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LE PRINCE DECHU
EXTRAITS


EXTRAIT N°1
Après une courte hésitation, Jehn absorba le liquide d'un trait. Un goût amer et salé lui imprégna la gorge pendant quelques instants, lui donnant la nausée. Dans un premier temps, il n'éprouva rien. Puis l'espace sembla se dédoubler autour de lui. Les bruits des festivités lui parvinrent comme as les visages se déformèrent. Il s'écroula à terre, pris d'une irré envie de dormir. Des figures connues se penchaient sur lui, qu'il ne voyait pas. Pas plus qu'il ne distinguait ses quatre compagnons, tombés dans le même état d'hébétude. Ce n'était que le premier pas vers l'inconnu.
Dans un état second, il entrevit le Man'sha brandir de longues verges de bouleau dont il se mit à les fouetter avec vigueur. Il sentit à peine la mor des coups. Peu après, quelques femmes se débarrassèrent de leurs vête pour se joindre aux adolescents et recevoir aussi les coups de fouet de l'homme-médecine. Il lui revint vaguement que les branches de l'arbre sacré avaient la propriété de rendre la fertilité aux femmes stériles.
Tout à coup, une terreur absolue s'empara de lui, comme surgie du plus pro des ténèbres. Une musique étrange lui siffla aux oreilles, qui l'incitait à tout abandonner, à se laisser absorber par le gouffre du néant. Une vision effrayante l'envahit, occultant les lueurs des foyers. Son propre corps se déchiquetait sans qu'il ne pût agir. Des douleurs sourdes lui broyaient les membres. Dans un sursaut de lué, il se demanda s'il était possible de souffrir autant. Il ne devait pourtant pas reculer. Il lui fallait affronter ce déchirement. Ce n'était qu'à ce prix qu'il parviendrait, par le sacrifice de soi, au-delà du mal.
Soudain, une lueur jaillit au fond de lui, une lumière fantastique, qui grandit sans pour autant devenir aveuglante. Une lumière qu'il appelait de toute son âme. Si elle s'éteignait, s'il n'avait pas la force de la retenir, sa vie le fuirait et il sombrerait pour toujours dans le néant. Il savait que cela s'était déjà produit par le passé. Un adolescent ne s'était pas réveillé. Les dieux avaient refusé qu'il devienne un homme-adulte. Dans un sursaut de volonté, il tourna son esprit vers la clarté, se concentra sur elle, repous les souffrances qui broyaient son corps éparpillé aux quatre coins de l'univers. Sa respiration s'accéléra.
De toute sa puissance, il lutta, repoussant pied à pied l'hydre innom qui l'aspirait vers le fond. Ce combat phénoménal lui sembla durer une éternité. Enfin, le monstre impalpable lâcha prise, et s'évanouit comme il était venu. Peu à peu, son corps dispersé se rassembla, se reconstitua. Une sensation de victoire, d'invincibilité, de plénitude, gonfla ses poumons. Mais cette sensation enivrante se doublait d'une impression de sacrifice. Il ne sa plus où il était, qui il était, ayant perdu la notion du temps et de toutes choses. Qui étaient ces hommes et ces femmes qui l'entouraient, qui va autour de lui? Les femmes, les femmes surtout l'attiraient. Il ne se rendait même pas compte que, tout comme ses compagnons soumis aux effets du champignon hallucinogène, il s'était mis à hurler, à crier, à rire à gorge déée, bondissant comme un fauve au milieu de la foule qui lui adressait des encouragements d'autant plus enthousiastes que les effets de la zahaat avaient depuis déjà longtemps obscurci tous les esprits. Il ne s'aperçut pas de l'érection extraordinaire qui s'était emparée de son sexe sous l'effet de la drogue.
Un visage l'aspira, une bouche se posa sur la sienne, des dents nacrées lui mordirent les lèvres, tandis qu'une chaleur intense lui broyait le bas-ventre. Il connaissait ce visage, cette femme, cette femme si belle. Un prénom lui traversa l'esprit l'espace d'un éclair. Myria! Puis il sombra dans un état comateux, le corps parcouru de longs frémissements.
Alors, le Man'sha s'approcha de lui et disposa sur son corps écroulé le long vêtement de lin qui deviendrait son habit de cérémonie pour le reste de ses jours.
Jehn ne ressentait pas la froideur du sol sur sa peau nue, pas plus qu'il n'avait conscience d'avoir bondi plusieurs fois à travers le baiser brû des flammes des bûchers. Tout s'estompa en lui et il sombra dans l'inconscience. L'inconscience, ou plutôt un état de supraconscience. La clairière s'évanouit, pour laisser place à la vision d'une lande de bruyère éclairée par la pleine lune. Sous ses pattes (ses pattes?), il éprouva la dué des pierres rocailleuses. Une louve cheminait à ses côtés. Il était de loup lui-même. Le loup était son animal totem, son emblème. Une sensation nouvelle l'envahit. Il se tourna lentement vers la silhouette sombre qui che à ses côtés. Une silhouette floue, qui pouvait être aussi bien une louve que n'importe quel autre animal, peut-être même une femme. Sans com pourquoi, il sut qu'un amour extraordinaire l'enchaînait à cet être hybride, cet esprit immatériel. Un lien que rien jamais ne pourrait détruire. Il éprouva la sensation d'avoir parcouru en sa compagnie une route très longue, si longue qu'elle se perdait dans le gouffre du temps. Les yeux de la créature diaphane se tournèrent vers lui, emplis d'une détresse in
Et soudain, l'ombre femelle s'écarta de lui et se dilua dans le néant. Dans son délire, un hurlement retentit, qui figea les membres du clan dans la stupeur.
Jehn n'eut pas conscience d'avoir crié. Il ne gardait, incrusté dans sa chair comme une blessure à vif, que la sensation intolérable d'un précipice infini qui le séparait à présent de sa compagne inconnue. Alors, tout s'estompa dans une lumière d'azur et d'or, et il eut une vision encore plus étonnante.
Il se trouvait maintenant au centre d'une salle immense dallée d'une moïque aux couleurs chatoyantes. Devant lui se découpait une baie éclatante. Curieusement, il croyait reconnaître l'endroit. Tout ici lui paraissait familier. Peu à peu, sa propre identité s'effaça et il s'intégra à un personnage nouveau, étrange reflet de lui-même.
Quittant la pénombre de la grande salle du palais, il s'avança sur la vaste esplanade inondée de lumière dominant l'agora. Jusqu'à l'horizon, les toits de la cité resplendissaient d'une luminosité étonnante, semblable à de l'or. L'air tiède embaumé de parfums printaniers baignait une foule bigarrée et innombrable. De chaque côté s'élevaient des statues de marbre à l'effigie des dieux; sur la gauche se dressait un immense édifice surmonté d'un dôme en forme de pyramide à sept pans. Ses surfaces cristal reflétaient les rayons du dieu-soleil. C'était là, sous la voûte trans que venaient prier les fidèles. Ils s'exposaient ainsi aux rayons bienveillants de la divinité généreuse d'où émanait toute vie.
A l'opposé du palais, de l'autre côté de la place, une large avenue des vers le port, bordée de demeures somptueuses. Au loin sommeillaient de grands navires. Sans doute n'existait-il pas de par le vaste monde de cité aussi belle et aussi riche.
Une main se glissa dans celle du prince. Une main chaude, douce, où coulait tout l'amour du monde. Il la serra avec tendresse et s'avança à la limite du balcon dominant la foule qui se mit à hurler son enthousiasme. Les festivités allaient pouvoir commencer. Les récoltes avaient été abon les troupeaux n'avaient jamais été aussi beaux, et le peuple ne connaissait plus la famine depuis des temps immémoriaux. Mais, plus que tout, le spectre de la guerre s'était éloigné. Les armées terrestres et la flotte avaient triomphé de l'ennemi.
Le prince tourna les yeux vers sa compagne. La douceur du regard vert posé sur lui le rassura. Une sensation de plénitude absolue le parcourut. Après l'atmosphère épuisante des champs de bataille, il pouvait enfin savourer le plaisir de la contempler sans éprouver l'angoisse de devoir la quitter. Ja elle n'avait été aussi belle. Un magnifique collier d'émeraudes serties dans des fleurs d'or ciselé décorait son cou et ses épaules dénudées. Sa chevelure était retenue par un superbe diadème de saphirs bleus qui disaient sa condition royale. Il serra encore plus la fine main glissée dans la sienne. Il existait entre eux un lien que rien jamais ne pourrait défaire, pas même la mort. Elle était son amie, son reflet, son double, au-delà de tout ce qui pouvait s'imaginer.
Un sentiment de fierté et de reconnaissance envers les dieux l'emplit. Il se tourna à nouveau vers la foule et entreprit de descendre le large esca de marbre blanc éclaboussé de lumière. Des visages montèrent vers lui, où il lisait l'adoration de tout un peuple.

Soudain, une pensée terrible le traversa. Une telle opulence, un tel bonheur pouvaient-ils durer? De sombres desseins ne se tramaient-ils pas dans l'ombre? Toute cette richesse, tous ces honneurs ne se paieraient-ils pas un jour? Si les dieux, dont l'humeur capricieuse pouvait se manifester à tout moment, se montraient jaloux de la puissance de la cité, de la beauté de sa compagne, serait-il assez fort pour les défendre?
Bien sûr, n'était-il pas une sorte de dieu lui-même, de même que sa com Cependant, personne n'était à l'abri du Destin impitoyable qui frap les hommes et les divinités. Il ne redoutait rien pour lui. Mais il craignait pour son peuple.
Comme il descendait les degrés, il sentit s'amasser au loin, sans raison aucune, une puissance destructrice inimaginable et aveugle.
Peu à peu, l'air lui manqua.

Lentement, Jehn recouvra ses esprits. Devant lui se tenaient des visages connus, qui le contemplaient avec inquiétude. Celui de son père, Aalthus, ce de Khallas, celui de la petite Myria. Une douleur sourde lui martelait le crâne tandis qu'il reprenait son souffle. Il avait l'impression que l'air refu de pénétrer ses poumons. Puis les battements de son cœur emballé s'apaisèrent et il put respirer normalement. Il ne se souvenait plus de rien, sinon de cet endroit mystérieux et lumineux, sur lequel pesait une menace in et angoissante.
Myria s'agenouilla près de lui et lui caressa le visage.
Il ne s'aperçut même pas du sang qui coulait de son torse et de ses membres, sur lesquels le Man'sha avait taillé les neuf scarifications symboli les degrés de l'échelle cosmique.
Une pensée insolite vint le frapper. La légende disait que c'était l'union d'Urgann et de Gwanea, la déesse de la terre, qui avait engendré les humains. Mais ceux-ci avaient oublié, au fil du temps, leur ascendance divine. Et la succession de leurs vies et de leurs morts devaient les amener à redé cette ascendance. Nauséeux, il se redressa, soutenu par la petite My qui lui tendit son nouveau costume de lin. Elle avait dit qu'elle le dé elle-même. Avant de l'enfiler, il découvrit, sur la poitrine, un ma loup noir stylisé, cerné des dessins serpentins, figurant l'esprit et le courage.
La jeune fille épongea avec douceur le sang qui coulait des scarifica puis elle l'aida à passer le vêtement. Un long frisson le parcourut. Les flammes des bûchers avaient baissé d'intensité. Sur l'un d'eux ne subsis plus que des braises. Déjà, à l'orient, le ciel pâlissait. Pourtant, Jehn ne voyait rien des corps écroulés sous l'effet de l'alcool de zahaat et de l'excès de nourriture. Il ne voyait rien des formes majestueuses des bou couleur-de-lune qui se découpaient en ombres sombres sur le ciel éclairci de la nuit finissante. Devant ses yeux persistait l'image hallucinante de cette cité gigantesque inondée de lumière, un univers auquel lui, Jehn, chasseur du mégalithique, ne comprenait rien. Jamais les voyageurs qui visitaient le Ster'Agor, une fois l'an, n'avaient parlé d'un lieu semblable, d'aussi loin qu'ils pussent venir.
Alors, où se situait ce monde étrange? Cette vision devait bien avoir une explication. Mais laquelle?
Et surtout, qui était cette femme mystérieuse dont les yeux avaient la même couleur que les siens, et dont le souvenir éveillait en lui un lourd par de nostalgie?

EXTRAIT N°2
Deux cordes cédèrent en même temps, déchiquetées par la tension. La dalle vacilla sur les rondins, puis bascula vers l'arrière.
Jehn, au sommet du tumulus, vit l'énorme masse repartir lentement vers le bas, sur les pousseurs qui, gênés par leurs leviers, se trouvaient pris au piège. Son père faisait partie du groupe. Des clameurs retentirent, vrillant les oreilles du jeune homme. Déjà, l'un des épieux de blocage craquait sous l'énorme contrainte.
Il ne comprit pas ce qui se passa alors. Tandis que les tireurs s'acharnaient avec l'énergie du désespoir pour tenter de ralentir le monolithe, Jehn lâcha sa corde et se concentra sur la gigantesque masse de granit. Il refusait de toute son âme que son père et ses compagnons fus¬sent écrasés. Ce fut comme si, au-delà de son corps, il s'était intégré en une fraction de seconde à la pierre géante. De toute sa volonté, il freina sa course.
Sous le regard incrédule des spectateurs, elle s'immobilisa. Jehn recula au-delà de la chambre encore remplie de sable, située sous ses pieds. Puis, dans un effort mental surhumain, fixant la dalle de ses yeux verts, il la contraignit à gravir la pente, à venir vers lui.
Les autres tireurs, stupéfaits, lâchèrent leur propre corde devenue in¬utile et s'écartèrent, pris d'un soudain sentiment de crainte. Tandis que les pousseurs se dégageaient pour se mettre à l'abri, la dalle remonta la déclivité, mue par une force invisible et irrésistible. Un silence glacial s'était abattu sur les spectateurs. Puis un nouvel événement leur arracha des cris de stu¬peur. Sans raison apparente, la dalle se dégagea des rondins qui la soute-naient et se souleva dans les airs d'environ deux coudées, libérant les troncs d'arbre qui dévalèrent en bas de la pyramide.
— Que les dieux nous protègent, murmura un homme aux côtés d'Aalthus.
Celui-ci, à la fois empli de fierté et d'effroi, vit son fils écarter les bras, comme s'il avait voulu saisir le lourd monolithe. L'énorme masse ro¬cheuse s'avança au-dessus de la chambre mortuaire, puis descendit douce¬ment, pour se poser sur les pierres levées qui devaient la soutenir.
Enfin, Jehn relâcha son effort. Il tomba à genoux et tenta de calmer son cœur emballé. Personne, hormis Aalthus, n'osait plus l'approcher.
— Mon fils va-t-il bien?
Jehn leva des yeux hagards vers lui.
— Mon père! Je ne voulais pas que cette pierre t'écrase. Je ne voulais pas. Je... Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je ne comprends pas.
— Ce sont les dieux qui ont agi à travers ton esprit, mon fils. Cela ne doit pas t'effrayer.
Il émit un petit rire.
— Et puis, tu nous as évité un énorme travail.
Il étudia la pierre, à présent inoffensive.
— Jamais nous n'aurions pu la placer aussi parfaitement.
Peu à peu, le silence qui était tombé sur la foule s'effrita. Chacun commentait l'événement à sa manière. Les hommes du Clan du Loup vinrent entou¬rer Jehn.

Peu après, un remue-ménage se produisit au pied de la pyramide. Les ou¬vriers furent écartés sans ménagement par les hommes du kheung, qui, aussitôt alerté, venait d'arriver sur les lieux.
Il fit signe à Jehn de descendre du tumulus. Celui-ci obéit, mal à l'aise. Dravyyd était entouré de ses conseillers et d'une troupe d'hommes ar¬més de massues et d'épieux durcis au feu. Aux côtés du kheung se tenait le men'man'sha, Phradys, le chef des hommes-médecines de la Nation. C'était un in¬dividu long et sec, aux yeux profonds et sombres, dont l'éclat malsain trahis¬sait l'abus des champignons hallucinogènes.
Dravyyd toisa le jeune homme, puis demanda d'une voix acerbe:
— Peux-tu me dire d'où te vient ce pouvoir étrange, chasseur?
— Non! J'ignore ce qui s'est passé.
Le Men’man’sha pointa un doigt accusateur sur lui.
— Tu mens! Nul homme n'est capable d'accomplir un tel prodige!
Jehn se redressa et fixa l'homme dans les yeux.
— Personne ne traite Jehn de menteur!
— Alors, comment expliques-tu cela?
— Seuls les dieux possèdent la puissance nécessaire!
— Tu te prends donc pour un dieu? riposta férocement le sorcier.
— Je ne suis pas un dieu! Mais ce ne peut être qu'un dieu qui a agi à travers moi.
Le men’man’sha fit une méchante grimace. Pour lui, cela ne faisait aucun doute, ce jeune chasseur à la taille anormale était un démon vomi par les en¬trailles des divinités des profondeurs. Il fallait le détruire au plus tôt. Il glissa quelques mots à l'oreille de Dravyyd, qui s'adressa sèchement au chef des Loups.
— Es-tu sûr qu'il s'agisse de ton fils, Aalthus?
Le chef de la Tribu des Loups se plaça devant Jehn.
— Il est né du ventre de mon épouse, Alëunda, que tu connais, mon frère. Et il vient de sauver six hommes, dont moi-même, de la mort. La dalle nous au¬rait écrasés.
— Tu connais peut-être alors l'explication de ce phénomène.
— Non, mon frère, je...
Le men’man’sha lui coupa la parole en vociférant d'une voix de dément.
— Écoutez! Ce chasseur n'est pas un humain. Nul homme ne possède de tels pouvoirs. Prenez garde! Il vous anéantira.
Des murmures houleux et contradictoires coururent dans la foule.
— Silence! gronda le kheung pour ramener le calme.
— Il faut le tuer! hurla le men’man’sha. Souvenez-vous! Souvenez-vous des anciennes légendes!
Aussitôt, les hommes de la tribu firent front autour d'Aalthus et de Jehn. Puis Fraïn et les siens se joignirent à eux, imités bientôt par la quasi-totalité des hommes du chantier. Le roi se retrouva en minorité, entouré de ses fidèles. Il serra les dents, puis son visage s'éclaira d'un sourire hypo¬crite.
— Je crois que le zèle t'emporte, Phradys! Ce jeune chasseur n'a pas fait le mal, bien au contraire. Nous devons donc le remercier.
Il s'approcha de Jehn et lui prit les bras.
— Les dieux ont sans doute voulu nous éprouver. Ne crains rien, Jehn. Nous avons besoin de ta force pour achever ce tombeau.

EXTRAIT N°3
Ce fut pendant l'une de ses escapades solitaires qu'il rencontra le loup. Il avait dormi dans les branches d'un vieux chêne, enroulé dans sa peau d'ours pour ne pas périr de froid. La veille, il avait perdu deux flèches qui avaient manqué leur cible, deux lièvres superbes. L'une d'elles était équipée de l'une des pointes d'yrhonn que lui avait offert le vieil Akhoun. Cela fai quatre jours qu'il avait quitté Trois-Chênes. Il avait décidé pendant la nuit de regagner le village. Il ne ramènerait cette fois que deux lapins. Mais c'était mieux que rien.
Il aperçut le fauve lorsqu'il posa le pied à terre. Il semblait l'attendre, tranquillement assis sur son arrière-train. Jehn s'immobilisa. D'ordinaire, les loups fuyaient la présence de l'homme. Il suffisait d'une claque dans les mains pour les chasser. Ils étaient en cela beaucoup moins dangereux que les meutes de grands chiens sauvages, qui s'attaquaient à tout gibier, même humain.
Cependant, à la différence des chiens, les loups n'étaient pas suscep d'être apprivoisés et domestiqués. Jamais l'un d'eux n'avait accepté la domination de l'homme.
L'animal aurait dû déguerpir à la vue de Jehn. Or, il ne broncha pas. Le jeune chasseur l'observa. Jamais il n'avait vu un loup d'aussi grande taille. Son pelage noir s'était allongé en raison de l'hiver. Ses yeux d'or le fixaient, énigmatiques. Jehn s'immobilisa, puis fouilla dans sa bandoulière. Il prit un morceau de viande séchée et le lança vers le fauve qui l'engloutit sans plus de manière. Jehn savait qu'il ne fallait jamais tendre la main vers un loup. Celui-ci croyait qu'on lui donnait de la nourri et happait le tout, doigts y compris. En revanche, il n'attaquait jamais un homme debout.
Mais celui-ci passait les bornes. Non seulement, il ne fuyait pas, mais il semblait attendre quelque chose. Jehn lui parla avec douceur.
— Que me veux-tu, petit frère?
Alors se produisit un phénomène inimaginable. Le fauve s'avança vers lui et lui lécha la main. Jehn le laissa faire, stupéfait. Jamais il n'avait en dire qu'un loup pouvait agir ainsi. L'homme et le loup s'évitaient et se respectaient. Ils étaient tous deux des chasseurs, et l'organisation sociale remarquable de ces animaux emportait l'admiration des hommes du clan qui avait pris leur nom.
Une sensation étrange saisit le jeune chasseur. Il n'avait pas affaire à un loup ordinaire. Il scruta les alentours, s'attendant à voir surgir la sil d'une femelle accompagnée de ses louveteaux. Il huma l'air glacé de la nuit. Sans résultat. L'animal était seul. Peut-être était-ce la raison pour laquelle il sollicitait ainsi sa compagnie, son alliance.
Décontenancé, Jehn rassembla ses affaires, resserra sa veste de four et se mit en route. Il avait plus d'une journée de marche à parcourir avant de rejoindre le village. Pourtant, lorsqu'il tourna le dos au loup, ce émit un hurlement plaintif. Jehn s'arrêta.
— Qu’attends-tu de moi?
Pour toute réponse, le loup s'engagea en direction du nord. Visiblement, il désirait qu'il le suive. Jehn secoua la tête. Puis il emboîta le pas du fauve, tout en se traitant de fou. Cette aventure était insensée. Mais peut-être avait-elle une signification. Il avait besoin de savoir.
Plus tard dans la matinée, la neige se mit à tomber, brouillant la vue. Malgré son sens infaillible de l'orientation, Jehn eut peu à peu l'impression de se perdre au cœur de l'immensité forestière. Il n'avait plus aucune idée de la direction qu'il suivait. Et toujours le loup avançait, à quelques pas devant lui. Lorsqu'il sentait que son compagnon humain peinait à le suivre, il s'arrêtait, et l'attendait, assis sur son derrière.
— Où me mènes-tu donc ainsi?
Bien entendu, le loup ne répondait pas et se contentait de reprendre son chemin lorsque l'homme le rejoignait. Plus cette folle équipée se poursuivait, et plus Jehn estimait qu'il perdait la raison. La neige lui brûlait les yeux. Bien que l'on fût au beau milieu de la matinée, l'obscurité était aussi dense qu'en pleine nuit.
Et soudain, la neige cessa, abandonnant derrière elle qu'un si ouaté. Jehn ignorait où il se trouvait. Sans doute avait-il déjà depuis longtemps franchi les limites du territoire de la Nation. Mais le loup était toujours devant lui, qui patientait.
— Pourquoi m'as-tu entraîné jusqu'ici, petit frère? Et pourquoi ai-je accepté de te suivre? Cela n'a aucun sens.
Le loup reprit la piste, imprimant sur son passage des empreintes larges comme celles d'un aurochs. Il était d'une taille deux fois supérieure à celle du loup que Jehn avait croisé, une année auparavant, avec son père. Il s'agissait sans doute d'un vieux solitaire.
Suivant le fauve, il gravit la pente abrupte d'un ravin, pour déboucher sur une vaste plaine suspendue. Jehn se frotta les yeux pour les habituer à la clarté nouvelle. Peu à peu, les nuages, chassés par un vent violent, se disèrent. Par une trouée nébuleuse, un soleil pâle se mit à briller. Alors, Jehn crut être l'objet d'une hallucination. Loin devant lui se tenait un trou d'animaux fantastiques. Il les connaissait déjà, pour en avoir entendu parler par les anciens. Mais il croyait qu'il s'agissait d'une légende.
Le troupeau comptait une cinquantaine de bêtes, dont les silhouettes élancées se découpaient sur le ciel hivernal en ombres noires. C'étaient de grands animaux, hauts sur pattes. Des chevaux.
Contrairement aux autres herbivores comme l'aurochs, le mouton ou la chèvre, l'homme n'avait jamais réussi à les apprivoiser. Peut-être était-ce en raison de leur taille impressionnante, ou de leur caractère ombrageux. Mais Jehn savait que les hommes les redoutaient parce qu'ils étaient supposés porter malheur.
Fasciné, il s'approcha. Il était trop loin pour que les chevaux perçoivent sa présence. Il se demanda pourquoi le loup l'avait conduit à cet endroit. Aucun des chasseurs de Trois-Chênes ne connaissait l'existence de ce troupeau. Il était donc le seul à savoir. Il s'assit dans la neige et observa les animaux. Parmi eux, beaucoup de jeunes demeuraient blottis contre leur mère, en raison du froid. Le loup prit place à ses côtés, tirant une langue satisfaite, comme s'il avait accompli une mission. Jehn se tourna vers lui.
— Excuse-moi de te déranger avec mes questions, mais j'aimerais tout de même savoir pour quelle raison tu m'as amené ici? Et aussi pourquoi j'ai acé de te suivre?
Puis il hocha la tête en se moquant intérieurement de sa réaction. Voilà qu'il se mettait à parler à un animal, comme s'il pouvait lui répondre. Le loup tourna ses yeux d'un or profond vers lui.
Soudain, une foule de visions venues d'ailleurs envahit l'esprit de Jehn. Il se vit marchant au-devant des grands animaux, tenant une longue corde à la main. Puis une sensation grisante s'empara de lui. Il était juché sur l'un des chevaux, et filait à toute allure au travers des plaines et des forêts, les cheveux ébouriffés, le visage giflé par un vent enivrant.
Il respira profondément, puis s'ébroua. Un instant, il eut l'impression que le loup avait glissé ces idées insensées dans son es Mais le fauve ne broncha pas.
Jehn regarda de nouveau le troupeau. Tout à coup, sur un signe impercep du grand mâle qui dirigeait la horde, tous les chevaux s'ébranlèrent, et s'enfuirent en courant vers l'orient. Jamais Jehn n'avait observé d'animaux aussi rapides. Leurs foulées étaient longues et souples, comme s'ils volaient au-dessus de l'étendue neigeuse. Il se demanda s'il était possible d'en appri un et de le monter. Une exaltation nouvelle le saisit.
Ce loup était peut-être un envoyé des dieux. Il ne l'avait pas conduit ici par hasard. Et lui, Jehn, se sentait proche de ces chevaux dont la ré était si funeste. Pour des raisons obscures, les hommes les détes et les évitaient. Dans certaines tribus, lorsque des chasseurs parve à en abattre un, ils offraient son crâne aux divinités, afin de se concilier leurs bonnes grâces.
Mais pour Jehn, ils symbolisaient la liberté absolue. Il devait exister un moyen d'en capturer un vivant. Mais comment?


 
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