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MEURTRES D'OUTRE-TOMBE

PROLOGUE



Marcilly, le 10 novembre 1955
« Ces lignes sont pour toi, mon fils. Je ne sais même pas si tu les liras.
« Je vais mourir, Sébastien. C’est pour ça qu’ils m’ont libérée. Une terrible maladie me ronge chaque jour un peu plus. Les médecins me donnent quelques mois à vivre, un an tout au plus. Et ils ne se bousculeront pas pour atténuer la douleur. Pour eux, j’ai mérité mon calvaire. Certains semblent même s’en réjouir.
Hier, quand je t’ai vu, quand j’ai voulu t’embrasser, tu t’es détourné et tu as refusé de me parler. Je n’aurais même pas su à quoi tu ressemblais si on ne m’avait pas donné une photo. On t’a arraché à moi alors que tu venais à peine de naître. Je n’ai eu que le temps de te serrer contre moi et ils t’ont emmené alors que tu aurais eu besoin de mon lait. A leurs yeux, je n’avais même plus le droit d’être mère.
A présent, tu as dix ans. Il a fallu toute la condescendance d’un juge un peu moins mauvais que les autres pour accepter, à ma sortie de prison, que je puisse te voir au moins une fois, et après m’avoir bien prévenue que cela risquait de te traumatiser. Si c’est le cas, je te prie de me pardonner, mais j’avais trop envie de te voir, de connaître ton visage pour l’emporter avec moi.
[… ]
Je vais te raconter la vérité, Sébastien. Tu en feras ce que tu voudras. Mais surtout, si ces lignes t’ouvrent les yeux, ne cherche pas à me venger. Cela ne ramènera pas ceux qu’ils ont anéantis. Ces gens sont puissants et ils te détruiraient comme ils ont détruit notre famille.
Il me suffira que tu saches que ta mère n’était pas la femme indigne que l’on t’a décrite. Et ton père, ce soldat allemand, le seul que j’aie jamais connu, était un homme bon, qui lui aussi a contribué à sauver des vies pendant cette maudite guerre.



PREMIER CHAPITRE


Caves de Parçay, jeudi 28 août 2014
Bien qu’elles soient moins vastes que celles qui s’étendent entre Bourré et Montrichard, les caves troglodytiques de Parçay, sur la rive nord du Cher, n’en sont pas moins aussi anciennes, puisqu’elles remontent avant l’invasion de la Gaule par Jules César. Certains disent qu’elles ont été creusées par les Turones, les premiers habitants de la Touraine, à laquelle ils ont donné leur nom. Abondamment exploitées jusqu’au dix-neuvième siècle, elles s’étagent sur huit niveaux. Elles sont aujourd’hui laissées à l’abandon, à l’inverse de celles de Bourré, qui abritent une champignonnière et la rue d’une ville du Moyen-Âge reconstituée, taillée dans le calcaire tendre avec un réalisme surprenant. A Parçay, elles sont en mauvais état et seuls quelques audacieux osent braver ces galeries ténébreuses, seulement colonisées par les chauves-souris.

En ce jour, elles recevaient la visite de trois étudiants de Tours, spéléologues et archéologues amateurs, émules d’Indiana Jones, qui étaient persuadés de trouver dans les niveaux inférieurs des traces de la civilisation de ces mystérieux Turones. Depuis le matin, ils s’étaient introduits dans le dédale angoissant des grottes, solidement équipés de cordes, de piolets, de mousquetons, et de casques dont la lampe frontale seule perçait les ténèbres. Sur le sol des caves, des ornières creusées par le passage des carrioles transportant les blocs de calcaire témoignaient de l’activité intense qui avait autrefois régné dans les lieux. Les voitures étaient tirées par des chevaux dont on bandait les yeux afin qu’ils ne devinssent pas aveugles lorsqu’ils revenaient à la lumière du jour. Par endroits s’ouvraient des salles plus larges, sur les parois desquelles on devinait les inscriptions laissées par les carriers – les perriers, comme on les appelait en Touraine –, pour calculer les dimensions des blocs : les douelles, gros ou autres petits et grands boulots. Pour chaque bloc abattu, le carrier gravait sur la paroi son nom, la date d’extraction et le nombre de blocs, avec la désignation de chacun. Ce qui permettait, en cas de défaut de la pierre, de retrouver le perrier qui l’avait taillée.
On croisait parfois des dessins au crayon bleu et rouge, œuvres anonymes de déserteurs, des gamins souvent enrôlés de force, effrayés par les boucheries des guerres de Napoléon, le « grand homme » qui avait rétabli l’esclavage pour complaire à sa maîtresse. Ils avaient trouvé un abri précaire dans le labyrinthe crayeux. On y découvrait aussi les réflexions de réfugiés politiques fuyant les traques policières qui suivaient généralement les révolutions. Ces réfractaires pouvaient compter sur l’appui des hommes de la pierre. Par nature, ceux-ci n’entretenaient pas de très bonnes relations avec la maréchaussée et ne manquaient jamais une occasion de faire marronner ses représentants. C’était dans le secret des carrières que l’on distillait la pousse d’épine, l’alcool interdit. Dans le même ordre d’idée, les petits morceaux de calcaire sur lesquels on faisait basculer la lourde dalle extraite de la paroi pour amortir sa chute s’appelaient… les « gendarmes ».

Afin de ne pas s’égarer, les jeunes archéologues avaient placé leurs propres repères, à la manière du petit Poucet. La colline était une véritable taupinière. On estimait que l’ensemble des caves s’était étalé autrefois sur plus de cent cinquante kilomètres. Mais la plupart des souterrains étaient éboulés. Des trous noirs se creusaient par endroits, résultats de l’effondrement de galeries inférieures. C’était au fond de l’un de ces gouffres inquiétants que les trois amis avaient décidé de s’aventurer.
Chloé Duvalier, ravissante étudiante de 22 ans, la meneuse – et la plus intrépide des trois –, s’était engagée la première pour la descente en rappel au fond du gouffre qu’ils avaient découvert quelques jours plus tôt, tout au bout d’une galerie très ancienne. Sans doute existait-il jadis d’autres accès à ces caves situées presque au niveau du Cher, mais ils avaient disparu. Une pierre lancée dans les ténèbres leur avait donné une idée de la profondeur du gouffre, quelques dizaines de mètres, ce qui correspondait, selon eux, au niveau exploité par les premiers habitants de la région. Il n’était pas rare de trouver dans les champs de Touraine d’anciennes pièces romaines ou gauloises, voire des vestiges de poteries ou des objets de bronze : armes, fibules, ou autres. Les premières galeries, exploitées à partir du niveau de la rivière, recelaient peut-être encore de semblables trésors. Et même s’ils revenaient bredouilles, cela resterait une belle aventure spéléologique.
Chloé et ses compagnons étaient entrés par le niveau supérieur, le seul qui bénéficiait encore d’un accès, quoiqu’à demi-bouché. Accrochée à la corde que ses deux compagnons maintenaient en haut, la jeune femme franchit ainsi plusieurs étages de galeries ouvrant sur des grottes inquiétantes, un monde d’où toute vie avait disparu, un royaume minéral ignorant la lumière. Sa lampe frontale, malmenée par le balancement de la corde, projetait sur les parois des faisceaux de lumière mouvants qu’elle avait peine à contrôler. Lorsqu’elle passait un niveau, le cône lumineux révélait des cavernes, boyaux et corridors aux parois blanches comme des linceuls. Il n’y avait même pas de mousses ou de lichens. Rien qu’un silence absolu que seule la respiration haletante de la spéléologue venait troubler. Cet environnement plongé dans les ténèbres les plus absolues aurait pu l’effrayer, mais il ne lui faisait ni chaud ni froid. Chloé était, comme disaient ses parents, un vrai garçon manqué, même si sa jolie frimousse et ses formes superbes tendaient à démentir cette impression.
— Je suis presque arrivée, lança-t-elle aux deux garçons.
Ses pieds touchèrent le fond. Elle souffla un instant, puis regarda autour d’elle. Elle avait atterri à l’embranchement de deux galeries, dont l’une partait en biais, en direction du cours d’eau, ainsi qu’elle l’estima après avoir consulté sa boussole.
L’un de ses compagnons, Lucas Merlin, la héla :
— Tout va bien ?
— Ouais. C’est cool, ici.
Enthousiaste de nature, Chloé était ravie d’être à pied d’œuvre. Il ne faisait aucun doute dans son esprit qu’ils allaient découvrir quelque chose. Elle fit lentement quelques pas. Sa lampe éclairait les parois, dessinant des ombres fugaces, comme les fantômes d’un passé retourné à la poussière. Etudiante en Histoire, elle se plaisait à imaginer les hommes qui avaient, plus de vingt siècles auparavant, creusé ces galeries. Il lui semblait entendre l’écho de leurs voix, des mots prononcés dans des langues oubliées. Elle aurait aimé pouvoir remonter le temps pour les regarder travailler, vivre, construire leurs demeures, se défendre contre leurs ennemis. Et si elle pouvait trouver un objet qu’ils avaient utilisé, qu’ils avaient touché, elle aurait l’impression d’entrer en communication avec eux. À travers le temps et l’espace…
Soudain, son pied heurta quelque chose qui craqua sous la semelle épaisse de ses chaussures. Elle abaissa son casque pour éclairer le sol… et poussa un cri de terreur.
Ses compagnons, dont l’un s’apprêtait à descendre à son tour, l’appelèrent :
— Chloé ! Qu’est-ce qui se passe ?
Elle ne se trompait pas : elle avait bien découvert quelque chose. Mais ce n’était pas du tout ce à quoi elle s’attendait.
D’une voix tremblante, elle répondit :
— Il… il y a un squelette !



 
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