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MOÏSE LE PHARAON REBELLE
EXTRAITS


EXTRAIT N°1
Une longue allée remontait vers le trône sur lequel se tenait Ramsès II. Celui-ci devait faire appel à toute sa volonté pour maintenir son corps rigide et droit malgré les courbatures qui lui rongeaient les membres. Les potions calmantes prescrites par les médecins ne lui étaient plus d’un grand secours. Le lourd pectoral d’or, le poids des deux Magiciennes et son costume royal de lin brodé et garni de pierreries n’arrangeaient pas les choses.
Une foule immense, composée de tous les notables d’Ouaset, de petits seigneurs lointains et de riches négociants qui avaient dû monnayer à prix d’or l’entrée dans le palais, se pressait de part et d’autre de l’allée, sur laquelle de jeunes servantes jetaient des pétales de lotus. En premier lieu entra la famille royale, précédée par le successeur désigné, Meren-Ptah. Celui-ci, à quarante-huit ans, présentait un visage serein, reflet de la sagesse qui était la sienne depuis toujours. Ramsès savait qu’il ne pouvait s’être choisi de meilleur successeur, même s’il ne possédait pas toute la rouerie nécessaire à l’exercice du pouvoir. L’honnêteté foncière de Meren-Ptah pouvait constituer un handicap sérieux. Mais le peuple l’aimait, et il comptait dans la foule des courtisans nombre d’appuis solides. Meren-Ptah, d’un pas lent, vint se prosterner devant son père, qui le releva avec bienveillance.
D’autres enfants de Ramsès II suivirent, qui imitèrent leur aîné sous l’œil perçant de leur souverain et géniteur. La dernière, Takhât, s’avança seule devant le roi, qui s’étonna de ne pas apercevoir le petit Mosé dans ses bras. Le grand vizir expliqua à voix basse au souverain que le père de l’enfant avait tenu à présenter lui-même son fils au monarque. Ramsès se réjouit de cette décision. Nefersethrê se décidait peut-être enfin à se tourner vers sa famille.
En réalité, les motivations du jeune père étaient bien différentes. Nefersethrê connaissait la tendresse que Ramsès éprouvait pour le petit garçon. Il savait que le jour – qu’il souhaitait proche –, où le souverain rejoindrait le Champ des Roseaux, Meren-Ptah deviendrait le nouveau pharaon. Par son geste, il désirait prouver au monarque qu’il était le successeur désigné de la dynastie. En présentant lui-même son fils, il espérait conforter Ramsès dans cette idée, et attirer sur lui les bonnes grâces du dieu vivant.
De fait, un léger sourire éclaira le visage de Ramsès lorsqu’il aperçut Mosé dans les bras puissant de Nefersethrê. Mais le bambin n’avait jamais aimé ce père ombrageux, dont les brèves apparitions correspondaient toujours à des périodes de tensions et de colère. Il avait accepté de mauvaise grâce que celui-ci le prît dans ses bras. Tandis que Nefersethrê s’avançait fièrement au-devant de Ramsès II, goûtant avec un plaisir évident les acclamations de la foule, Mosé, terrorisé par les clameurs de l’assemblée et furieux de sentir la poigne puissante de son père resserrée sur son petit corps, n’avait qu’une idée : fuir. Il détestait l’odeur de cet homme, il détestait son regard noir et dominateur, il détestait ses cheveux huilés et parfumés. Parvenu devant Ramsès II, Nefersethrê brandit le bébé au-dessus de sa tête d’un geste arrogant, déclenchant de nouvelles acclamations de la foule. Par cette élévation symbolique, il tenait à affirmer sa légitimité au trône d'Égypte en tant que successeur de Meren-Ptah. La dynastie se perpétuerait encore longtemps.
Ce fut alors qu’eut lieu l’incident qui devait marquer de manière funeste les relations entre le père et le fils. Mosé, surpris par le mouvement brutal de Nefersethrê, se saisit de la couronne princière ornant le crâne paternel et la projeta violemment sur les dalles. La couronne roula jusqu’aux pieds du monarque dont le visage se figea instantanément.
Un silence s’étendit sur la foule stupéfaite. Le fils avait arraché la couronne de la tête de son père. Ce geste était lourd de signification. L’espace d’un instant, Nefersethrê contempla le bambin d’un regard chargé de haine. Puis, reprenant son empire sur lui-même, il se força à sourire tandis qu’un serviteur ramassait le joyau, que le prince remit en place d’un mouvement sec.
Peu à peu, les conversations reprirent. On commenta l’événement avec passion. Si certains n’y avaient vu qu’une anecdote banale, d’autres au contraire estimèrent qu’il s’agissait là d’un présage inquiétant.

Ce fut le cas de Nefersethrê lui-même. Le lendemain, il consulta les oracles pour tenter de percer la signification du geste de son fils. La réponse fut terriblement précise.
— Il n’y a aucun doute, Seigneur. Un jour, ton fils se dressera devant toi et te combattra pour la possession du trône d'Égypte.
— Sais-tu si je serai vainqueur ?
Le prêtre pâlit, connaissant les excès de colère de Nefersethrê.
— Parle ! insista le jeune homme, furieux.
— Hélas, les réponses des dieux sont difficiles à interpréter, Seigneur. Il semble clair que tu régneras sur le Double-Royaume. Mais...
— Mais quoi ? hurla Nefersethrê.
— Ton fils régnera lui aussi. J’ai vu un affrontement entre deux étoiles, entre deux dieux vivants. Au-delà, tout devient trouble. Car certains signes annoncent ta victoire, mais d’autres indiquent que tu perdras la vie au cours de l’un des combats qui vous opposeront. Dans cette lutte terrible, il risque de n’y avoir ni vainqueur ni vaincu.

EXTRAIT N°2
La perspective de s’illustrer dans de glorieux combats convenait parfaitement à Mosé. Le roi voulait lui donner l’occasion de faire ses preuves au combat et il bouillait d’impatience de lui montrer sa valeur. Par malheur, le vieux général Patenemheb avait rejoint l’Occident quelques mois auparavant et le jeune prince ne pourrait plus bénéficier de ses conseils éclairés. Mais il avait retenu les points essentiels de son enseignement : une armée bien préparée et disciplinée, ne jamais sous-estimer son adversaire et préserver la vie de ses guerriers sans les exposer inutilement.
Pas un instant il ne s’étonna de cette nomination à un poste aussi important malgré son jeune âge. Elle confirmait la prophétie du prince hittite. Il était convaincu que les dieux lui seraient favorables.

Plus tard, Nefersethrê vint le trouver et le prit familièrement par l’épaule.
— C’est une mission importante que le Taureau puissant te confie, Masesaya. Tu dois t’en montrer digne. Écrase cette révolte avec la plus grande fermeté. Ton cœur doit être insensible à la pitié.
— Bien, père.
— Dès demain, je te présenterai aux guerriers que j’ai recrutés pour toi. Je ne pouvais me permettre d’affaiblir mes troupes en t’offrant le commandement de l’une de mes armées. Mes fidèles soldats sont toujours mobilisés par la lutte contre les envahisseurs. Une nouvelle bataille se prépare et je crains qu’elle ne soit bien plus meurtrière que toutes celles qui l’ont précédée. Les Tjemehous ont fait alliance avec les peuples de la Mer et mes espions m’ont informé qu’ils envisagent d’attaquer avec des forces très importantes. Sans cette menace, j’aurais mené moi-même cette campagne dans la misérable Koush. C’est pourquoi j’ai pensé à toi. Nous aurons ainsi l’occasion de savoir si le vieux Patenemheb t’a bien éduqué.
Le ton désinvolte que Nefersethrê utilisait pour parler du général déplut fortement à Mosé, mais il se garda de réagir. Malgré la bienveillance dont son père faisait preuve à son égard, quelque chose sonnait faux. Le jeune homme resta sur ses gardes.
Non sans raison. Dès le lendemain, Nefersethrê le présenta lui-même à ses « guerriers ». À l’aube, ils se retrouvèrent à la Maison des Armes de Pi-Ramsès, où attendaient quelques milliers d’hommes. Mosé se rendit très vite compte qu’il n’y avait là que des paysans arrachés à leur terre, qui n’avaient jamais manipulé une arme de leur vie. Il suffisait de voir la façon maladroite dont ils tenaient leurs épées, leurs arcs et leurs lances. Une telle troupe n’avait aucune chance de vaincre les farouches guerriers qu’étaient les Nubiens. Mosé serra les dents. Sous couvert de lui réserver l’honneur de commander une armée, Nefersethrê lui avait tendu un piège. Sans doute espérait-il qu’il serait vaincu, peut-être même tué au cours des combats. Mosé lutta contre l’envie de laisser exploser sa colère. Mais il ne pouvait pas renoncer sans perdre la face.
Il était hors de question d’offrir à son père une victoire aussi aisée. Il se contraignit à ne rien laisser paraître et, avec une hypocrisie consommée, il simula l’enthousiasme. Puisque piège il y avait, autant laisser croire à son auteur qu’il fonctionnait et que Mosé n’était qu’un jeune écervelé gonflé d’orgueil à l’idée de commander plusieurs milliers de soldats.
— Je saurai me montrer digne de la confiance que vous avez placée en moi, père, dit-il comme si de rien n’était.

Le soir même, Mosé retrouva sa mère et lui expliqua la situation.
— Il a réuni une armée de paysans, grommela-t-il. À peine aurai-je fait un pas en Nubie que tous ces hommes seront massacrés. Et moi avec !
— Il faut te plaindre à Pharaon, s’insurgea Takhât, prise de fureur. Lorsque Meren-Ptah verra cette armée, il conviendra que ton père a voulu t’envoyer à la mort. Il le punira et te confiera le commandement d’une véritable armée.
— C’est inutile, mère. Nefersethrê est le chef suprême des Maisons des Armes. Meren-Ptah est âgé et fatigué. Il n’écoute que son fils et il confirmera sa décision.
— Mais que vas-tu faire ?
Mosé eut un petit sourire.
— Le prendre à son propre piège en remportant une victoire. Il verra alors que mon vieux maître, Patenemheb, m’a bien formé. Nefersethrê escompte sans doute que je vais me précipiter en Basse Nubie pour tenter de sauver Tutzis. Si j’agissais ainsi, je me lancerais tête baissée dans son traquenard. Je dois donc sacrifier Tutzis et sans doute Taphis. Mais il est probable que les Nubiens et leurs alliés Tjemehous n’oseront pas s’attaquer immédiatement aux forteresses de la Première cataracte. C’est là que je vais mener mes hommes. Je prendrai le temps qu’il faut pour les former. Je ferai d’eux des archers émérites. Et j’attendrai qu’ils soient devenus de solides guerriers pour lancer une contre-offensive. De plus, je compte bien convaincre le commandant de la Maison des Armes de Ouaset de me confier une partie de son armée afin d’accélérer la formation de mes hommes.

EXTRAIT N°3
Le soir, comme à son habitude, Mosé s’écarta du campement. Les conflits des jours précédents l’avaient contrarié. Par moments, il était tenté d’abandonner. Ces gens étaient vraiment trop difficiles à guider. Après tout, rien ne l’obligeait à atteindre lui-même ce mystérieux pays de Canaan.
Peu à peu cependant, la sérénité du désert le pénétra et il éprouva un immense bien-être. Les réactions de Ruben et d’Eliab, le prêtre, méritaient-elles qu’il y attachât de l’importance ? La grande majorité des Apirous ne tenait aucun compte de son origine égyptienne. Ce qu’ils avaient vu et vécu leur suffisait. Pour eux, Mosé était bien l’envoyé de leur dieu, Jaho, et le fait qu’il eût choisi un étranger pour les guider ne les étonnait pas outre mesure. Il avait surpris quelques rumeurs qui l’avaient amusé. Certains pensaient qu’il appartenait peut-être à leur peuple, parce qu’il traitait Jokébed et Amram comme ses parents. Ils avaient même inventé une histoire invraisemblable d’enfant confié au Nil sur un couffin et recueilli par la princesse égyptienne qui l’avait adopté. Mosé y vit la preuve de leur affection.

Leur soif étanchée, les Apirous se montrèrent un peu plus conciliants. Pour un temps, car leur ventre criait famine. Dès le lendemain, Ruben et quelques autres revinrent se plaindre.
— Pourquoi nous as-tu entraînés dans ce désert ? Nous allons tous y périr de faim s’exclama le colosse, approuvé par les autres.
Bien entendu, Eliab était près de lui, en compagnie d’une dizaine d’autres prêtres. Ceux-ci ne parlaient pas souvent, mais étudiaient attentivement Mosé, qui pouvait presque deviner leurs pensées. Les phénomènes prodigieux dont ils avaient été les témoins les avaient convaincus que leur dieu était venu à leur secours. Ils ne parvenaient pourtant pas à admettre qu’il ait choisi un Égyptien ignorant les rites et l’histoire des ancêtres. Profitant de la liberté retrouvée, ils avaient voulu ranimer la foi vacillante des Apirous, mais s’étaient heurtés chez la plupart à une totale indifférence. Peu importait le dieu qui les avait sauvés. Ils étaient libres, et cela seul comptait. À condition qu’ils ne meurent pas de faim en route. La nourriture terrestre passait bien avant celle de l’esprit.
Heureusement, Mosé savait comment il allait les approvisionner. Il avait remarqué que les tamaris se couvraient de perles de résine sucrée et comestible, que les vents séchaient et emportaient. Par endroits, elles s’accumulaient en amas dont il suffisait de se servir. Les Bédouins appelaient cette résine : la « manne ». Il connaissait une vallée, un peu plus loin, où cette manne existait en grande quantité.
— Nous allons marcher encore une journée, dit-il. Demain, vous aurez de quoi manger.
Le lendemain, les Apirous découvrirent avec stupéfaction une vallée au milieu de laquelle coulait un filet d’eau. Là, sur une grande surface, le sol se couvrait d’une substance blanchâtre, qu’il fit goûter aux anciens. Ceux-ci trouvèrent l’étrange nourriture à leur goût.
— Il y a ici de quoi nous restaurer tous, déclara-t-il. Vous allez ramasser quatre mesures de cette manne par personne.
Avec un étonnement grandissant, les Apirous constatèrent que la résine sèche tombait du ciel, apportée par le vent du désert. Ouziel s’exclama :
— C’est Jaho qui nous envoie cette manne, afin que nous ne mourions pas de faim.
Mosé se garda bien de lui dire qu’il s’agissait là d’un phénomène naturel, qu’il avait déjà observé lors de ses précédents voyages. Il ordonna que l’on établisse le campement pour plusieurs jours. Devant l’étonnement d’Aaron, il répondit :
— Nous sommes au début du mois de pharmouti. Il va bientôt se produire ici un nouveau phénomène, que nos amis vont tenir pour prodige.
— Lequel ?
— Je ne veux pas en dire plus. J’espère ne pas me tromper. Si j’ai raison, nous aurons bientôt de la viande en quantité.
Aaron renonça à l’interroger plus avant. Le lendemain, Mosé lui confia :
— J’ai eu une nouvelle vision cette nuit. Dis à nos compagnons de se préparer à une chasse miraculeuse.
Aaron regarda autour de lui, intrigué. À part une harde de dromadaires sauvages qui s’était enfuie à l’aube, il n’y avait dans les environs que quelques gerboises et des renards des sables furtifs, quasi impossibles à attraper, et peu comestibles. Mais Mosé lui montra le ciel en direction du sud. Sous les yeux éberlués de l’Apirou, une nuée inquiétante apparut au-dessus de l’horizon, telle une immense masse noire en mouvement. Elle progressa lentement vers eux, semant çà et là un début de panique. Mais ils comprirent très vite qu’il s’agissait d’oiseaux.
— Des cailles ! expliqua Mosé. À cette époque, elles remontent vers le nord. Elles sont épuisées et vont se poser. Il ne vous restera plus qu’à en capturer autant que vous pourrez.
Stupéfaits, les Apirous constatèrent qu’une fois de plus, il disait vrai. Par dizaines, par centaines de milliers, les cailles recrues de fatigue s’abattirent sur la vallée, peut-être pour profiter elles aussi de la nourriture providentielle offerte par la manne et reprendre des forces. Incapables de réagir, les malheureux oiseaux furent tués par milliers.


 
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