qu’elle prenne conscience de ce à quoi elle est promise.
— Pensez-vous vraiment qu’il soit possible d’enfermer un esprit aussi libre entre les murs d’un couvent, Guillaume ?
— Ce n’est pas à nous d’en décider, Jacques. Dans cette affaire, notre avis n’a aucune importance.
— Alors, je pense qu’il serait plus chrétien de la laisser libre pendant qu’elle en a encore l’âge.
— Elle aimera servir le Christ. Elle est très pieuse.
— Justement. Je crois qu’il est inutile de s’inquiéter outre mesure.
— Mon ami, intervint Isabelle, on voit que ce n’est pas toi qui ravaudes les vêtements déchirés et qui soignes les éraflures qu’elle a coutume de ramener chaque jour que Dieu fait. Et je ne parle pas de Pierrelot, de Jacquemin et de Jehan qui ont cœur à la suivre et me reviennent crottés et couturés de griffures.
Jacques éclata de rire.
— Ma douce Isabelle, c’est le lot des garçons que de se battre. Cela leur fait circuler le sang.
— Mais Jeannette est une fille ! Quelles idées étranges a-t-elle donc en tête ? Est-ce que je me battais, moi ?
Jacques rit de plus belle et l’attira contre lui pour l’embrasser. Faussement fâchée, elle finit par rire à son tour.
L’obstination de la fillette porta ses fruits. De guerre lasse, il fut décidé de ne plus intervenir. Ainsi Jeannette put-elle continuer de livrer ses batailles et « bouter régulièrement ses Anglois hors de France », c’est-à-dire raccompagner les gamins de Maxey jusqu’à la limite de leur village.

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