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LA MALEDICTION DE LA LICORNE
PREMIER CHAPITRE


Prenant soin d’éviter les flaques de lumière dont le soleil printanier caressait la mousse, Lorik rampa jusqu’au bord de l’énorme masse rocheuse qui dominait l’étang. Malgré son jeune âge, à peine vingt années, il savait s’intégrer à la forêt, se faufilant silencieusement au creux des arbres afin d’échapper aux maraudiers ou aux garous. Sa vie de petit voyageur sans famille ni attache n’aurait pas pesé lourd pour eux.
Pourtant, cette fois-ci, quel piège pouvait-il redouter ? Et comment ne pas se laisser prendre au charme du spectacle qu’il avait surpris alors qu’il poursuivait un lièvre ? La fille était magnifique. Il soupira, à la fois ému par sa beauté et tenaillé par le désir qu’il sentait naître dans sa chair. Elle ne l’avait pas repéré. Elle était entièrement nue et nageait nonchalamment dans l’eau bleue, pulvérisant le reflet du soleil en myriades d’étoiles scintillantes. Parfois, la silhouette de l’ondine se dessinait dans la lumière, découpant ses formes parfaites dans le vif-argent des vaguelettes, puis elle plongeait et disparaissait sous l’eau, pour rejaillir plus loin, dans une gerbe éblouissante. Elle nageait comme un poisson. Sa longue chevelure lui tombait sur les seins, se collant telles des algues brunes à leur chair luisante. Chaque fois qu’elle surgissait de l’eau, il devinait leur pointe sanguine érigée par la fraîcheur liquide. Comme il aurait aimé poser ses doigts, ses lèvres sur cette peau qu’il devinait douce et tendre.
Son visage s’étira sur un sourire ravi. S’il n’avait porté son dieu personnel autour du cou, symbolisé par une petite statuette de bois sculpté, il n’aurait jamais osé s’avancer si près. Les légendes évoquaient souvent ces divinités lacustres, ces filles à la beauté extraordinaire qui se baignaient nues dans les lacs des forêts. Il n’était pas recommandé de les aborder, mais comment résister ? Que pouvait-elle lui faire, à lui si misérable ? Il avait repéré un cheval dans les sous-bois, plus loin sur la rive. Mais, à part l’animal, elle semblait seule.
Enfin, la petite naïade sortit de l’étang, ruisselante de perles de soleil. Elle ne portait strictement rien sur elle. A la réflexion, c’était étrange. Une fille seule ne pouvait s’aventurer si loin de toute civilisation. Gwondaleya était à plus de trois marches et une horde de maraudiers ou de garous pouvait survenir. Mais elle ne semblait pas s’en soucier. Peut-être était-elle réellement une divinité de la forêt ? Après tout, le meilleur moyen de s’en assurer était de se renseigner.
Lorik la vit tordre ses cheveux, puis s’allonger avec volupté dans la chaleur d’un matin nouveau. L’odeur de la mousse humide et les parfums aquatiques l’emplirent tout entier. Il respira profondément, puis se risqua hors de sa cachette pour se laisser glisser jusqu’à elle.
– Bonjour !
Elle leva les yeux et eut un sourire amusé.
– Bonjour ! répondit-elle.
Sa présence ne paraissait pas vraiment l’étonner. Décontenancé, il dit :
– J’espère que je ne t’ai pas effrayée. Je m’appelle Lorik. Je suis un voyageur. Et toi ?
Elle ne réagit pas et ferma les yeux.
– Tu es une déesse ? demanda-t-il sur le ton de la plaisanterie.
– Peut-être, suggéra-t-elle d’une voix neutre.
Il s’agenouilla près d’elle et la détailla avec attention. Elle le laissa faire sans mot dire. Effectivement, elle ne semblait pas le redouter. Elle n’avait même pas frémi lorsqu’il avait surgi à quelques pas d’elle. Il hésita un peu, puis s’enhardit :
– Alors, si tu es une déesse, moi, je suis un petit lutin. Lorik, c’est le nom que l’on donne au roi des esprits malins qui hantent la forêt. Tu savais cela ?
– Je le sais. Mais j’ai besoin d’être seule. Si tu veux être gentil avec moi, comme le sont les lutins, alors passe ton chemin.
– Mais je viens à peine d’entamer la conversation…
– D’habitude, les lutins ont du savoir-vivre, affirma-t-elle en le fixant.
Il baissa la tête comme un gamin pris en faute. Puis il se releva et s’en alla en bougonnant. Il n’alla pas loin. Il n’avait pas fait plus de dix pas qu’il revenait vers elle comme si une abeille l’avait piqué.
– Tu es cruelle. Je t’ai vue, tu sais, depuis là-haut.
Il désignait le surplomb rocheux.
– Tu étais si belle que je n’ai pas pu m’empêcher de m’approcher. Je voulais te voir de plus près. Et à présent que je viens vers toi, tu me repousses sauvagement.
Sa bouche avait pris un pli si comique que la jeune fille ne put s’empêcher d’éclater de rire.
– Et tu ris ! Tu ris de mon malheur et de ta cruauté ! Ah les femmes !
Il tomba à genoux près d’elle.
– Tu ne comprends pas ? Je suis amoureux de toi. Tu ne peux me laisser ainsi.
– Que veux-tu que j’y fasse ?
– Mais… que tu m’aimes aussi !
Bien sûr ! C’était évident. Elle gronda :
– Ce n’est pas très joli d’espionner les filles qui se baignent toutes nues, Lorik. Je pensais être tranquille dans ce lac où personne ne vient jamais. Je me suis trompée.
– Je ne suis qu’un petit lutin !
– Petit lutin, je savais que tu étais là. Cela fait plus d’une demi-heure que tu me surveilles.
– Alors tu peux comprendre pourquoi je suis amoureux de toi.
Elle sourit. Il s’obstina :
– C’est vrai ! D’ailleurs, je vais te le prouver.
– Comment cela ?
– En t’embrassant, tout simplement.
– Mais je refuse que tu m’embrasses !
– Et si j’en ai envie ? Tu ne me trouves pas beau garçon ?
– Non ! Tu es tout sale. Tu ferais mieux d’aller prendre un bain.
– Après !
– Après quoi ?
– Après que je t’aurai aimée. Tu es si belle.
– Mais tu ne m’aimeras pas.
– Qui m’en empêcherait ?
– Moi !
– Toi ? Tu n’es qu’une toute jeune fille. Moi, je suis un homme. Je suis plus grand et plus fort que toi !
– Je te préviens gentiment une dernière fois : passe ton chemin. Je veux être seule.
Boudeur, il s’assit à ses côtés.
– Allez, va-t-en, grogna-t-elle encore avant de fermer les yeux.
Il ne se leva pas pour autant et l’observa du coin de l’œil. Elle était encore plus belle de près que de loin. Sa bouche au dessin parfait ressemblait à deux fruits mûrs, qui appelaient une autre bouche. La sienne, pourquoi pas ! L’eau découpait sur sa peau une mosaïque de continents ignorés.
– D’habitude, s’entêta-t-il, les femmes ne me sont pas indifférentes. N’aimes-tu pas les hommes ?
Elle ne répondit pas.
– Ne me dis pas que c’est cela, tu n’as pas le droit. Ce serait un crime d’interdire à un homme de toucher cette peau si douce, si tendre, de poser un baiser sur ces lèvres si attirantes.
Soudain fiévreux, il s’approcha, comme un chat, et se pencha sur elle. Elle ne frémit pas. Il sourit.
– Tu vois, ma présence ne te déplaît pas.
– Dis-moi, depuis quand ne t’es-tu pas lavé ?
– Lavé ? Mais…
– Alors, tu ferais mieux d’y aller. Tu ne sens pas très bon.
Vexé, il se redressa, puis, sans prévenir, il se pencha à nouveau sur elle et la prit dans ses bras. Tout au moins, telle fut son intention. Mais il n’obtint pas le résultat escompté. La fille lui glissa entre les mains comme une anguille, roula sur elle-même, puis riposta. Un coup sec l’atteignit à la mâchoire, et une poigne vigoureuse, inattendue pour ce corps d’apparence si fragile, l’agrippa, le souleva de terre et l’expédia violemment dans l’eau. Il ressortit en barbotant, toussant et crachant. Sur la rive, la fille le regardait sévèrement :
– Je t’avais prévenu. A présent, va-t’en !
– Tu m’as cassé le bras, gémit-il.
– Mais non, tu n’es pas en sucre !
Elle revint s’asseoir. Devant sa mine dégoulinante et ses haillons trempés, elle éclata de rire.
Soudain, un guerrier vêtu de noir et au visage sombre apparut, venant du fond de la forêt, comme une sentinelle imprévue.
– Que se passe-t-il, Aïnah Shean ?
– Ce jeune homme voulait… je ne sais pas. M’aimer, a-t-il dit.
Inquiet, Lorik sentit son cœur lui remonter dans la gorge. Peut-être même sa dernière heure était-elle venue. L’homme mesurait deux têtes de plus que lui. Et il était armé.
– Non ! Non ! C’était juste une manière de plaisanter, seigneur !
Le grand guerrier noir s’avança vers lui et l’attrapa par le col.
– Tu as de la chance qu’elle le prenne ainsi, petit chien de misère. Dans le cas contraire, je t’aurais rompu les reins. Sais-tu seulement sur qui tu as osé lever ton regard ?
– Je ne sais pas, monseigneur. Sans doute une divinité de la forêt, hasarda-t-il.
L’homme le rejeta au loin comme un vulgaire chiffon. Lorik roula sur lui-même et couina.
– Tu as porté la main sur Nelvéa, fille du comte Dorian de Gwondaleya et de son épouse la princesse Solyane.
L’autre s’effondra.
– Ouh la la la la !
Puis il attrapa sa petite statuette et se mit à tempêter après. Nelvéa et Khaled se regardèrent, interloqués.
– Tu le savais, toi, que cette fille était une personne de haut rang. Et malgré ça, tu t’es bien gardé de me prévenir. Tu préférais attendre pour savoir comment j’allais me débrouiller. Tu peux être fier de toi à présent. Tu te rends compte que peut-être ils vont me mener dans une prison, que peut-être même ils vont me tuer sur place parce que j’ai osé lever les yeux sur la plus belle princesse du monde. Et toi naturellement, cela t’amuse !
– Mais à qui parles-tu ! demanda Nelvéa, intriguée.
– A Phrydios ! C’est mon dieu personnel. Je le porte toujours sur moi, parce qu’il me protège. Enfin, c’est ce que je croyais jusqu’à présent.
Il reprit ses lamentations. Tant et si bien que Nelvéa éclata de nouveau de rire devant la mine déconfite du jeune homme.
– Quel âge as-tu ? demanda-t-elle gentiment.
– Je ne sais pas, princesse. Peut-être vingt ans.
– D’où viens-tu ?
– De Salonikos. Avant, j’étais à Toriana. Je suis un voyageur.
– Et de quoi vis-tu ?
– Des histoires que je raconte. J’ai failli devenir conteur, mais mon maître disait que j’étais trop paresseux. Il était dur. Il me battait. Alors un jour, je l’ai quitté pour vivre seul.
– Et tu te promènes dans la forêt ainsi, sans armes ? intervint Khaled.
– Oh, j’ai une arme, regardez !
Il extirpa de sa poche une fronde de cuir satinée par l’âge, mais dont les lanières s’ornaient de fins dessins.
– Elle me fut donnée par le vieil homme qui m’a élevé. Peut-être était-il mon grand-père. Du plus loin que je me souvienne, il a toujours été à mes côtés. Nous suivions les caravanes, au gré des saisons. C’est lui qui m’a appris à chasser. Lorsqu’il mourut des fièvres, en Médhellenie, il me confia cette arme. Je ne m’en sépare jamais.
Il fit quelques pas, silencieux comme un chat à l’affût. Soudain, il se figea comme une statue. D’un geste précis, il arma sa fronde, puis la fit tournoyer. Une pierre jaillit, vive comme l’éclair. Un cri d’oiseau éclata, puis un froissement d’aile, de branches cassées. Une ombre noire s’abattit à distance. Le jeune homme se précipita, puis revint, portant triomphalement sa victime, une poule faisane, qu’il déposa avec un sourire ravi aux pieds de Nelvéa.
– Voici pour vous, princesse, pour me faire pardonner ma conduite.
Nelvéa prit l’oiseau et le tendit à Khaled. Puis elle fixa Lorik.
– Je te pardonne et te remercie pour ton présent. Mais à présent, pars !
Il recula sans cesser de la fixer. Un peu troublée, Nelvéa sentit la tristesse qui émanait de son esprit. Il regrettait qu’elle ne fût pas une simple voyageuse comme lui, avec laquelle il aurait pu passer quelques moments agréables. Mais elle était d’un rang beaucoup trop élevé, une étoile à jamais inaccessible qu’il se contenterait d’admirer de loin en repassant dans sa mémoire les quelques instants où il lui avait parlé en la tutoyant, le moment où il avait cru la tenir dans ses bras. Ses dernières pensées lui furent encore plus limpides. Son visage resterait à jamais gravé en lui. Il se l’était approprié, et son souvenir alimenterait son imagination comme un trésor inépuisable. Il s’inventerait des histoires où toujours elle finirait dans ses bras, et consentante.
Sans doute ignorait-il qu’elle était télépathe. Ou bien il s’en moquait. Ses rêves étaient sa seule richesse, et si elle en faisait partie à présent, elle ne pourrait rien y faire. Elle eut un sourire timide dans sa direction et se retourna.
Nerveusement, elle commença à se rhabiller.

Plus tard, alors qu’ils revenaient vers Gwondaleya, Khaled s’adressa à Nelvéa :
– Ce jeune fou t’a amusée, Aïnah Shean. C’est la première fois que je te vois rire depuis longtemps.
Lorsqu’ils étaient seuls, Khaled aimait à lui donner son nom de guerre. Coutume sacrée, qu’il avait ramenée d’Ismalasie, et qu’il avait conservée, enracinée en lui, malgré les années.
Elle ne répondit pas. Avec lui, c’était inutile. Il la connaissait mieux que si elle avait été sa propre fille. Dorian l’avait confiée à sa garde alors qu’elle avait à peine trois ans. Depuis, il ne l’avait jamais quittée. Il dormait en travers de la porte de sa chambre. A la fois maître d’armes et serviteur dévoué, il avait consacré sa vie à la jeune fille, et pour cela avait refusé la pension et la demeure que Dorian lui avait généreusement octroyées.
Nelvéa eut un léger sourire, puis se referma à nouveau. Malgré le printemps précoce, elle ne parvenait pas à dissiper le malaise qui s’était emparé d’elle plusieurs mois auparavant. Bien sûr, elle n’était pas responsable de la disparition de ses parents, à la fin de l’année précédente. Sa mère Solyane avait donné sa vie pour sauver le monde d’un fléau inimaginable, tellement effrayant que même ceux qui l’avaient accompagnée doutaient encore de ce qu’ils avaient vécu. On parlait d’un démon assoiffé de sang qui avait volé les traits de son père et d’une lueur gigantesque, aveuglante, qui avait pris naissance dans les entrailles de la terre, là-haut, au nord de la banquise Skandianne, et menaçait de dévorer le monde. Dorian était revenu seul de cette expédition guerrière. Nelvéa en avait éprouvé un profond dégoût envers elle-même. Quelques semaines auparavant elle s’était laissée aller à la jalousie. Sous prétexte qu’elle n’était pas réellement la fille de Solyane, mais la fille clonique d’Elena, la première épouse de son père, elle avait refusé de le voir à son retour d’une expédition lonnienne, où pourtant on avait tremblé pour lui. Elle n’avait consenti à le revoir qu’au moment du départ pour Ghandivar. Guidée par un orgueil stupide, elle s’était privée de sa présence. Elena, disparue plus de vingt ans auparavant, portait un enfant au moment de sa mort. Une mystérieuse manipulation génétique avait présidé à sa naissance. Elle ne le pardonnait pas à ses parents. A cause de cela, elle s’était écartée de son père, et aussi de Solyane. Solyane qui l’avait portée, nourrie de sa propre substance, entourée d’un véritable amour maternel. Elle s’était montrée stupide et injuste. Un caprice imbécile, insignifiant en regard de la douleur éprouvée par son père, à jamais séparé de sa sœur et compagne.
A son retour de Ghandivar il était devenu inaccessible. Palléas parvenait encore à lui parler, mais la plupart du temps, il restait seul, enfermé dans son bureau, ou bien errait dans les appartements de Solyane.
Combien de fois avait-elle pleuré en écoutant, accroupie derrière la porte, les notes qu’il tirait de la thamys qu’il avait lui-même fabriquée pour Solyane, répétant inlassablement les airs qu’elle avait composés. Elle aurait voulu lui dire qu’elle était là, qu’elle l’aimait. Lorsqu’il lui arrivait parfois de l’approcher, de se réfugier dans ses bras, elle ne trouvait pas le courage de lui parler. Sa froideur et son indifférence l’effrayaient. Son regard de nuit décourageait les plus familiers de ses amis. Et lorsqu’il tentait de sourire, ses yeux ne participaient pas. Seul Aram, son lionorse à la robe de nuit, connaissait peut-être les secets de sa douleur. Souvent, il disparaissait des journées entières dans la forêt Skovandre, parcourant les sentes forestières comme le vent, pourchassant un rêve inaccessible.
Et puis un jour, il s’était rendu au sommet de la Sentinelle. Il en revint métamorphosé. Une sorte de paix était descendue sur lui. Il avait eu de longues discussions avec Palléas, au secret desquelles elle ne fut pas mêlée. Puis il avait abdiqué en faveur de son fils.
Peut-être n’appartenait-il déjà plus au monde des vivants. A peine un mois après son retour de la Sentinelle, il avait disparu. Des gardes l’avaient vu prendre la direction de la forêt. Il montait Aram, et emportait avec lui Swenna, la pouliche blanche de Solyane. La présence de cette dernière surtout avait nourri les imaginations. Pourquoi l’avait-il emmenée, puisque Solyane était morte dans l’incendie de la cité antique de Ghandivar ?
Ces événements avaient eu lieu à la fin de l’automne dernier, et depuis les esprits survoltés avaient échafaudé toutes sortes d’hypothèses. L’opinion la plus couramment répandue était que Dorian était allé rejoindre Solyane dans leur royaume des cieux. Tout comme Lakor, le dieu fondateur de Gwondaleya, et son inséparable aigle d’or, ils veillaient depuis sur leur cité.
Mais certains, et non des moindres, estimaient que le couple reviendrait un jour. Après tout, on n’avait jamais retrouvé le corps de Solyane, même carbonisé. Quant à Dorian, personne bien sûr ne l’avait vu mort. Nelvéa partageait cet avis, d’autant plus que nombre de chasseurs prétendaient les avoir aperçus, dans les combes les plus reculées de la forêt Skovandre. Et jamais aucun d’eux ne s’était rétracté. Il y avait aussi les songes étranges que faisaient certains familiers, qui rêvaient d’avoir de longues conversations avec eux la nuit, et se réveillaient au matin envahis d’un trouble profond. Cela lui était arrivé à elle-même, et ces songes lui laissaient un mystérieux parfum de réalité. Souvent, lorsqu’elle se retrouvait seule, de douloureuses crises de nostalgie la prenaient et des larmes lourdes coulaient de ses yeux. Elle débordait d’un amour qu’elle ne pouvait plus offrir à personne, hormis peut-être à son frère Palléas.
Celui-ci répondait à sa tendresse, mais il n’existait pas entre eux les liens intimes qui avaient uni Dorian et Solyane, nés frère et sœur. Une secte nouvelle s’était constituée quelques mois plus tôt, qui souhaitait ardemment l’accouplement de Palléas et de Nelvéa, afin de conserver pur le sang des dieux. Ils avaient refusé énergiquement. Ils ne se sentaient aucun goût pour l’inceste et l’amour qui les liait était véritablement fraternel. Palléas avait fait sa première épouse de Lyvie, petite esclave qu’il avait ramenée des pistes d’Europania. Deux mois plus tôt, elle lui avait donné un superbe garçon, Yvain. Depuis, il avait épousé également deux léphénides, Maevia et Chloée, envoyées spécialement par le Commandeur Lyophème. Si l’on ajoutait l’amazone Cyrillia, qui avait quitté le roi Pillat pour le rejoindre, et nombre de maîtresses de passage, le sang des dieux était loin d’être perdu, tout au moins du côté mâle. Car Nelvéa n’avait encore approché aucun homme. Sans doute fallait-il voir là la raison de son trouble lorsque le jeune Lorik l’avait regardée. Elle sentait que son corps sevré de caresses réclamerait bientôt autre chose. Bien sûr, ses prétendants étaient légion. Le plus touchant d’entre eux était peut-être Rono, le fils de Sheratt de Brastalia, qui avait plusieurs fois flirté avec elle au cours des bals. Mais elle n’osait pas vraiment aller plus loin. Sa nature sauvage et son tempérament combatif désarçonnaient ses amoureux.
Certaines paroles de son père lui revinrent en mémoire : “ Il n’y a que les inconscientes comme toi pour vouloir apprendre le dur métier des armes. Mais méfie-toi. Une femme qui veut trop ressembler à un homme ne les attire plus. Ton sourire est une arme bien plus dangereuse que le plus tranchant des dayals. ”
Elle sourit. Elle se savait belle. Elle s’était regardée tout à l’heure dans l’eau de l’étang. Son reflet lui avait révélé une femme jeune, de cette beauté native que l’on prête aux divinités des forêts.
Ses longs entraînements guerriers lui avaient sculpté des membres fins et élancés et une silhouette que ne déparait aucune graisse disgracieuse.
Cependant, elle n’avait pas conscience de la chaude sensualité qui se dégageait de ce corps magnifique. En fait elle se posait peu la question. Elle n’avait pas de temps à consacrer aux choses de l’amour. Elle souffrait. La disparition de ses parents, et surtout de son père, envahissait son esprit. Pour des raisons obscures, elle s’en tenait pour responsable.
Pourtant, au fond d’elle-même, elle refusait de croire qu’elle ne les reverrait jamais.


A SUIVRE...

 
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