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LE LYS ET LES OMBRES


PROLOGUE


Avignon, 22 février 1398…
Les visions étaient plus précises que d’habitude. Ce n’étaient d’ailleurs pas à proprement parler des visions, mais plutôt des sensations, des émotions intenses qui s’emparaient de l’esprit de Marie et lui permettaient de deviner des évènements cachés, qu’elle imaginait situés dans l’avenir. Comme à l’accoutumée, elle avait pris place sous le vieux cyprès qui ombrageait le cimetière des Célestins, près de l’église qui abritait la tombe de son sauveur, le cardinal Pierre de Luxembourg. Un sauveur qu’elle n’avait jamais connu.

Marie Robine était arrivée onze années auparavant de la région de Madiran, en Gascogne, paralysée d’une jambe et d’un bras, suivant les routes des pèlerins.
Toute jeune, elle avait découvert qu’elle possédait un don étrange, qui s’était manifesté la première fois lorsqu’elle avait atteint l’âge de la puberté. D’inexplicables visions lui apparaissaient dans ses rêves, parfois même à l’état de veille. Elle en avait pris peur au début, puis elle avait remarqué que certaines de ses presciences se réalisaient. Elle en avait conclu qu’elle avait reçu du ciel le don de prophétie. Originaire d’une famille pauvre, elle avait toujours dû travailler la terre dans des conditions particulièrement pénibles, sans obtenir la moindre attention de son père, un homme dur et sans pitié, qui buvait et la battait plus souvent qu’à son tour. A la suite d’une correction injustifiée, mais plus brutale que d’ordinaire, elle avait fait une mauvaise chute sur le dos et n’avait pu se relever. Aidée par sa mère aussi terrorisée qu’elle, elle avait trouvé refuge auprès du prêtre de la paroisse locale. Afin de la protéger de son père, il l’avait employée comme servante, malgré son handicap. A la suite de son accident, Marie n’avait en effet pu recouvrer l’usage de sa jambe et de son bras droits. Compatissant, le brave curé lui avait fabriqué une béquille qui l’aidait à se déplacer.
Peu de temps après, Marie avait vu couler son premier sang et ses premières visions s’étaient manifestées. Sachant que l’église n’appréciait guère les devins, qu’elle assimilait à des sorciers dont l’âme était soumise à Satan, elle n’avait pas osé en parler. La plupart n’étaient pas très claires et difficiles à interpréter. Cependant, à plusieurs reprises, elles s’étaient révélées suffisamment précises pour qu’elle pût prévenir les dangers planant sur certaines personnes. Ainsi, par deux fois, elle avait sauvé des enfants qui s’étaient égarés en forêt en devinant l’endroit où ils s’étaient perdus. On lui en avait été reconnaissant. Mais elle se garda bien de parler des sensations plus complexes qui l’assaillaient parfois et qu’elle-même ne parvenait pas à interpréter.
Avec le temps, sa paralysie ne s’était pas améliorée. Profondément croyante, elle espérait qu’un miracle la débarrasserait de cette méchante infirmité. Mais le temps passait et le miracle ne se produisait pas. Elle avait fini par se résigner à accepter son sort.
Cependant, elle avait appris par le curé que l’un des deux papes qui se déchiraient la Chrétienté catholique, – le vrai, selon lui –, résidait dans une ville située à plusieurs jours de marche, Avignon. Elle en avait également entendu parler par les voyageurs à qui le prêtre offrait l’hospitalité. Marie comprit qu’un miracle aurait plus de chances de se réaliser si elle se rendait dans cette cité lointaine. Aussi, lorsque son vieux curé mourut, elle décida de partir.
Clopinant sur les routes au côté des colporteurs, des pèlerins et des voyageurs, parfois prise en pitié par quelque paysan charitable disposant d’une carriole, elle traversa tout le sud de la France et arriva, en l’an de grâce 1387, dans la ville papale, dominée par son palais magnifique.
A son arrivée, elle suivit, un peu par hasard, le groupe de religieux qui lui avaient tenu compagnie pendant les derniers jours. Désireux de rendre hommage à Pierre de Luxembourg, nommé cardinal à la fin de l’année précédente, mais qui avait péri soudainement au début de juillet de l’année 1387, ces hommes pieux s’étaient rendus sur sa tombe, située près de l’église des Célestins. Marie, qui ne connaissait rien de la ville, les avait accompagnés, toujours claudiquant sur ses béquilles.
Elle ne s’était pas rendu compte que la marche forcée qu’elle s’était imposée tout au long de son interminable voyage avait eu des effets sur son état. Sa jambe et son bras s’étaient renforcés. Depuis plus de quinze jours à présent, elle marchait beaucoup mieux. N’ayant aucune idée de ce que pouvait être l’anatomie, elle n’aurait pu penser que cette amélioration était la conséquence de ses efforts. Elle avait conservé l’usage de ses béquilles parce qu’elle y était habituée depuis trop d’années. Mais elle avait constaté par moments qu’elle aurait pu s’en passer. Elle avait attribué ce progrès au fait qu’elle se rapprochait de la cité papale.
Au moment où les religieux s’inclinaient sur la tombe de Pierre de Luxembourg, l’idée était venue naturellement à Marie qu’elle n’avait pas fait tout ce chemin pour rien. Il allait se passer quelque chose. L’amélioration de son état ne pouvait que laisser présager une guérison, elle en était intimement persuadée. Aussi, après avoir respiré profondément, elle s’était approchée à son tour de la tombe, et elle avait prononcé une prière d’une grande ferveur, implorant le cardinal défunt d’intercéder auprès du Très-Haut en sa faveur. Intrigués, les religieux l’avaient contemplée. Ils avaient déjà eu l’occasion de remarquer sa piété sans faille au cours de leur voyage commun. Et ils avaient aussi compati à son état, l’aidant parfois à marcher lorsque la fatigue se faisait trop douloureuse.
Marie avait lâché ses béquilles. Elle avait fait un premier pas, puis un second sans leur aide, en direction du tombeau. Pétrifiés, les religieux n’étaient pas intervenus. Les yeux de Marie reflétaient une extase intense.
— C’est un miracle ! s’exclama l’un d’eux.
Et ils avaient éclaté de rire, imités par Marie.
Elle avait été présentée au pape Clément VII. Informé avec volubilité par les religieux de l’état antérieur de Marie, il avait confirmé qu’il s’agissait bien là d’un miracle. A une époque où l’église était déchirée entre deux souverains pontifes, l’un à Rome, l’autre à Avignon, celui de cette dernière se félicitait que Dieu eût choisi sa bonne ville pour y intervenir. Il avait aussitôt octroyé à la vieille femme une rente de soixante florins et lui avait permis de s’installer dans la cité. Mais Marie avait désiré rester près du tombeau de son bienfaiteur et avait élu domicile dans le cimetière.
On avait bien constaté qu’elle était quelque peu originale, mais comme elle était la bonté même, on s’était habitué avec le temps à l’apercevoir déambuler parmi les tombes. Solitaire, les yeux perdus dans des rêves inaccessibles, elle était devenue une figure d’Avignon, une sorte de fantôme que l’on venait parfois consulter parce qu’elle percevait des choses que les autres ne pouvaient pas voir. Si la plupart la considéraient comme une illuminée, d’autres se félicitaient de l’avoir écoutée.
En vérité, Marie était bien embarrassée par ce don, car il n’était pas toujours très facile d’interpréter les formes fugaces qui lui apparaissaient. Parfois, elles étaient assez claires, à d’autres moments, ce n’était qu’une série sensations troubles, derrière lesquelles elle devinait une vérité hors de portée.
Cela faisait à présent onze ans qu’elle vivait dans son cimetière. On parlait désormais de béatifier Pierre de Luxembourg. Le successeur du pape Clément VII, Benoît XIII, avait eu la bonté de reconduire sa pension et renouvelé l’autorisation de vivre parmi les défunts. Elle s’en accommodait fort bien, estimant qu’ils étaient beaucoup plus paisibles que les vivants.
Elle passait des heures en contemplation près du tombeau du cardinal de Luxembourg, toujours aussi persuadée qu’il avait veillé sur elle et que c’était à lui qu’elle devait de remarcher normalement depuis onze ans, quand bien même ses articulations la faisaient quelquefois douloureusement souffrir.
En cette belle matinée du 22 février, l’air s’était fait très doux pour un mois d’hiver. Il régnait une lumière bleutée dans un ciel sans nuages. Des effluves parfumés montaient des fleurs et de la terre tandis qu’au loin les montagnes se voilaient d’une brume translucide. Le printemps semblait avoir pris un peu d’avance. Cela réjouit Marie, qui redoutait l’hiver et le froid qui mordait ses articulations malmenées par les ans.
Tout à coup, un oiseau blanc s’éleva d’un buisson proche, qui surprit la vieille femme. Tirée de sa paisible méditation, elle sursauta. Ce fut à ce moment que des visions l’assaillirent, incontrôlables, surgies de nulle part, mais d’une précision inaccoutumée. Les yeux grands ouverts, elle entrevit des armures qui étincelaient, elle entendit des rumeurs de bataille, des souffles rauques, des gémissements de douleurs, des tintements d’armes qui s’entrechoquaient ; elle vit des hommes qui marchaient les uns contre les autres, des corps qui s’effondraient, transpercés par des flèches, du sang qui coulait dans les rues de villes inconnues, ou sur un champ immense recouvert par la boue et les cadavres.
Pétrifiée par la clarté inhabituelle de ces hallucinations, Marie n’osait plus faire un geste, de peur de les dissiper. Elle ne douta pas un instant qu’elles lui étaient envoyées par Dieu. Une émotion formidable s’empara d’elle, car elle devinait que ce qu’elle percevait avait trait à l’avenir même du royaume de France. Il se préparait de terribles batailles et des évènements dramatiques. Le royaume allait devoir affronter des dangers encore plus effrayants que ceux qu’il avait connus jusqu’à présent. Outre l’ennemi extérieur, cet Anglais qui le combattait depuis si longtemps que les vieux ne se souvenaient plus d’une époque bénie où régnait la paix, le royaume était miné par d’innombrables ennemis intérieurs, des grands seigneurs imbus de leurs privilèges, qui ne songeaient qu’à leurs seuls intérêts et trahissaient leur roi sans vergogne. Parmi eux apparut soudain l’image d’une femme hautaine, au regard de feu, dont Marie n’avait jamais vu le visage, mais en qui elle devina une dame de première importance, la reine, peut-être. L’instant d’après s’y associa l’idée d’une abominable trahison, un relent de haine profonde, de vengeance, un dégoût envers sa vieillesse qui la dépeçait de sa beauté passée. Une douleur intense aussi, une souffrance de femme humiliée et battue.
Marie s’était mise à trembler. Puis d’autres images, d’autres émotions balayèrent les premières. Et les traits d’une autre femme l’éclairèrent de sa lumière. Mais ce n’était pas une femme, plutôt une jeune fille, une vierge, tenant dans sa main une épée étincelante. Une inconnue portant dans ses veines un sang d’une grande noblesse, et dont le destin l’amènerait à sauver le royaume de France.
Enfin, tout s’estompa. Marie n’aurait su dire combien de temps avaient duré ses visions. Haletante, elle mit un long moment à reprendre son souffle. Jamais elles n’avaient été aussi claires. Elle comprit qu’elle devait en parler à quelqu’un d’important, peut-être même au roi, le bon Charles VI. Car elle savait qu’il s’agissait là d’une véritable prophétie.

Une prophétie qui annonçait que le royaume de France serait trahi par une femme et sauvé par une pucelle 0-1.


PREMIERE PARTIE
LA JEUNESSE DE JEANNE
(1407-1420)

PREMIER CHAPITRE


Étant petite fille, j’ai connu Jeannette. Son père et sa mère étaient d’honnêtes laboureurs, gens de bonne renommée et bons catholiques. Je ne sais rien que par ouï-dire sur ses parrains et marraines, parce qu’elle avait quatre ans de plus que moi 1-1.

Témoignage de Hauviette, meilleure amie d’enfance de Jeanne.


Domrémy, été 1415…

C’était une belle journée de juillet.
Jeannette aimait cette saison où les jours duraient longtemps. A l’inverse, elle détestait l’hiver. Le soleil se levait tard et ne montait jamais très haut dans le ciel, livrant le monde aux frimas, à la pluie glaciale, à la neige. Le sol gelait et les loups venaient rôder jusqu’aux abords du village. On les entendait pousser leurs sinistres hurlements qui glaçaient le sang dans les veines. Malheur à celui que la nuit surprenait en forêt. On n’en retrouvait souvent qu’un cadavre déchiqueté et méconnaissable. Dès la fin de l’après-midi, la lumière se réduisait aux lampes à huile et aux foyers des cheminées, et la vallée se noyait dans les ténèbres.
Les loups n’étaient pas les seuls ennemis que les habitants de Domrémy redoutaient. Bien pire encore étaient les mercenaires et les soldats désoeuvrés par l’absence de combats, et que l’on appelait les Ecorcheurs, parce qu’ils avaient l’habitude d’arracher la peau de leurs victimes. Ceux-là pouvaient attaquer même au cœur de l’été. En ce début du mois de juillet de l’an de grâce 1415, des voyageurs avaient signalé le passage de troupes dans les environs de Metz et de Nancy, trois semaines plus tôt. Les hommes avaient mené des reconnaissances dans la région, mais ils n’avaient rien repéré d’inquiétant. La soldatesque semblait s’être dirigée vers d’autres contrées. Les alentours du village étaient restés calmes et l’on avait pu poursuivre le travail des champs.
Cependant, on ne se faisait aucune illusion, le temps des pillages reviendrait. Il en était ainsi depuis des générations, à tel point qu’il ne restait au village qu’une seule personne, la vieille Herminette, née voici plus de quatre-vingt dix ans, dont la mémoire gardait encore le souvenir d’une époque où la guerre ne sévissait pas. C’était sous le règne d’un roi qu’elle appelait Philippe le Sixième. Elle avait douze ans lorsque le roi d’Angleterre avait fait valoir ses droits au trône de France. Alors, le pays avait sombré dans la folie et les combats s’étaient succédé, parfois proches, parfois lointains, opposant différentes armées formées par des seigneurs servant tantôt un roi, tantôt l’autre, au gré de leurs intérêts. Herminette n’avait pas compris grand-chose à ces années d’enfer, sinon qu’il fallait régulièrement fuir dans la forêt pour se cacher des soudards qui traversaient le village et s’emparaient de tout ce qu’ils pouvaient emporter, quel que fût le camp auquel ils appartenaient. Et malheur à celui qui tentait de s’opposer à eux. On ne comptait plus le nombre d’hommes vaillants qui avaient payé leur courage de leur vie. On les retrouvait plus tard pendus aux branches d’un chêne, les parties tranchées, les yeux crevés et le ventre ouvert.
Herminette détestait les soldats.

Fort heureusement, le temps n’était pas toujours à la guerre et le village connaissait une période de paix depuis près de trois années.
Ce dimanche, comme bien souvent à la saison chaude, la famille d’Arc et quelques autres avaient quitté le village pour se rendre, à peu de distance, jusqu’au Bois-chênu, où se dressait un arbre appelé l’Arbre-aux-Dames. On avait festoyé et bu, chanté de vieilles complaintes et des chansons joyeuses. Pour lors, les hommes, le visage rougi par le vin et la bière, se laissaient aller à une petite sieste réparatrice à l’ombre fraîche des chênes et des hêtres qui ombrageaient les lieux.
Le père, Jacques, bavardait avec Guillaume, le prêtre de la petite église consacrée à St Rémy, et qui était aussi le frère de son épouse, Isabelle. Celle-ci, en compagnie des autres épouses, avait fort à faire pour surveiller une ribambelle de gamins dont la chaleur estivale ne parvenait pas à tempérer les ardeurs.
La petite Jeannette, qui allait sur ses huit ans, n’avait pas souhaité rester en compagnie de ses frères et des autres. Après le repas copieux où elle avait dévoré fruits et viandes grillées à s’en faire exploser le ventre, elle s’était installée avec les autres filles près des personnes âgées, dont elle aimait écouter les histoires. Une menotte s’était glissée dans la sienne. La petite Hauviette n’avait que quatre ans et vouait à sa camarade de jeu une grande admiration. Jeannette semblait n’avoir peur de rien. Elle n’hésitait pas à se battre contre les garçons de Greux, le village situé juste au nord, lorsque ceux-ci venaient chercher querelle à la petite bande de Domrémy, dont elle faisait partie. Aux côtés de ses frères, Jacques et Jehan, elle se jetait dans la mêlée avec la furie d’un chat sauvage. Elle ressortait de ces rixes vigoureuses les genoux éraflés et le nez en sang, mais les assaillants ne s’en tiraient jamais sans un œil poché ou de superbes griffures.
Aujourd’hui, il faisait trop chaud pour se battre. Une vieille femme, que l’on surnommait la Belette à cause de son nez long et pointu, expliqua aux enfants en chuchotant que l’Arbre-aux-Dames était habité par des fées et qu’il ne fallait surtout pas les déranger, de peur de provoquer leur colère. Il circulait sur ces fées quantité de légendes, parfois drôles, le plus souvent inquiétantes. Mais on disait aussi qu’il arrivait que les fées entretiennent des relations avec les hommes.
— Autrefois, il y a de cela plus d’un siècle, dit-elle, l’ancêtre de notre sire de Bourlémont, eut une aventure avec l’une des Dames de l’Arbre. Il venait la rejoindre ici presque tous les jours. Pourtant, personne jamais ne parvint à les surprendre. Et ce ne fut pas faute d’être espionnés et suivis par des rivaux jaloux. Mais lorsque quelqu’un approchait, la fée faisait apparaître un brouillard étrange qui les dissimulait à la vue des autres.
— Ils devenaient invisibles ? s’écria Jeannette.
— Exactement ! Invisibles aux yeux du commun des mortels. Personne ne sait exactement ce qui se passa entre Pierre de Bourlémont et la fée, mais certains prétendent que notre seigneur d’aujourd’hui porte le sang d’une Dame dans ses veines.
— Mais pourquoi ne les voit-on jamais ? Est-ce que tu en as vu, la Belette ? insista la fillette.
— Oh non, cela ne m’est jamais arrivé. Les Dames se méfient des humains et elles ont raison. Pourtant, elles sont là, autour de nous, invisibles, mais bien présentes. On dit qu’elles apparaissent parfois aux enfants et aux êtres dont le cœur est pur.
A la fois captivées et effrayées, les fillettes s’étaient serrées les unes contre les autres. Menguette, qui avait l’âge de Jeannette, demanda :
— Est-ce que la Bête pharamine a eu aussi une aventure avec le seigneur Pierre de Bourlémont ?
— Mon dieu, tais-toi donc, malheureuse !
Elle baissa la voix et se mit à chuchoter :
— La Bête pharamine est la créature la plus abominable que l’on puisse croiser au détour d’un chemin. Il est très difficile de la voir, car elle peut changer de forme à volonté, et se transformer en animal, un loup, un cheval, parfois un chien ou un bouc. Le voyageur ne se méfie pas. Et que Dieu prenne en pitié celui qui se laisse surprendre. Elle déteste le jour et ne se déplace que la nuit, dans les forêts les plus profondes. Elle vit aussi dans les brumes des marais. On ne la voit pas, mais on entend les bruits qu’elle fait en marchant. Flic, floc ! C’est comme les pas d’un homme dans la boue, flic, floc. On se retourne, mais il n’y a rien ! Rien que les ténèbres de la nuit. Alors, on reprend son chemin et les flic, floc recommencent. Et puis, on ressent comme une sorte de puanteur fétide dans le cou. C’est le souffle effrayant qui s’échappe de ses gueules aux crocs immenses, car elle a quatre têtes. A ce moment-là, il ne faut surtout pas se retourner ; il faut s’enfuir en courant, le plus vite possible. La Bête vous suit, vous sentez les coups qu’elle essaie de vous donner avec ses griffes capables d’éventrer un bœuf. Il faut courir. Si vous voyez apparaître devant vous un membre couvert de poils crasseux, longs comme le crin d’un cheval, vous êtes perdus.
Le petit frère de Jeannette, Pierre, âgé de six ans, n’avait pas voulu suivre les plus grands et était restée près de sa sœur, qu’il vénérait lui aussi. Les yeux agrandis par la stupeur, il contemplait la vieille femme, la mâchoire béante.
— Mais, dis-nous, mère Belette, bredouilla-t-il, a quoi elle ressemble, en vérité ?
La vieille leva un doigt noueux, usé par les ans.
— Nul ne le sait vraiment. Certains disent qu’elle est gigantesque et que ses têtes ont des yeux qui luisent comme des lumignons. On prétend aussi que sa fourrure est blanche comme un linceul. C’est pourquoi on lui dit parfois « la Bête blanche ». Si on essaye de la frapper avec un bâton, le bâton passe à travers, comme pour les fantômes.
— Pourquoi ne la chasse-t-on pas ? demanda Jeannette, partagée entre l’excitation et l’inquiétude.
— Personne ne peut la chasser, répondit la Belette. Aucune arme n’est capable de la tuer. Les flèches ou les haches passeraient au travers de son corps sans lui faire de mal.
La vieille femme hocha la tête en marmonnant des mots incompréhensibles, peut-être pour écarter le monstre. Puis Menguette demanda :
— Et la Vouivre, comment est-elle ?
— Ah, la Vouivre, s’exclama la vieille femme en se redressant lentement pour détendre ses muscles et ses articulations endoloris. La Vouivre n’est pas aussi dangereuse que la Bête pharamine. Si vous ne tentez pas de s’emparer de son trésor, elle ne vous fera rien.
— Son trésor ? C’est quoi, ce trésor ?
— La Vouivre est un grand serpent qui porte des ailes de chauve-souris. Grâce à ces ailes, elle vole d’un donjon en ruine à un autre. Elle n’aime pas trop la présence des hommes. De tous temps ils ont essayé de lui voler la pierre magnifique qu’elle porte au front. On l’appelle l’Escarboucle. Certains la disent rouge comme un rubis, d’autres blanche comme un diamant. Ce qui est sûr, c’est qu’elle la dépose sous une pierre lorsqu’elle va se baigner. C’est à ce moment-là qu’il est possible de s’approcher et de dérober la pierre. Mais il faut faire très vite, parce qu’elle est gardée par d’innombrables serpents invisibles, des vipères qui savent nager. Si le voleur se fait mordre, il meurt dans des souffrances abominables.
— C’est bien fait pour lui, grommela Pierre en haussant les épaules. C’est pas bien de voler.
— C’est vrai, mon petit, c’est vrai. Mais parfois, les hommes approchent seulement pour la voir, car on dit que lorsqu’elle se baigne, elle reprend l’apparence qui fut autrefois la sienne, celle d’une femme très belle, dont le fiancé fut tué avant leurs épousailles. Elle en conçut un chagrin tellement grand qu’elle devint folle et se transforma en monstre.
— Pauvre Vouivre ! s’exclama Jeannette, qui supportait mal les souffrances des autres, fussent-ils des créatures inquiétantes.
— Où vit-elle ? demanda Catherine, la petite sœur de Jeannette.
— Elle gîte de préférence dans les grottes, les cavernes au flanc des collines. Mais d’autres pensent qu’elle passe une grande partie de sa vie dans l’eau. Une rivière ou un étang. Certains prétendent même qu’elle peut s’installer dans les fontaines.

Un peu plus tard, la petite bande, la tête remplie de visions aussi belles qu’angoissantes, abandonna la vielle paysanne pour se lancer dans des jeux turbulents autour de l’Arbre aux Fées. Fort intriguées par l’histoire des Dames de l’Arbre, Jeannette, Catherine et Hauviette passèrent une bonne partie de l’après-midi à traquer la fée. En vain. Aucune d’elles ne consentit à montrer son joli minois.
Un peu dépitée, mais aussi impressionnée par ces récits, Jeannette en avait une fois parlé à son père. Celui-ci avait répondu que tout cela n’était que fariboles inventées par les têtes usées des vieilles femmes pour effrayer les enfants.
— Moi aussi, j’ai entendu ces balivernes quand j’étais gamin. Mais jamais je n’ai rencontré de fées dans le Bois-chênu, et je n’ai jamais ouï dire que quiconque les avait vues.
Cette réponse avait rassuré Jeannette, mais lui avait laissé un bizarre goût d’insatisfaction. Ces fées n’étaient sans doute pas de méchantes personnes. Quant à son oncle Guillaume, il s’était mis en colère lorsqu’elle avait évoqué les Dames de l’Arbre devant lui.
— Tu dois ôter ces idées diaboliques de ta tête, Jeannette. Les fées et autres lutins n’ont jamais existé. Notre Seigneur Dieu ne l’aurait pas permis. Ceux qui croient à toutes ces mauvaises choses sont dupés par le Malin. Les fées ne sont autres que de méchantes sorcières qui hantent les forêts. Il est des nuits où il ne fait pas bon s’aventurer en certains lieux. Les sorcières s’y réunissent à la lune pleine et chevauchent leur balai pour s’envoler dans les airs. Elles se livrent alors à un sabbat terrifiant en compagnie de créatures immondes remontées du fond des Enfers. Malheur à celui qui les aperçoit. Elles se lancent à sa poursuite pour dévorer son âme. Il est alors condamné à errer dans les vallées infernales pour le reste de l’éternité.
Jeannette se l’était tenu pour dit. Mais qui croire ? Son oncle, le prêtre, qui ne lui parlait que de Dieu, des archanges et des Saints ? Ou bien les vieilles femmes qui évoquaient des créatures invisibles, tantôt bienfaisantes, tantôt épouvantables ? Et pourquoi son oncle, qui ne croyait pas aux fées, affirmait-il qu’elles ne pouvaient être que d’abominables sorcières ?
— Nous aurons peut-être plus de chance avec la Vouivre, dit soudain Jeannette. La Belette a dit qu’elle vivait souvent près de l’eau. Elle se trouve peut-être à la Fontaine aux Groseilliers.
La fontaine en question se situait plus bas, en lisière du Bois chênu. La petite Hauviette ne lui avait pas lâché la main. Catherine et Pierre, que l’on appelait plus familièrement Pierrelot, les suivirent. La Belette avait dit que la Vouivre aimait les lieux calmes. La Fontaine aux Groseilliers, qui portait ce nom en raison des innombrables arbustes chargés de délicieux fruits rouges et blancs, était un endroit paisible, depuis lequel on bénéficiait d’une vue privilégiée sur la vallée de la Meuse. Ils s’approchèrent avec circonspection du petit bassin dans lequel coulait une eau fraîche. A tout hasard, Jeannette s’adressa à la Vouivre, à la grande joie des autres enfants :
— Tu sais, Vouivre, tu n’as rien à craindre de nous. Nous ne tenterons pas de voler ton escarboucle. Alors, si tu veux, tu peux te montrer. Nous ne te ferons pas de mal. Je te le promets !
Les autres petits approuvèrent vigoureusement de la tête. Mais la Vouivre n’apparut pas. Un peu déçus, ils s’approchèrent de la fontaine dans laquelle ils plongèrent les mains avec délices, s’aspergeant en riant aux éclats. Cette fois, c’était certain, la Vouivre dérangée par leurs cris avait dû plier bagage. Les groseilliers étaient là, qui leurs tendaient des branches basses chargées de fruits déjà rouges en raison du temps chaud qui s’était installé sur la région depuis un mois. Grimaçant à cause de l’acidité, les trois fillettes et le petit garçon s’en empiffrèrent, et bientôt, leurs lèvres dégoulinèrent avec bonheur du sang végétal.
Enfin, repus et rafraîchis, ils s’installèrent sur un petit promontoire depuis lequel on bénéficiait d’une superbe vue sur la vallée. En contrebas vers le nord, blotti autour de son église, Domrémy sommeillait dans la torpeur de l’été. Plus loin, à travers la brume de chaleur, on devinait les masures de Greux, le village jumeau. Au-delà, la route longeant le fleuve menait jusqu’à Vaucouleurs, à six lieues de Domrémy, tandis que, vers le sud, elle se dirigeait vers Neufchâteau, à plus de trois lieues1-2.
Face au village, construit sur une île de la Meuse, se dressait le château. C’était une demeure solide, équipée pour résister aux attaques des malandrins qui passaient parfois par la Vallée. Cependant, bien que l’on fût en guerre contre l’ennemi anglais et bourguignon, Jeannette ignorait encore ce qu’était un soldat. Elle n’en connaissait que les récits angoissants rapportés par les paysans, qui tous avaient une histoire effrayante à raconter sur les ravages et les horreurs provoquées par ces terribles guerriers. Certains se plaisaient à décrire avec un luxe de détails les atrocités que les Ecorcheurs faisaient subir aux femmes et aux fillettes après avoir passé les hommes au fil de l’épée. Ces monstres-là étaient bien plus inquiétants que les créatures décrites par la Belette, songea Jeannette.
Tout à coup, son regard se porta sur la route longeant la Meuse. Un homme y avançait à pas rapides. Il paraissait en proie à l’affolement.

A SUIVRE...

 
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