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LA MALEDICTION DE LA LICORNE
EXTRAITS


EXTRAIT N°1
Soudain, un homme tomba à genoux à côté d’elle. Elle ne vit qu’une ombre dans laquelle luisaient deux yeux d’un vert éclatant.
— Hal Weya, petite princesse, dit une voix grave.
Nelvéa se redressa. Khaled s’était éloigné.
— Bonsoir, répondit-elle. Vous êtes le Lonnien.
— C’est ça, je suis le Lonnien. Mon nom est Brent. Brent Olleronn. Il est difficile de vous parler seul à seul.
— Il aurait suffi de me le demander.
— Je n’aurais pas eu le plaisir de vous surprendre en pleine rêverie.
Nelvéa sourit. Au moins, ses pensées étaient diaphanes. Il l’avait vue danser, et son souvenir de la veille s’était enflammé. Elle l’observa. Il était beau. Ses cheveux blonds tirant sur le roux lui descendaient sur les épaules. Une courte barbe entourait son visage marqué de petites pattes d’oie ciselées par l’air des montagnes. Pourtant, il n’avait certainement pas dépassé la quarantaine. Un charme indiscutable émanait de son regard d’émeraude. Et il le savait. Il poursuivit :
— Où étiez-vous partie, les yeux ainsi perdus dans les étoiles ?
— Nulle part. Je me reposais. Ces danses sont épuisantes, à la longue.
— Cela, je le sais. Les filles de notre hôtesse m’ont pris au piège. Je viens à peine de me libérer. C’est vous que je voulais voir.
— Pourquoi ?
— On m’a dit que vous saviez manœuvrer un kaïck.
— C’est exact.
Elle se souvint alors que Brent était le fils du lieutenant Olleronn, l’un des assistants de Kless Loro d’Urann, le commandant du Moona. Il faisait partie de cette génération intermédiaire de Lonniens qui avaient vu le jour sur leur planète originelle, mais qui n’en conservaient aucun souvenir. Comme les enfants nés juste après l’arrivée, ils appartenaient à la Terre, et n’envisageaient certes pas de repartir, comme c’était le cas pour leurs aînés. Le sport favori de ces jeunes Lonniens consistait à descendre les torrents tumultueux de Skovandre sur de frêles esquifs de plaste qu’ils nommaient des kaïcks. Souples et résistants, ces petits bateaux juste assez grands pour y glisser les jambes se manœuvraient à l’aide d’une pagaie destinée surtout à s’écarter des récifs. Très rapidement, de nombreux Gwondaleyens s’étaient intéressés à ce sport vigoureux, et Nelvéa, toujours à l’affût de sensations nouvelles, l’avait pratiqué dès son plus jeune âge.
— J’envisage de descendre ce torrent que l’on nomme le Haut Stino, qui prend sa source près du Mont-aux-Loups. Il est gonflé des eaux de fonte hivernales, et cela promet des moments exaltants. Que diriez-vous de m’accompagner ?
— Vous êtes gentil, Brent. Une autre fois peut-être. Je suis venue à Chonorga pour me reposer, non pour dompter les torrents sauvages.
— Permettez-moi d’insister. Il ne s’agit que d’une petite expédition de deux jours.
— Brent ! Vous savez que je peux lire vos pensées. Et vous n’avez pas posé d’écran. Non, je n’ai pas envie, après une journée passée sur le Stino, de finir la nuit dans vos bras, sous les étoiles.
— Hum ! Enfin, j’aurai au moins tenté ma chance.
Il se redressa, un peu triste. Nelvéa lui prit la main.
— Il ne faut pas m’en vouloir, monsieur le Lonnien. Je ne suis peut-être pas encore prête pour ce genre de choses.
— Alors, tant pis pour moi. Mais si vous changez d’avis, je pars demain dans la matinée. Vous pouvez me rejoindre quand vous le souhaitez. J’ai un kaïck pour vous.
Il s’éloigna. L’instant d’après une autre silhouette se matérialisa près d’elle : Lorik.
— Venez voir, princesse. Il se dit de drôles de choses par là-bas. Je crois que cela peut vous intéresser.
Il lui prit la main et l’entraîna à l’autre bout de la clairière. Un groupe de bergers bavardaient, de leur voix rocailleuse. C’étaient des hommes âgés pour la plupart, taillés dans le granit, qui buvaient bien et mangeaient de même. Près d’eux, leurs lévriards attendaient patiemment l’offrande du maître.
— Eh bien ? demanda Nelvéa.
— Ces hommes-là parlaient de vos parents, princesse. Je les ai entendus. Ils prétendent les avoir vus.
Le cœur de Nelvéa fit un bond dans sa poitrine.
— Peut-être ont-ils vu mon père !
— Non ! L’un d’eux affirme qu’il les a aperçus, il y a deux semaines, près du Val-Fendu.
— C’est impossible, dit faiblement Nelvéa.
Parce qu’ils étaient loin du feu, on ne l’avait pas immédiatement remarquée. Mais les conversations se turent dès qu’on la reconnut. Elle s’approcha.
— Bonsoir, bergers.
Gênés, ils la saluèrent d’un vague signe de tête.
— L’un de vous prétend avoir aperçu mes parents, il y a peu, au Val-Fendu, déclara Nelvéa. Pourrait-il me conter cette histoire ?
Ils s’entre-regardèrent, puis un vieux prit la parole.
— Je suis celui-là, princesse Nelvéa. Mais peut-être vais-je vous causer peine.
— Non, au contraire. Je t’écoute, berger.
Alors, dans sa langue rugueuse et fleurie d’expressions étranges, le vieil homme commença un curieux récit.
— Imaginez-vous ! J’étais parti de Chonorga depuis le matin pleurant. Il faut dire qu’il pissait une vase de montagne qui durait de la nuit. J’avais envoyé mon levrard avec moi. Une bonne bête. J’aurais vrai attendu que la drue s’arrête, mais il fallait éclairer la piste. La transhume, c’était pour deux semaines après. Rien à refaire jusqu’au Val-Fendu. Les garous pour dire n’avaient rien brisé de la voie. Les abris étaient encore debout malgré l’hiver. Bref, les relais étaient bons.
Si elle n’avait saisi ses pensées à fleur d’esprit, Nelvéa eût éprouvé quelques difficultés à suivre la narration. En fait, il voulait dire que les garous n’avaient aucunement abîmé les abris relais utilisés par les bergers pour se rendre dans leurs pâturages. Jusqu’au Val-Fendu.
— Au Val-Fendu, tout a viré. Toute la bâtisse cul-versée, et la boiserie broyée. Plus même un tabouret où souffler. J’ai vite compris pourquoi. On avait omis un patard de viande au retour, l’an fini. Et ça a attiré un enflureux couple de migas. Ils auraient pu bannir après, mais ils avaient fait racine à l’endroit, et je me suis retrouvé à gueule avec eux. Par le Grand Cornu, j’étais sûr d’y laisser ma pelisse. Imaginez bien ! Je me suis mis à courir, parce qu’ils étaient deux, et que le plus petit me mesurait deux fois.
" Même mon levrard a eu la bile entre les dents. Il s’est encouru comme un chiot braillant sa mère. Un migas, ça crapatte vite quand ça veut. Et ceux-là, ils voulaient, imaginez bien. Me voilà savonnant au fond d’un ravin, sur la glaise toute pleurante de la fonte neigeuse. Pour finir au bas avec une vilaine tordure au pied. Alors, j’ai pas bien compris ce qui s’advint à la suite. J’étais heurté de partout, les membres tout en douleur, attendant les migas. Et je les ai vus, tout là-haut, qui me guettaient et cherchaient à descendre. Alors, ils ont eu soudain la bile, il faut dire. Parce qu’une femme et un homme sont apparus. Par les dieux qui nous protègent, j’ai cru être tourné folleux. Ils ont approché les migas. Par ma vie, les monstres ont déraciné aussi vite qu’ils ont pu. Jamais vu un migas s’encourir si vite.
" Après, l’homme et la femme m’ont regardé, de tout là-haut. Ils n’ont pas lâché parole. Mais je les ai de vrai reconnus. C’était notre seigneur et sa dame.
Il releva les yeux vers Nelvéa.
— Peut-être imaginez-vous que je suis un vieux mensongeux, ma princesse. Peut-être était-ce le heurt. Mais de vrai je les ai vus. Je les ai vus. Et je me moque de ce qu’on pourra s’apenser de moi. Je suis tout de joie, parce que je sais comme ça qu’ils sont pas morts.
Une larme coula sur les joues usées du vieil homme. Nelvéa serra les dents pour ne pas l’imiter.
— Merci, berger.

EXTRAIT N°2
Stupéfaite, Nelvéa se glissa à l’intérieur. Lorsque ses yeux furent accoutumés à la pénombre, elle distingua, sur un grabat, une très vieille femme, qui l’observait d’un regard brillant.
— Approche, petite.
Au prix d’un douloureux effort, la sorcière se redressa.
— La peste soit de ces jambes qui ne veulent plus me porter. J’aurais aimé te voir à la lumière du soleil. Mais je n’aurais plus la force de sortir à présent.
— Qui êtes-vous ?
— Qui je suis ? Je suis la sorcière, petite. Ta mère ne t’a jamais parlé de moi ?
— Si ! Il me semble me souvenir de cela. Je pensais qu’il ne s’agissait que d’une légende.
— Hé hé ! Je suis peut-être une légende, fillette. Qui peut le dire ? Mais je sais désormais pourquoi j’ai vécu. Ma vie a consisté à vous attendre, ta mère et toi. Parce que je devais vous confier des secrets. Vous aider à discerner la vérité qui brûlait en chacune de vous.
— Ma mère ? Solyane, ou Elena ?
— Solyane bien sûr. Elena n’a fait que te transmettre la vie. Mais tu es la fille de Solyane, puisqu’elle est de la même essence que Dorian, ton père. Des dieux. Voilà ce qu’ils étaient. Toi, tu es… la Licorne. J’ai fait parler les pierres.
— La Licorne ?
Nelvéa, de plus en plus étonnée, s’approcha de la vieille femme.
— Sois gentille, apporte-moi un peu de potage. Hier encore je me suis levée. Mais je crois que je n’en aurai pas la force aujourd’hui. Dès que tu seras repartie, je pourrai mourir en paix. Cela fait tellement longtemps que j’attends le moment de quitter ce foutu corps.
— Il ne faut pas rester ainsi. Je vais aller chercher du secours.
— Si tu m’interromps tout le temps pour dire des bêtises, je n’aurai pas le temps de te parler. Laisse tes secours où ils sont. Crois-moi, je n’ai pas envie de prolonger cette vie-là. Regarde-moi un peu.
Nelvéa préféra ne pas insister.
— Vous parliez de… la Licorne.
— Ah oui ! La Licorne. C’est une croyance très ancienne, que l’on a oubliée depuis longtemps. Mais le mythe demeure, même s’il a fui la mémoire des hommes. La Licorne, autrefois, était un animal légendaire, qui avait le corps d’un cheval, la tête d’un cerf, et une corne torsadée au milieu du front. Enfin, c’est ainsi qu’on la représentait le plus souvent. C’était un animal que l’on consacrait souvent à la femme. Parce que la Licorne “ est ” la femme par excellence, comme le Lion personnifie l’homme. On donna ce nom aux reines exceptionnelles qui conservaient le sang des dieux, afin de créer de nouvelles dynasties. Des reines qui ne régnaient pas toujours. Certaines ne furent que de simples esclaves. Avec le temps, le sang des dieux anciens s’est perdu. Il est réapparu au travers de tes parents. C’est toi qui détiens ce sang dans tes veines à présent. Ton destin est d’engendrer une dynastie nouvelle.
— Mais, Palléas ?
— Il engendrera sa propre dynastie. D’ici quelques générations vos descendants s’uniront, et domineront le monde. Pour cela, il te faudra redécouvrir des secrets oubliés depuis la nuit des temps. Palléas, lui, les connaît. N’a-t-il pas choisi le lion pour emblème ?
— Si !
— Ne s’est-il pas rendu, il y a peu, au sommet de ce mont que vous nommez la Sentinelle ?
— C’est vrai ! Et mon père avant lui. Et avant, ma mère. Dois-je m’y rendre à mon tour ?
— Non ! Pour toi, le chemin est différent. Ton sang n’est pas seulement celui des dieux. Un autre s’y est mêlé, par accident. Celui d’Elena.
— Par accident ?
— Elena n’aurait jamais dû épouser ton père. Elle n’était responsable de rien, mais elle y a laissé la vie.
La sorcière se mit à tousser.
— Par la langue putréfiée du grand Migas cornu, tu vas voir que je ne vais pas avoir la force d’aller au bout.
Nelvéa lui tendit un peu de potage froid.
La vieille en avala une cuillerée, puis se laissa aller en arrière.
— Souviens-toi, petite licorne. Ta mère a franchi les limites de la mort. Tu devras l’imiter. Cependant, ton destin est autre. Il existe, loin d’ici, un peuple qui attend ta venue, qui te couronnera comme reine, comme Mère de la dynastie. Avant cela… tu devras traverser des cercles de feu. La légende prétend qu’il y en avait sept.
— Les songes qui me hantent actuellement ont-ils un rapport avec ces cercles ?
La sorcière resta un moment silencieuse.
— Peut-être le plus terrible de tous. Car il risquera de te détruire. J’ai fait parler les pierres de lumière. Je sais qui est ton amant de la nuit. La seule manière de comprendre sera d’aller au bout de la folie qui te saisira alors.
— Sinon ?
— La mort se dressera sur ta route. Mais elle ne sera rien à côté de l’abaissement et de la déchéance qui te guetteront. Ainsi est le lot des licornes, petite. Si elles ne peuvent être reine, elles ne seront rien. Pas même des esclaves. Pis encore, elles peuvent verser du côté des Forces du Néant. Ta mère les a vaincues il y a peu. Mais elles renaîtront. Elles renaissent toujours. La mort sera préférable à cela. Car si tu devais t’opposer à la dynastie de ton frère, le monde connaîtrait une nouvelle période de chaos, dont cette fois il ne se relèverait jamais.
— Dites-moi ce que je dois faire !
— C’est impossible ! Comme ta mère, comme ton père, tu devras te battre seule, chercher la voie sans aucune aide. Parce que là où tu iras, personne n’est jamais allé. A part les dieux.
La sorcière eut soudain un hoquet.
— Non ! Ne me laissez pas ! hurla Nelvéa.
La vieille femme ouvrit un œil.
— Souviens-toi ! Franchis les limites de ta folie ! Comme eux ont franchi la leur.
— Qui est-il ? Dites-le-moi. Il faut que je sache.
Mais la sorcière ne parut pas avoir entendu. Elle se souleva ; ses yeux brillèrent d’un éclat intense. Elle répéta encore :
— Bats-toi, ma fille. Si tu échouais, ce serait terrible. Bats-toi même lorsque tu croiras avoir tout perdu, même l’honneur peut-être ! Bats-toi encore ! Au-delà… de tes propres forces.
Puis elle retomba, inerte.
Affolée, Nelvéa lui prit les mains. Elles étaient déjà froides. Sans prendre garde aux larmes qui s’étaient mises à ruisseler sur ses joues, elle se leva, recula, et sortit de la baraque. Que devait-elle faire ? Incinérer le corps de la pauvre femme, ainsi que le voulait la Religion ? Mais rien ne brûlerait ici, à cause de l’humidité des sous-bois.
Soudain, elle eut l’impression que la nuit tombait. Elle leva les yeux. Les nuages s’étaient encore épaissis. L’orage était sur le point d’éclater. L’esprit en déroute, elle marcha au hasard, tandis que la forêt s’enfonçait dans la pénombre. Un calme surnaturel avait étouffé tous les bruits, comme si le monde s’était peu à peu arrêté de respirer. Tout à coup, un fracas assourdissant fit éclater le silence. Un éclair l’aveugla, et elle fut projetée à terre, tandis qu’une haleine de feu noyait la clairière.
Il n’était que temps qu’elle sortît de la bicoque. La foudre venait de s’abattre sur le chêne dont les hautes frondaisons dépassaient celles de ses voisins. Le bel arbre se transforma rapidement en une torche géante qui engloutit la misérable cahute et sa défunte occupante.


EXTRAIT N°3
— Oui, il y a autre chose. J’aimerais… j’aimerais que tu me parles de ma mère. Comment était-elle ? Savait-elle se battre ? Qui était-elle ?
Khaled esquissa un léger sourire. Il ne s’étonna pas de cet intérêt soudain pour une mère disparue dont elle n’avait jamais voulu entendre parler. Un nouvel élément était intervenu, qui n’était peut-être pas la découverte de l’amour dans les bras du Lonnien. Il se recueillit un court instant.
— Ta mère, commença-t-il, était une femme très belle. Aussi belle que toi, lorsque tu consens à abandonner tes vêtements de combat pour le saryaad. C’est d’elle que tu as hérité ces yeux verts comme l’émeraude, et cette mèche rebelle qui te retombe toujours sur l’œil. Non, elle ne savait pas se battre. Tout au moins, avant notre expédition en Médhellenie. Là-bas, Dame Vaïna, la première épouse du seigneur Sylvain, lui a enseigné le maniement du shayal. Et par les dieux, elle ne s’y prenait pas trop mal. Ce n’était pas une guerrière comme toi. Pourtant, elle a fait preuve d’un courage digne du plus valeureux des soldats. Ton père a triomphé de la Médhellenie, Aïnah Shean, mais il lui doit une partie de sa victoire. Plusieurs fois, je l’ai vu découragé, abattu parce que l’on avait perdu des compagnons. Alors, elle s’asseyait près de lui et lui redonnait courage. C’était une femme de qualité, d’une très grande beauté, et qui est morte en héroïne de légende ! Pour sauver ton père !
L’Ismalasien fît un geste Kaoh’al, le langage des signes utilisé par les guerriers du désert, et qu’il avait enseigné à Nelvéa. Soutenant la parole, ce geste signifiait tout le respect qu’il éprouvait pour la personne évoquée. La position particulière d’un doigt indiquait que celle dont il était question avait cessé de vivre.
Il plongea son regard noir dans celui de Nelvéa, et ajouta :
— Tu peux être fière de ta mère, Aïnah Shean !
Plus que les paroles, le geste Kaoh’al émut Nelvéa. Elle refoula les larmes qui lui piquaient les yeux. Elle n’était pas — pas vraiment — la fille de Solyane, mais sa mère n’était pas la première venue. La dernière phrase de Khaled valait tous les éloges du monde.
— C’est curieux, murmura-t-elle. Tu m’as souvent dit que dans ton pays, les femmes n’avaient pas droit à la considération, qu’elles n’existaient que pour enfanter. Tu m’as dit aussi qu’elles n’avaient pas d’âme.
Il la fixa intensément.
— C’est vrai, je l’ai longtemps cru.
— Comment se fait-il alors que tu aies choisi de m’éduquer, moi, une fille ? Tu aurais pu tout aussi bien t’attacher à Palléas, ou à l’un des enfants de Sylvain ou d’Odios.
Il médita un moment sa réponse.
— Il y a plus de vingt ans, j’ai traversé la Médhellenie en compagnie de ton père. Je faisais partie de sa garde personnelle. Il m’avait désigné pour la protection de Dame Elena. Cette traversée fut un enfer. Crois-moi, je ne te mens pas lorsque je t’affirme que tu peux être fière de ta mère, Aïnah Shean. Malgré les épreuves, les djarks, le krankett, les crills, les combats, malgré la chaleur étouffante, les insectes, la terre qui tremblait sous nos pas, ou parfois se déplaçait sous nos yeux, jamais elle n’a laissé échapper une plainte. Et puis…
— Et puis ?
— J’ai été victime du krankett. C’est une maladie terrible, qui provoque des douleurs insupportables. J’ai cru que jamais je n’en sortirais vivant. Les dieux de bienveillance que j’invoquais ne m’apportaient aucun secours, et je connus de terrifiants moments de doute. Dame Elena s’est agenouillée près de moi, et, malgré le risque de contagion, elle m’a soigné. Elle portait en elle une force dont elle n’avait pas conscience elle-même. Elle était très jeune encore. Pourtant, entre nous, ceux qu’elle avait soignés, nous l’appelions “ petite mère ”. Dans ses yeux, j’ai découvert tout ce que ma propre mère n’a jamais su ou osé m’offrir. Elle souffrait pour moi, tout en me disant tout bas : “ Tenez bon ! Gardez courage ! ”
“ Je fus sauvé, grâce à la science du conteur Achil. Mais aussi grâce à elle. J’avais tellement peur de la décevoir, de lui faire de la peine… Je me suis accroché à la vie de toutes mes forces. Pour elle. Jamais je n’oublierai ces yeux-là, Aïnah Shean. C’est pour lui rendre hommage que j’ai choisi d’attacher ma vie à la tienne, parce que le seigneur Dorian m’avait confié que tu étais son enfant. Nous attendions un fils. Et ce fut une fille. Eh bien moi, l’Ismalasien qui imaginait que les femmes n’avaient pas d’âme, j’ai été peut-être le plus heureux de tous de voir que tu n’étais pas un mâle. Avec toi, c’est un peu d’elle qui nous revenait.
Il se tut. Il était rare qu’il parlât autant.
Le long monologue de son compagnon avait ému Nelvéa plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Elle se rendit compte qu’un changement s’était produit en elle. Elle venait de découvrir sa mère par les yeux d’un autre. Un autre qui l’avait aimée, silencieusement, dans l’ombre, gardant son amour au plus profond de lui comme une pierre précieuse. Un amour absolu, sans concession, fait de tendresse et d’admiration. Toute jalousie avait désormais fui son esprit. Elle s’était conduite de manière ridicule, et s’en voulait encore plus à présent. Elena ne possédait aucun don particulier, sinon peut-être le plus précieux de tous : le don d’amour. Vingt ans après, des guerriers endurcis se souvenaient encore d’elle avec émotion. Khaled avait raison : elle devait se montrer digne d’elle.
Nelvéa se leva, fit quelques pas jusqu’à la fenêtre d’où l’on dominait le Stino, beaucoup plus calme à cet endroit. Était-ce son aventure avec le Lonnien qui avait provoqué ce revirement en elle, ou bien sa rencontre avec la sorcière ? Elle n’aurait su le dire. Une vague de chaleur la parcourut lorsqu’elle évoqua la nuit passée, plus haut sur le bord du torrent. C’était à la fois si proche et si lointain déjà. Brent était là, quelque part dans un appartement du petit palais. Elle se demanda si elle avait envie de le rejoindre. Mais il ne resterait qu’un souvenir merveilleux. Son destin s’écartait de celui de cet homme.
Elle respira profondément l’air de la nuit printanière. Peu à peu, une nouvelle idée se confirma en elle. Elle revint vers Khaled.
— Mon compagnon, cela te ferait-il plaisir que je devienne la première femme chevalier ?
Il sursauta. Un éclair de fierté passa dans ses yeux. Puis il redevint grave.
— C’est ce petit voyageur qui t’a glissé une telle idée en tête ?
— Non, il me l’a rappelée, tout au plus. Je voudrais subir les épreuves. Aucune règle ne stipule qu’une femme ne doit pas y accéder.
— Aucune.
Ils demeurèrent un instant silencieux. Puis Khaled demanda :
— Pourquoi désires-tu devenir chevalier ?
— Parce que je pressens que je vais entreprendre bientôt un long, un très long voyage.


 
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