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PHENIX
EXTRAITS


EXTRAIT N°1
— Père, voyez ce que nous avons trouvé aujourd’hui !
La grande salle du palais était chaude. Les nuits encore fraîches du printemps obligeaient les domesses à allumer les cheminées où brûlaient des feux hauts et clairs. Kogan et les siens étaient réunis autour de la plus grande.
Dorian avait fièrement sorti ses découvertes au milieu du cercle des visages rougeoyants.
— Où as-tu trouvé cela ? demanda Kogan, intrigué.
— Sur la lande Konvern, père, au-dessus du lac. Je ne connaissais pas l’endroit. Il y a là-haut une sorte de caverne taillée par l’homme, et gardée par un squelette.
— Par un squelette ? s’écria Audine, la femme de Gonnabert.
— Oui, madame. Mais rassurez-vous ! Il était tout à fait inoffensif.
— Il m’a quand même fait très peur, précisa Solyane.
— Mais ce squelette, il bougeait ? demanda encore Audine d’une voix tremblante.
Dorian la considéra avec étonnement. Elle devait être bien crédule pour imaginer une chose pareille.
— Non pas, madame. Un squelette ne bouge pas. Il gisait bien tranquille sur le sol.
— La lande Konvern, murmura Kogan. C’est le seul endroit de Syrdahar où personne ne se rend jamais. Je crois qu’une très vieille légende est attachée à ce lieu. Mais je ne la connais pas. Une légende qui parle des dieux anciens.
Il observa Dorian avec attention et poursuivit :
— Tu as donc été assez insensé pour pénétrer dans ce gouffre, mon fils. Et si cela avait été la demeure d’un génie ?
Dorian sourit.
— Par Kryshla, il était visible dès l’abord qu’un génie un tant soit peu avisé n’aurait jamais pris demeure dans un endroit aussi triste.
— Et Orloff t’a laissé faire ?
— Que vouliez-vous qu’il fît ?
— Je me doute assez de ce qui s’est passé ! Il savait que s’il t’en empêchait sur le moment, tu y reviendrais seul plus tard. Serais-tu Shaïentus en personne, mon fils ?
— Je suis surtout curieux de connaître l’origine de ces objets bizarres !
Il lui tendit le gobelet et l’assiette. Kogan les examina.
— Quel étrange matériau.
Il échangea un regard avec Orlyane et ajouta :
— Il s’agit vraisemblablement d’outils très anciens. Nous connaissons si peu de choses sur le passé de notre monde.
— Et ceci ?
Il lui donna l’arme.
— Par Kryshla ! Je n’ai encore jamais rien vu de semblable.
— C’est sûrement une arme de tir, père ! Regardez comme elle rappelle un gonn. J’ai voulu la démonter, mais je n’y ai pas réussi. Le mécanisme est incompréhensible. Quant au métal, on dirait qu’il est neuf.
— En effet.
Orlyane prit l’arme. Dorian tenta aussitôt de sonder son esprit. En vain. Avec les amanes, elle était la seule personne de Syrdahar capable de résister aux investigations mentales. Elle le regarda avec un sourire amusé.
— Tu as fait là une découverte bien étrange, Dorian. Mais nous sommes hélas incapables de te donner la moindre explication.
Kogan l’interrogea du regard, mais elle secoua la tête.
— Non, je ne connais pas cette arme. Ce n’est pas une fabrication dramas.
— Dramas ? Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Dorian.
— Les dramas sont les soldats qui ont aidé les amanes à relever le monde du Chaos, mon fils. Leurs armes sont terrifiantes. Celle-ci est beaucoup plus ancienne. Mais tu dois être fatigué. Tu devrais te coucher à présent. Il se fait tard.
— Oui, mère.
On ne discutait pas les ordres d’Orlyane. Dorian savait qu’il n’obtiendrait rien de plus. Mais une question s’éleva aussitôt en lui : pourquoi leur père s’était-il adressé à sa mère à propos de l’arme ? C’était lui, l’homme, qui aurait dû savoir.

À peine se fut-il glissé dans son lit qu’il entendit les pas furtifs de Solyane. Comme chaque soir, elle venait prendre sa place auprès de lui.
— Dorian, tu ne dors pas ?
— Non, petite sœur, je t’attendais. Viens !
Elle se coula dans les draps et se blottit contre lui avec un soupir d’aise.
— J’ai peur, Dorian ! Ce squelette…
— Ne crains rien. Je suis là !
Il passa un bras protecteur autour d’elle. Elle enfouit sa tête contre la chevelure tiède et chargée des odeurs de la forêt. Peu à peu, sa peur la quitta.
Ils restèrent un long moment sans parler, puis Dorian déclara :
— Tu sais, je suis sûr qu’on ne nous dit pas toute la vérité sur Syrdahar.
— Comment ça ?
— Il s’y passe des choses que je ne comprends pas.
— Tu es drôle, toi. Il te faut des explications pour tout.
— Bien sûr !
— Et qu’est-ce qui te paraît si bizarre ?
— Regarde Alomor, le lionorse de notre père, il n’y en a que cinq comme lui à Syrdahar. Et aucune femelle. Où sont leurs mères ? Comme tous les animaux, ils ont eu des parents. Où sont donc les troupeaux entiers dont parlent les légendes ?
— Alomor est un animal magique, comme tous les lionorses. Regarde comme il s’entend avec père.
— Mais cela n’explique pas d’où il vient.
— Lui et ses amis sont peut-être les derniers.
— Je ne crois pas. Ils sont venus d’ailleurs, comme le seigneur Hésiorgues.
— D’ailleurs ?
— D’au-delà des Terres Bleues. Je suis sûr qu’il existe un passage qui les traverse.
— Mais qui mènerait où ?
— Je ne sais pas. Mon intuition me dit que père, lui, sait quelque chose. Mais il ne veut rien dire. J’aimerais savoir pourquoi.
— Tu me fais peur, Dorian. À quoi te sert-il de savoir s’il existe d’autres domaines ?
— Mais c’est formidable. Cela veut dire que nous ne sommes pas seuls. Au-delà, il y a d’autres pays, des océans, des rivières, de vraies montagnes, et d’autres gens.
— Et tu aurais envie d’y aller ?
— Bien sûr ! Pas toi ?
Elle fit une moue.
— Non ! Je suis bien ici, à Syrdahar.
— Moi aussi ! Mais j’ai envie de connaître tout cela.
— Pourquoi ?
— Pour savoir comment le monde est fait, apprendre comment on vit ailleurs.
— Et si ce passage existe, tu partiras ? Tu me laisseras seule ici ?
— Mais tu pourrais venir avec moi, petite sœur !
— Je n’y tiens pas ! Je ne sais rien de ces pays. Ils me font peur.
— Je serai là pour te protéger.
Mais il savait bien de quoi elle voulait parler. À Syrdahar, elle ne craignait aucune rivale. Tandis que là-bas, dans cet inconnu qui n’existait peut-être pas…
Dorian se dressa sur un coude et la regarda avec tendresse.
— Tu tiens absolument à ce que je rencontre une autre fille ?
— Non, mais cela arrivera…
— Mais toi aussi…
— Jamais !
C’était définitif. Un bref sanglot la secoua. Ils n’avaient plus besoin de parler. Un flot de tendresse brûlante et exclusive les envahit, mêlant intimement leurs pensées. Solyane jeta les bras autour de son frère comme si elle avait voulu se fondre en lui.
Depuis toujours, ce spectre qui avait nom mariage se dressait entre eux, dans un horizon plus ou moins lointain.
— Tu es ma sœur, Solyane. Tu ne peux pas devenir ma femme…
Elle ne répondit pas. Les mots étaient inutiles, pitoyables, insignifiants à côté de la passion dévorante qui brûlait en elle et qui trouvait un écho en lui. C’était un amour absolu, pur comme l’enfance. Mais un amour dévastateur.
Dorian ne pouvait imaginer un autre garçon près de Solyane. Aucun jamais ne saurait lire en elle l’émotion que suscitait la moindre de ses caresses, ressentir en retour la chaleur de la tendresse qui vibrait en elle. Ils vivaient intensément ces moments d’intimité innocente où ils avaient l’impression de ne plus faire qu’un. Il déposa un baiser furtif et léger sur les paupières humides de la fillette.
— Ne dis plus rien, petite sœur. Je resterai toujours auprès de toi. Rien ni personne ne nous séparera.

EXTRAIT N°2
Neuf années se sont écoulées au fil du Danov. Le matin se lève sur Gwondaleya. Un matin de printemps, clair, frais comme un verre de Champagne. L’air est si pur qu’il donne envie de le boire. Une fine rosée s’est déposée sur les parterres du château. Un soleil glorieux enveloppe la ville d’une lumière vivante. Des cris et des interjections montent des ruelles où déjà se pressent les marchands ambulants. Ici, une grosse charrette tirée par quatre énormes golieuthes bouche un carrefour. À grand renfort de jurons, le conducteur tente de faire avancer les mastodontes, encouragé par les quolibets d’une armée de gamins moqueurs, les drônes. Là, un essaim de petits marchands de gâteaux fourrés aux amandes, qu’on appelle des fougames, s’égaillent dans les rues. De leurs paniers passés en bandoulière émane une odeur appétissante. Ce sont de jeunes garçons de douze à quinze ans, au parler direct et coloré, qui n’hésitent pas à aborder le client.
Un groupe d’ouvroks aux yeux éteints se dirige d’un pas d’automate vers les chantiers. Sur la place des Fleurs, les modherbiers tressent les dernières coiffes qu’ils vont vendre dans la journée. Dès le printemps, il est coutume de se parer de ces chapeaux éphémères que l’on appelle des mastes, confectionnés avec des fleurs cueillies la veille.
La mode vestimentaire est extrêmement variée. Les esclaves portent la rude combinaison de lin terne dont la conception est strictement fonctionnelle. À l’opposé, les nobles se distinguent par des habits travaillés et de couleurs vives. Sur la poitrine sont brodées les armes, rappelées au bas des manches par un galon.
Les riches marchands, hommes ou femmes, portent de longues robes serrées à la ceinture, aux revers gansés. Si les couleurs masculines restent sobres, en revanche, celles des femmes sont éclatantes. Les jeunes filles portent des jupes plus courtes. Il n’est pas rare qu’elles s’arrêtent bien au-dessus du genou ; elles sont ornées de volants de dentelles. Un boléro brodé les complète, dévoilant des poitrines gonflées de sève sous des chemisiers légers et largement échancrés. Des bijoux nombreux et variés mettent les habits en valeur. Ils sont faits de bois, de métaux, de pierre, d’ivoire, d’os.
Au pied de la ville se trouve le port. Des ouvroks dociles chargent et déchargent les cales des bateaux. Des contremaîtres surveillent les manœuvres. Parfois, un coup de fouet s’abat sur les épaules d’un malheureux qui a laissé échapper un ballot. Des commis tiennent leurs livres de comptes, leur trapèze, sur les genoux. Ailleurs, un groupe de capitaines bavardent.
Les voyages se font plus souvent par eau que par terre. Les villes sont éloignées les unes des autres. Dans la périphérie immédiate, le danger reste faible, mais au-delà des zones habitées sévissent des bandes de maraudiers. Seuls les convois gigantesques, organisés par les consortiums de marchands et protégés par une armée puissante, osent s’aventurer dans les régions désertiques extra-urbaines.
Du haut des remparts, Solyane contemple la ville qui s’éveille. À présent, elle connaît toutes les places, toutes les avenues, toutes les ruelles.
Ici, c’est la Halle au Vin, peu animée au printemps. En automne, elle devient l’endroit le plus vivant de la cité. Tous les vignerons de la campagne environnante et des contrées lointaines affluent dans ses bâtiments immenses pour proposer leurs vins nouveaux et leurs crus vieillis. Tous les ans, ils arrivent, la peau tannée par le soleil, le verbe haut, la chanson aux lèvres, avec leurs gestes brusques et leurs mines matoises. Toute la ville se rassemble alors dans la Halle. Leur venue donne lieu à des réjouissances qui durent plusieurs jours. Les rues sont décorées et illuminées. C’est l’époque où apparaissent également les bateleurs, les théâtres ambulants qui passeront l’hiver à Gwondaleya. C’est une succession de festins, de danses. On veut tout voir, être partout, on rit, on boit plus que de coutume, on veille fort tard. C’est le Diadesven.
Solyane a vite appris que chaque jour est un peu une fête à Gwondaleya. Centre commercial important établi sur une boucle du Danov, elle compte plus de soixante-dix mille habitants, sans parler de tous les individus de passage. Elle est le carrefour où se rencontrent les marchands venus des quatre horizons. Les taxes prélevées sur les échanges l’enrichissent. Les belles demeures y foisonnent.
Là, sur la gauche, s’élèvent les abattoirs et le marché aux bestiaux. Aux alentours s’ouvrent des tavernes où règne une animation colorée et joyeuse. C’est là que se retrouvent jongleurs, bateleurs, comédiens et conteurs.
Les conteurs constituent un peuple à part. Ils voyagent d’un pays à l’autre sans jamais se fixer nulle part. Refusant toute forme de richesse, ils colportent histoires et légendes ainsi que les ragots de cours et même les invitations entre seigneurs. En échange du divertissement qu’ils procurent, ils acceptent nourriture et logement, à défaut d’argent. Leur art se transmet exclusivement oralement. Comédiens accomplis, ils savent aussi bien arracher des pleurs que faire naître des rires ou provoquer le frisson. Les nobles se les disputent pour leurs longues soirées d’hiver. Souvent, ils s’installent pour plusieurs mois au même endroit. Puis ils repartent, sur un coup de tête.
Depuis deux ans, un conteur s’est ainsi arrêté à Gwondaleya, un personnage étrange du nom d’Achil.
Plus proche du château, voici le pré d’Arys, la déesse-fleur qui inspire les danseurs. Solyane le connaît bien. C’est là que se retrouvent tous les ans les plus jolies danseuses du pays. Ainsi Solyane, grâce à la danse, a-t-elle conquis la population de Gwondaleya. À présent, tous la connaissent sous le nom d’Isabelle. C’est une très belle fille de dix-neuf ans, à la silhouette parfaite dont les traits purs et les yeux d’azur font battre les cœurs d’une armée de soupirants. Elle a gardé l’habitude de laisser ses cheveux tomber sur ses épaules plutôt que de les tresser. Peut-être à cause de cette auréole blonde qui lui descend jusqu’au bas des reins, les Gwondaleyens l’ont surnommée " la petite fée dansante aux pieds nus ".
Que de chemin parcouru depuis ce triste après-midi où le comte Czarthoz les a recueillis, Dorian et elle, à la lisière de la forêt maudite !
Neuf années ! Neuf années pendant lesquelles elle a appris à connaître un monde différent, bien plus vaste que Syrdahar, un monde sans limite où l’on ignore même ce que sont les Terres Bleues. Neuf années qui l’ont vue passer de l’enfance à l’âge adulte. La confiance qui l’avait poussée vers le comte ne s’était jamais démentie. Il avait tenu sa promesse de les considérer comme ses propres enfants. Elle possédait un appartement confortable, situé à côté d’un autre attribué à Dorian. Quatre domesses lui étaient attachées pour répondre à ses moindres désirs.

Le comte Czarthoz s’était révélé un personnage peu ordinaire. Il était l’homme le plus grand et le plus fort de tout le comté. Capable de soulever un cheval sur ses épaules, il brisait tous ses adversaires à la lutte comme au dayal. Impitoyable envers ses ennemis, il fondait à la vue d’un enfant. Ainsi Solyane l’avait-elle séduit, neuf ans plus tôt. Tonitruant, brutal, parlant haut et fort, buvant et mangeant comme quatre, infatigable à la chasse comme au combat, il se montrait excessif dans tous les domaines. Il avait été marié très jeune à une femme remarquable, qu’il avait eu la douleur de perdre à la naissance de leur premier enfant. Il s’était juré de ne jamais reprendre d’épouse.
Il avait tenu parole. Mais comme il adorait les femmes, il vivait entouré de son petit harem composé de quatre concubines officielles et d’un bon nombre d’autres, occasionnelles. Toutes ces dames vivaient en bonne intelligence ou faisaient semblant de ne pas trop se jalouser.
Papillonnant de l’une à l’autre au gré de sa fantaisie, il les choyait, les comblait de cadeaux, leur faisait un enfant, de temps à autre ou bien les battait. Cela dépendait de son humeur. Coléreux et autoritaire, il se mettait à rugir et effrayait son monde lorsque tout ne marchait pas comme il le souhaitait. Tout le monde, sauf les enfants qu’il vénérait comme des dieux et qui faisaient de lui ce qu’ils voulaient.
Respecté et craint par ses ennemis, adoré par ses sujets, tel était le comte Czarthoz qui avait étendu son aile protectrice sur les deux enfants.
Il ne s’était pas soucié de leur faire rechercher une quelconque parenté. Celle-ci pouvait bien demeurer là où elle était, si elle existait. Il s’était approprié les enfants. Ils lui appartenaient. Malheur à qui aurait osé prétendre le contraire. Il ne présentait jamais Solyane autrement que :
— Ma fille Isabelle !
Le tout prononcé avec une grande fierté dans la voix.
La fillette s’était vite attachée à ce personnage hors du commun. Il avait su combler un peu le vide laissé par Kogan.
Avec Dorian, cela s’était passé différemment. D’une nature quelque peu égoïste, le comte ne l’avait recueilli que pour pouvoir garder Solyane. Mais le temps passant, il avait découvert avec étonnement les capacités du jeune garçon. Reconnaissant très vite en Dorian un futur chef, il avait lui-même pris en main son éducation guerrière. C’est ainsi qu’il lui avait révélé le shod’l loer, cette puissance mystérieuse, apanage des nobles et qui permettait de combattre un ennemi par la force mentale. Avec stupeur, puis enthousiasme, il s’était aperçu que le potentiel spirituel du garçon dépassait largement le sien.
— Mais d’où viens-tu, petit ? Es-tu sûr que ton père n’était qu’un simple chevalier errant ?
— Bien sûr !
— C’est étrange, on dirait que ton shod’l loer est équivalent à celui d’un roi. Peut-être même d’un empereur !
Dorian ne se laissait pas impressionner par l’enthousiasme juvénile de Czarthoz, mais il l’amusait.
— Mon père ne m’en a pas parlé. Il disait qu’il apparaîtrait plus tard, lorsque j’aurais douze ou treize ans.
— Il avait raison. Le shod’l loer apparaît à la formation. J’aurais aimé connaître ton père. Ce devait être un homme peu ordinaire.
Néanmoins, Czarthoz se garda bien d’effectuer des recherches. Il redoutait de découvrir que les enfants descendaient d’une lignée impériale ou d’une quelconque branche royale, auquel cas il eût été obligé de les rendre à leur famille. Comme on n’avait signalé aucune disparition dans les empires qu’il connaissait, pourquoi aller chercher des complications ? Devant les résultats obtenus par Dorian, Czarthoz jubilait. Un jour, dans un élan d’enthousiasme, il avait déclaré :
— Petit, je ne sais qui était ton père, mais je suppose qu’il était d’une haute noblesse. Si tu persistes de cette manière, je n’aurai aucune difficulté à me désigner un successeur. Tu possèdes toutes les qualités requises lorsque je serai trop vieux.
En effet, selon les lois des amanes, seuls les rois et les empereurs se succédaient de père en fils. Concernant les comtés et les baronnies, le successeur était élu par un conseil. Si les enfants du seigneur ne présentaient pas les qualités requises, on le choisissait ailleurs. Celui-ci devait obligatoirement être armé chevalier.
Dorian s’était rapidement intégré à la ribambelle de garçons qui grouillait autour de Czarthoz. Il n’y en avait pas moins d’une vingtaine à présent. L’aîné se prénommait Jans. Fils de la seule épouse légitime du comte, il avait sept ans de plus que Dorian. Il avait hérité de sa mère une grande bonté, un courage réel et une intelligence vive, mais aussi une constitution fragile qui désolait son père.
Ensuite venait Odios, jeune brute volontaire et têtue, au caractère taciturne. Âgé d’un an de plus que Dorian, il ne l’avait jamais accepté. Un demi-frère cadet le suivait, Galvin, jeune colosse à l’image de son père, à l’intelligence cependant limitée. Galvin vouait une grande admiration à Odios.
Dorian leur préférait Sylvain, du même âge que lui et fils de la plus jeune maîtresse de Czarthoz, la belle Alvina. Blond, d’un caractère conciliant et enjoué, il avait immédiatement adopté Dorian. Médée, la mère d’Odios et Cassiope, celle de Galvin, remâchaient secrètement leur rancune envers cette jeune louve d’Alvina, plus belle qu’elles et beaucoup plus jeune, qui les avait supplantées peu à peu auprès de Czarthoz. Leur hargne déteignait sur leurs fils qui la répercutaient sur Sylvain. Celui-ci servait de souffre-douleur aux deux autres. Mais l’arrivée de Dorian avait tout bouleversé. Plus robuste, plus puissant qu’eux tous réunis, il avait aussitôt pris le parti de Sylvain.
Les autres enfants étaient beaucoup plus jeunes et Dorian avait moins de rapport avec eux.
Dorian et Solyane avaient bien vite ressenti que leur adoption ne satisfaisait pas tout le monde. Médée, Cassiope et Alcmène, les trois premières concubines, les évitaient.
Par contre, la mère de Czarthoz, petite vieille dame pétillante de santé dont on se demandait comment elle avait pu donner le jour à un tel colosse, les avait tout de suite admis. Elle se nommait dame Ursula. Elle adorait les enfants et d’être grand-mère autant de fois la comblait de ravissement et de fierté. Mais c’était auprès d’Alvina, la maîtresse préférée de Czarthoz, qu’ils avaient trouvé le refuge le plus sûr.
Douce, maternelle, elle avait su un peu remplacer leur mère disparue. Adorable jeune femme brune à la peau dorée, elle s’était découvert un terrain d’entente avec Solyane : la danse. Elle avait enseigné à la fillette les pas rituels du sud d’où elle était originaire et surtout cette merveilleuse danse de l’amour, grâce à laquelle elle avait séduit Czarthoz. Cultivée et intelligente, elle assistait, sur la demande du comte, au Conseil du domaine. Quoique de naissance sapiennienne, elle siégeait avec les chevaliers et les nobles. On écoutait ses avis. S’intéressant aux affaires, elle avait su se créer un rôle différent, plus important que celui de simple concubine. Elle représentait une puissance avec laquelle il fallait compter. Lorsque l’on voulait obtenir quelque chose de Czarthoz, on savait qu’il était préférable de s’adresser à elle.

Solyane se retourna brusquement. Dorian était là, qui la contemplait depuis un moment. Un trouble étrange s’empara d’elle, qu’elle eut peine à maîtriser.
Leur tendresse fraternelle n’avait pas diminué avec les années, bien au contraire. Elle avait pris la forme d’une attirance équivoque, exigeante, qui les mettait mal à l’aise.
Devant la carrure imposante du jeune homme, son sourire aux dents de loup, une chaleur gênante irradia son corps. Elle eut envie de se blottir contre lui, de mordre ces lèvres à la soie tendre. Il était à elle. Personne ne savait ce qu’ils avaient affronté ensemble. Ils avaient partagé tant d’épreuves, vécu les mêmes joies, les mêmes espoirs. Les mêmes douleurs. Les pensées passaient si facilement de l’un à l’autre que parfois, ils avaient peine à se distinguer l’un de l’autre. Il était femme en elle, elle connaissait la saveur de l’homme en lui. Quelle communion des âmes aussi intime ne pouvait être suivie d’une union des corps ?
Ils le sentaient. Ils éprouvaient violemment l’envie de faire l’amour ensemble, de sublimer ce lien exceptionnel qui les nouait l’un à l’autre. Ils connaissaient à présent la signification des paroles de la sorcière : la voie maudite. Pensée effrayante qu’ils chassaient douloureusement de leurs esprits et qui leur laissait au fond de la gorge comme un goût de cendre.
Dans un petit village éloigné de Gwondaleya, un frère et une sœur incestueux avaient été égorgés sur la place publique, quelques années auparavant. Le souvenir du récit de l’exécution hantait leurs mémoires. Cela n’avait été qu’une anecdote parmi tant d’autres, mais Solyane en frissonnait encore. Jamais ils ne céderaient à l’inceste.
— Que tu es belle, Solyane !
Elle lui sourit, un peu gênée. Il lui prit les mains qu’il porta à ses lèvres et y déposa un baiser plein de douceur.
— Je sais ce que tu ressens, petite sœur. Mais nous n’y pouvons rien.
— Rien ! répéta-t-elle. Mais pourquoi ?
— Pourquoi ?
Il la prit par la taille et l’entraîna le long de l’immense chemin de ronde.
— Pourquoi ? continua-t-il. Comment l’expliquer ? Il me semble que jamais je ne parviendrai tout à fait à te considérer comme ma sœur.
— Mais c’est impossible, murmura-t-elle. Tu te rappelles la légende. Et ces malheureux, il y a cinq ans, égorgés par les leurs.
Elle leva vers lui des yeux humides de larmes.
— Dorian ! Nous sommes maudits !
Il lui releva la tête d’un doigt et déposa un baiser furtif sur les lèvres de la jeune fille.
— Mais non ! Nous n’avons encore rien fait de mal, que je sache. Nous évitons même à présent de coucher dans le même lit. Et tu sais combien ta présence me manque…
— Tais-toi !
— Cette envie, nous ne pouvons la chasser. Elle ne dépend pas de nous. Y a-t-il une si grande différence entre elle et… l’acte ?
— Tais-toi !
— Il n’y a pas de différence ! Sinon notre volonté, Solyane. Nous ne céderons pas.
Il l’entoura de son bras.
— Ne pleure pas, petite sœur. L’important n’est-il pas que nous soyons toujours ensemble ?
— Un jour, répondit-elle, nous ne serons plus ensemble.
— Rien ne nous oblige à nous séparer.
— Mais nous ne pourrons jamais… tous les deux…
— Cela ne fait rien, petite sœur. Jamais personne ne t’aimera comme je t’aime. Rien jamais ne nous séparera.
— Si, peut-être ! L’eschola est une épreuve terrible. On dit que la moitié des bacheliers y perdent la vie.

EXTRAIT N°3
Pillat de Burdaroma…
Au cours de ce voyage de trois jours où l’on dormit à la belle étoile, roulé dans une couverture épaisse entre les pattes de son lionorse ou de son cheval, Dorian en entendit beaucoup parler. Par Sylvain qui se réjouissait de voir son suzerain ; par Czarthoz qui le décrivit comme l’homme le plus sage de la terre, mais aussi comme un joyeux compagnon qui aimait les femmes et la vie ; par les chevaliers qui lui vouaient un dévouement total ; par les guerriers qui le vénéraient à l’égal d’un dieu. On ne tarissait pas d’éloges sur lui. Burdaroma, la capitale, avait connu un essor sans précédent depuis son avènement. La cour était une des portes du paradis, un havre de merveilles inventé par les dieux sur lequel régnaient des filles d’une beauté inimaginable dont le roi aimait à faire son escorte.
À entendre ainsi les louanges du roi à longueur de journée, Dorian fut vite impatient de rencontrer le personnage suscitant une si vive admiration.
Il ne fut pas déçu.
Pillat avait le goût du théâtre. Sans que rien ne le laissât prévoir, l’armée, épuisée après avoir gravi les lacets du col de Sodima, se retrouva sans transition au milieu d’un camp pompeux et bien tenu, où la richesse éclatait comme les fleurs au printemps. Sur les prés herbus d’un vaste plateau s’élevaient une multitude de tentes aux aménagements cossus, destinées à abriter une quantité invraisemblable de chevaliers et autres capitaines. Une fourmilière gigantesque où pullulaient des guerriers aux tenues hétéroclites, frappées aux armes de leur comté ou baronnies. Les Gwondaleyens demeurèrent un instant muets de surprise.
Un capitaine s’avança au-devant de Czarthoz, s’inclina respectueusement et le guida, suivi de ses chevaliers, jusqu’à un trône installé sous les frondaisons d’un vieux chêne. Le roi accueillait ses vassaux.
C’était un homme de haute taille, aux cheveux coiffés court dont la couleur tirait sur le blond-roux. À son oreille pendait un anneau d’or. Drapé dans une immense cape d’un blanc argenté et serrée à la ceinture par une tresse de cuir noir, il arborait une barbe fournie, semée de pierres scintillantes. Cette barbe expliquait sans doute les joues mal rasées que Dorian avait remarquées à leur arrivée. On avait à cœur de l’imiter. Un magnifique dayal à la poignée superbement décorée pendait à son flanc, à côté d’un shayal au fourreau de cuir noir tissé d’or. Une couronne d’élektre frappée aux armes de Burdaroma lui ceignait le front.
Curieux monarque que ce roi pour qui chacun semblait éprouver un respect sans faille, qui ne mesurait pas moins de six pieds et arborait une boucle d’oreille comme un voyageur. Une vie intense émanait du regard aux yeux d’un bleu persan, extrêmement mobiles, qui enregistraient en un éclair tous les détails intéressants. Un regard au registre étendu, capable aussi bien de susciter la sympathie, la détente et le rire que de faire trembler un ennemi. Souverain déconcertant qui pouvait passer la nuit à boire avec des amis sans pour autant perdre un pouce de sa lucidité, ou rester des heures derrière son bureau à examiner un dossier épineux.
Redoutable chef de guerre, administrateur compétent, amant inventif, suzerain irremplaçable, tel était Pillat de Burdaroma vers lequel Dorian s’avançait aux côtés de Czarthoz.
Sans souci de l’étiquette, afin de marquer en quelle estime il tenait le comte de Gwondaleya, Pillat se leva de son trône et descendit au-devant des arrivants. Selon la coutume, Czarthoz et ses chevaliers mirent les deux genoux en terre.
— Hal Weya, seigneur comte Czarthoz de Gwondaleya. Toi et les tiens, soyez les bienvenus. Puisse Lakor, dieu de la forêt Skovandre, te conserver vie et honneur !
— Hal Weya, djihad ! L’aigle d’or de Gwondaleya a répondu à ton appel. Il se joint à tes troupes pour écraser les Ismalasiens. Puisse Khalvir, dieu de la guerre, nous donner la victoire.
— Sois sans crainte, comte, il nous la donnera, car nous irons la chercher dans le pays même de ces maudits shots.
— Nous les taillerons en pièces, djihad !
— Mon ami, avec toi dans nos rangs, la victoire nous est assurée. Mais je vois que tu n’es pas venu seul.
Pillat s’avança au milieu des Gwondaleyens et les releva. Czarthoz fit les présentations.
— Voici mes fils, Sylvain et Odios… et voici mon dauphin, Arnaud de Gwondaleya, un enfant trouvé par moi voici dix années en forêt Skovandre. Abandonné par des nomades, il se révéla de très haute naissance et ses qualités font de lui un chef digne de me succéder.
— À la place d’un de tes fils ?
— Djihad, lorsque le sort d’une cité est en jeu, il ne faut tenir compte que de la seule valeur. D’ailleurs, Arnaud est comme mon fils depuis que je l’ai adopté.
Il posa la main sur le bras de Dorian. Le jeune homme s’agenouilla à nouveau devant le roi.
— Relève-toi, Arnaud ! Sois le bienvenu parmi nous ! Si tu montres autant de courage que ton père adoptif, les shots vont souffrir. On m’a dit que tu avais déjà accompli un exploit inégalé à ce jour.
Le roi semblait au courant de pas mal de choses. Il s’approcha d’Aram que Ralph, l’écuyer de Dorian, tenait par la bride.
— Magnifique, murmura Pillat. Une bête splendide.
Le lionorse ne broncha pas lorsque le roi posa la main sur son front.
— Un lionorse-roi, continua le monarque. Assurément, il fera des ravages parmi les shots.
Pillat se tourna ensuite vers Sylvain et Odios restés respectueusement en arrière.
— Par Latham, les deux petits démons ont bien grandi depuis ma dernière visite à Gwondaleya !
Par délicatesse, il ne fit pas allusion à Galvin. Pourtant Dorian comprit que le roi l’avait parfaitement en mémoire. Il connaissait ses vassaux. Puis il salua les autres chevaliers gwondaleyens avant de déclarer :
— Messeigneurs, soyez remerciés d’être accourus si nombreux à l’Ost. Je veux que le festin de ce soir soit inoubliable ; car demain, nous courons sus à la vermine ismalasienne. Dans deux jours au plus tard, nous livrerons bataille.
Il prit familièrement Czarthoz et Dorian par les épaules. Odios et Sylvain suivirent.
— Mon cher comte, j’espère que tu me feras l’honneur d’un combat à mains nues. Tu restes le seul qui m’ait toujours fait toucher les épaules. Je tiens à prendre ma revanche.
— Djihad, je suis à tes ordres.
Dans les camps, le tutoiement des guerriers était de rigueur.
— J’y compte bien, mon ami. Mais viens, je voudrais te montrer quelque chose.
Il les entraîna vers la tente royale, un immense chapiteau fait de riches draperies à l’intérieur et recouvert d’une toile solide conçue pour résister aux tempêtes.
— Je veux que vous passiez une nuit des plus agréables. Aussi, vous avez libre choix pour passer celle-ci dans les bras de l’une de mes amazones.
Esthète raffiné, le roi Pillat aimait à s’entourer d’un essaim de beautés qu’il appelait ses " amazones ". En effet, disait-il, la vue d’une jolie femme réjouit l’âme et ragaillardit le corps.
Pénétrant sous la tente immense, ils furent aussitôt entourés par une armée de charme. Les trois jeunes gens marquèrent un temps d’arrêt, interloqués, se demandant s’ils ne rêvaient pas. Vêtues de voiles transparents et légers qui ne dissimulaient pas grand-chose de leurs corps, des filles toutes plus belles les unes que les autres vinrent s’attrouper autour du roi. Il n’y en avait pas moins d’une soixantaine.
— Mes compliments, djihad, dit Dorian, tu as le goût le plus sûr du monde ! Par les dieux, je ne saurais vraiment pas sur laquelle porter mon choix.
— Djihad, renchérit Czarthoz, tu as le goût des tortures raffinées. À peine en aurai-je choisi une que je regretterai aussitôt de devoir dire adieu aux autres.
— Eh bien messeigneurs, laissez donc faire ces demoiselles. Vous ne le regretterez pas.
Le festin que le roi réserva le soir à ses vassaux fut un enchantement. Les chevaliers, invités sous la tente royale, se divertirent de belle manière, aux accords d’un petit orchestre qui suivait toujours le roi dans ses déplacements. Disséminées au milieu des convives comme des taches de couleur et de charme tranchant sur le gris des sharacks, les amazones rivalisaient de beauté, centres d’attraction de tous les yeux, objets d’éloge et de convoitise, graines lumineuses de féminité parmi cette assemblée virile.
C’était l’occasion de retrouvailles entre voisins, entre compagnons de combat ou de tournoi. Nombre de petits différends se réglaient dans la chaleur des vins, nombre d’amitiés refleurissaient au soleil du repas. Sans raison apparente, Pillat avait tenu à ce que Dorian fût à ses côtés. Une attirance ramenait les deux hommes l’un vers l’autre. Dorian éprouvait de réelles affinités avec le monarque, des ondes de pouvoir bizarrement familières qui trouvaient une résonance en lui.
Inconsciemment, il sentait que Pillat et lui étaient de la même veine. S’ils n’échangèrent au cours de la soirée que des propos sans importance, il apparut nettement à Dorian que le roi ne s’adressait pas à lui de la même manière qu’aux autres vassaux. Comme si Pillat le considérait comme son égal…


 
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