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PRINCESSE MAORIE
EXTRAITS


EXTRAIT N°1
Une semaine plus tard, Laura et ses compagnons embarquaient à bord du Braveheart, un navire marchand qui effectuait la liaison entre les différentes cités de l’archipel. Le gouverneur Chalmers avait tenu parole. Une escouade de six soldats, commandée par un jeune lieutenant du nom de Robert Mansfield, escortait les deux jeunes femmes. Malgré la terreur que les Maoris inspiraient à Margareth, la femme de chambre, celle-ci avait préféré suivre sa maîtresse, redoutant de rester seule à Auckland, ainsi que Laura le lui avait proposé. Le valet, Jack, ne se posait pas la question. Il ne s’en posait jamais. Pourvu qu’il fût dans le sillage de sa maîtresse, tout allait bien. Il éprouvait pour elle une véritable adoration.
Le Braveheart, destiné essentiellement à transporter des marchandises, avait été aménagé de manière à accueillir les passagers voyageant d’une cité à l’autre. En provenance de Wellington, la ville fondée par les colons de la Compagnie Néo-zélandaise d’Edward Wakefield au début des années 1840, il avait fait escale à Auckland avant de repartir pour Russell en passant par la mer de Tasman, ce qui l’amènerait à contourner la pointe extrême nord de l’île. Ce trajet lui permettait de desservir la petite cité de Dargaville et les communautés de colons installées dans la région de Hokianga, à l’ouest, et de Whangaroa, à l’est. Après Russel, il poursuivrait ensuite sur Coromandel, puis gagnerait Christchurch, et enfin Dunedin, tout en bas de l’île du Sud.
Outre Laura et ses compagnons, le navire accueillait plusieurs personnes, dont un certain Josuah Tweetle, un homme d’affaire anglais hautain, qui professait un parfait dédain pour tout ce qui n’était pas britannique. Les Maoris en particulier l’horripilaient, à cause de leurs visages tatoués. Son jugement était sans appel :
— Des sous-hommes puants et fainéants que l’on devrait éliminer pour nettoyer ce pays et y installer des colons courageux et bons chrétiens ! affirmait-il sur un ton de défi à qui voulait l’entendre.
Arrogant et suffisant, il énervait copieusement Laura. Fort heureusement elle avait retrouvé avec plaisir monsieur Pembleton. Celui-ci ne devait pas repartir immédiatement, mais, apprenant qu’elle se rendait à Russell, il avait avancé son départ. Tous deux passaient leur temps à éviter la compagnie désagréable de l’homme d’affaire, mais ce n’était pas chose facile sur le pont du navire, de dimensions modestes.
— Le gouverneur Chalmers est bien trop faible avec ces indigènes, pérorait Tweetle. S’il ne tenait qu’à moi, on ferait venir un régiment de l’armée des Indes et l’on exterminerait cette vermine maorie. Ils ne tiendraient pas longtemps devant la puissance de nos armes. Ce mouvement hauhau, prétendument d’inspiration biblique, n’est qu’un ramassis de fripouilles et de couards. Ils s’enfuiront au son du canon.
— Pardonnez-moi, monsieur, mais je n’en suis pas certain, intervint un vieil homme qui s’était tenu à l’écart depuis qu’il était monté à bord.
Tweetle le toisa d’un regard condescendant.
— A qui ai-je l’honneur ? laissa-t-il tomber.
— Je suis le père Marvin O’Connell, missionnaire irlandais.
— Ah ! Vous êtes catholique… répondit Tweetle avec mépris.
— Je suis avant tout chrétien, monsieur. Mais je vois que vous ne connaissez pas très bien les Maoris. C’est votre premier voyage, peut-être.
— En effet.
— Alors, je ne saurais que trop vous conseiller la prudence. Les Maoris sont des êtres fiers et de farouches guerriers.
— Des lâches, qui ne savent que tendre des embuscades, d’après ce que j’ai entendu à Auckland.
¬— Il y a un an, ces lâches, comme vous dites, ont vaincus nos soldats alors qu’ils combattaient à un contre cinq, à Gate pa. Aussi, évitez de les provoquer, et surtout, ne vous aventurez pas trop près des Hauhaus. Vous risqueriez de subir le sort de mon ami, le missionnaire Carl Volkner. Il vivait dans le petit port d’Opotiki, au sud de Coromandel. Voici quelques mois, le village a été attaqué. En général, les Maoris respectent les prêtres. Mais le chef rebelle Kereopa nous déteste. Il a décapité Carl Volkner au cœur même de son église. Puis il a placé sa tête sur l’autel, lui a arraché les yeux et les a mangés après avoir bu son sang1.


1. Authentique.
Tweetle blêmit et s’écarta du missionnaire. Laura elle-même ne se sentait pas très bien.
— Pardonnez-moi, Milady, dit le prêtre, mais j’ai cru comprendre que la compagnie de cet homme vous déplaisait.
— Tout comme ce genre de récit…
— Il n’est, hélas, que le reflet de la vérité. Les Hauhaus ne respectent rien et se prennent pour le nouveau peuple élu. Ce sont des fanatiques de la pire espèce. Croyez-moi, il vaut mieux ne pas tomber sur eux. Ce genre d’histoire fait partie du quotidien de la Nouvelle-Zélande. Mais n’allez pas en déduire que les Maoris sont tous des êtres méchants et cruels. Ce sont au contraire des hommes remarquables, généreux et hospitaliers, capables de fidélité en amitié et d’une grande tendresse envers les leurs. Savez-vous comment ils se saluent entre eux ? En se frottant le nez.
— Vous semblez bien les connaître !
— J’ai vécu dix ans en leur compagnie à Waitangi. J’ai appris à les aimer. Beaucoup se sont convertis au christianisme et ont renoncé à l’anthropophagie. J’espère que vous aurez l’occasion de visiter l’un de leurs villages. Leur art est extrêmement sophistiqué et leurs demeures, les whares, sont vraiment belles.
— Mais pourquoi mangent-ils leurs semblables ? demanda monsieur Pembleton.
— J’ai essayé de comprendre pourquoi certains peuples étaient cannibales et d’autres non. Je pense que cette pratique est liée à l’absence ou à la rareté du gibier. Les Maoris sont d’origine polynésienne. Or, les îles du Pacifique, y compris la Nouvelle-Zélande, ne comportent pas beaucoup d’animaux à chasser. Ce qui explique peut-être pourquoi les Polynésiens sont presque tous anthropophages. Les Maoris n’ont fait que suivre l’exemple de leurs ancêtres. On retrouve le même phénomène chez les Papous de Nouvelle-Guinée. Bien sûr, on trouve ici quelques oiseaux de grande taille ressemblant à des autruches, mais ils ont pratiquement disparu parce qu’ils les ont chassés sans discernement. En dehors du poisson, les Maoris n’ont guère de viande à manger.
« Depuis que nous avons importé des moutons, le cannibalisme a fortement diminué. Il finira par disparaître totalement. Mais il faudrait pour cela que le gouvernement impose le respect des traités passés avec les Maoris. Car vous ne devez pas vous y tromper : ces guerres sont en grande partie provoquées par les spéculateurs terriens qui s’emparent des territoires indigènes. Elles pourraient être évitées. Aujourd’hui, la plupart des Maoris ne demandent qu’à vivre en paix avec les Pakehas.
— Les Pakehas ? demanda Laura.
— C’est le nom qu’ils donnent aux Blancs, Milady.


EXTRAIT N°2
Si au moins elle ne l’avait pas vu régulièrement, Cécilia aurait peut-être fini par oublier Kaharinga. Mais les Maoris avaient pris l’habitude de venir troquer des outils et différents objets avec les Pakehas de Matawaia, et le jeune homme les accompagnait immanquablement. Il apportait toujours quelque cadeau, un collier, ou une boîte en bois magnifiquement travaillée comme savaient les faire les indigènes. Cécilia avait vite compris que ces visites étaient surtout prétexte à la rencontrer, car elle savait bien qu’il éprouvait pour elle des sentiments identiques.
Lorsqu’il ne venait pas pendant quelques jours, les pas de sa pouliche l’entraînaient immanquablement sur la piste de Kaikohe. S’il n’apparaissait pas, elle en ressentait une violente frustration.
Elle s’en voulait de se sentir ainsi prisonnière d’une passion à laquelle elle ne pouvait pas céder. Elle se morigénait intérieurement. Comment elle, héritière d’une famille de noble lignée, pouvait-elle être tombée amoureuse d’un… sauvage ? Il n’appartenait pas à son monde ! Pourtant, elle n’y pouvait rien. Elle avait besoin de sentir son regard noir sur elle, d’écouter sa voix chaude et rassurante, cette bouche joliment dessinée qui parlait un anglais si châtié. La nuit, c’était pire : elle rêvait de ses mains sur sa peau et d’inavouables envies lui cambraient les reins. Parfois, un profond désespoir s’emparait d’elle. Il n’y aurait jamais rien entre Kaharinga et elle. Elle songeait alors à accepter d’épouser un autre homme, n’importe lequel. L’instant d’après, elle rejetait cette idée avec colère. Pourquoi ne pourrait-elle pas vivre avec l’homme qu’elle aurait choisi ? Pourquoi une aristocrate française n’aurait-elle pas le droit d’épouser un jeune Maori ? Après tout, il était noble lui aussi. Il appartenait à la caste dirigeante de sa tribu. Et puis, il existait de nombreux exemples de mariages entre Pakehas et Indigènes. Mais c’était toujours des hommes blancs qui épousaient des femmes maories. Jusqu’à présent, aucune femme blanche, surtout de haute naissance, n’avait épousé de Maori. Une telle idée était inconcevable pour le milieu auquel elle appartenait. Elle se doutait trop de la réaction de ses parents et de son entourage. Elle voyait déjà la tête de miss Tington. Cette vision lui arrachait un rire triste, qui se brisait rapidement.

Afin d’éviter d’attirer les soupçons sur les visites fréquentes du jeune Maori, Cécilia lui demanda de lui enseigner sa langue. Personne n’y vit d’inconvénient. Charles était bien trop occupé pour se poser la moindre question. Miss Tington n’aurait jamais osé imaginer une liaison aussi invraisemblable. Seule Helen n’était pas dupe. On ne peut tromper facilement le cœur d’une mère. Pourtant, elle n’en parla pas à sa fille. Elle savait ce qu’elle souffrait. Elle-même avait dû affronter l’opposition de ses parents lorsqu’elle avait rencontré Charles de Hauterive. Elle décida de laisser faire le temps. Peut-être Cécilia se rendrait-elle compte elle-même qu’un tel amour était sans espoir. Il existait trop de différences entre eux.
Mais la jeune fille se moquait bien des différences. Son stratagème lui permettait de retrouver Kaharinga au moins deux fois par semaine. Ils avaient pris l’habitude de se rencontrer à Ngawa, le petit village situé au pied de la colline de Kaikohe. Il y a avait là un petit étang aux eaux chaudes dont émanait un bizarre parfum soufré. Ils avaient alors de longues conversations, moitié en anglais, moitié en maori. Cécilia faisait de louables efforts pour progresser.
Un jour, elle lui demanda :
— Je sais que les Maoris m’appellent entre eux « Wahinehoi ». Qu’est-ce que cela veut dire ?
— La femme-cheval !
— Quoi ? Ils trouvent que je ressemble à un cheval ? s’insurgea-t-elle.
Il éclata de rire.
— Oh non. C’est très flatteur au contraire. Ils croient que vous possédez un pouvoir sur lui. Les Maoris ne connaissaient pas les chevaux avant l’arrivée des Pakehas. Ils pensent qu’il faut avoir un mana très puissant pour monter un cheval.
— Un mana ?
— Le mana est la force de l’esprit. Chaque être humain, chaque animal, chaque objet même possède son propre mana.
Un jour, elle remarqua qu’il portait autour du cou un collier auquel pendait une petite croix d’or.
— Cette croix… vous êtes chrétien ? s’étonna-t-elle.
Il acquiesça.
— J’ai suivi l’école des missionnaires à Kororareka. Mon professeur a été l’évêque Paul Selwyn. C’est un homme bon. C’est lui qui m’a converti au christianisme. Il m’a aussi encouragé à aller au collège de Sydney.
— Je comprends pourquoi vous parlez si bien l’anglais.
— Beaucoup de Nga Puhis sont convertis à la religion chrétienne. Je pense que nous pouvons concilier nos croyances ancestrales et le christianisme. Il nous enseigne à pardonner à nos ennemis. C’est ce que doivent apprendre les Maoris s’ils ne veulent pas disparaître. Les guerres ont tué trop des nôtres.
— Mais pourquoi faites-vous la guerre ?
— Oh, tous les prétextes sont bons : une histoire de femme, une vengeance inassouvie, une revendication sur un territoire. Les Maoris estiment que la seule manière de prouver sa valeur est de tuer un maximum d’ennemis. L’évêque Selwyn m’a fait comprendre que la guerre n’est pas une bonne chose. Autrefois, avant l’arrivée des Pakehas, nous n’avions que nos lances et nos casse-tête pour combattre. Malheureusement, depuis que les Blancs nous ont fourni des armes à feu, certaines tribus ont été décimées.
« Le cousin de mon père, Hongi Hika, était un grand guerrier. En 1820, il s’est rendu en Angleterre. C’est à cette occasion qu’il a rencontré votre père. Il fut reçu par votre roi, Georges IV, qui lui fit présent d’une malle remplie de cadeaux. Lors du voyage de retour, il fit escale à Sydney, où il les échangea contre une grosse quantité de mousquets. Alors commença la « Guerre des Mousquets ». Fortement armés, les tribus de Hongi Hika ont mené des raids victorieux contre leurs ennemis. Pour riposter contre sa suprématie, les autres tribus s’armèrent à leur tour et il s’établit un véritable trafic d’armes autour de la Nouvelle-Zélande. Ces batailles incessantes provoquèrent un grand nombre de victimes. Une coutume guerrière maorie veut que l’on coupe la tête de ses ennemis vaincus. Elles sont ensuite naturalisées comme symboles de victoire. Ces têtes intéressaient les trafiquants, car des collectionneurs européens les achetaient à prix d’or. Aussi, ils les échangeaient volontiers contre des mousquets.
Cécilia était devenue toute pâle.
— Il me semble que Rebecca m’a parlé de quelque chose comme ça. C’est épouvantable.
— Les tribus du sud, qui n’avaient pas accès à la Baie des îles, ne pouvaient pas se procurer d’armes, et elles devinrent plus vulnérables. Elles furent victimes d’innombrables raids et des villages entiers disparurent pour approvisionner les trafiquants en têtes coupées. On ne faisait plus de prisonniers. Tous les esclaves étaient sacrifiés, décapités et leurs têtes partaient vers l’Empire britannique. Ce trafic monstrueux finit par provoquer un grand scandale en Angleterre. En 1831, le gouvernement anglais interdit le marché des têtes naturalisées. Depuis, ce trafic a fortement diminué1.
— C’est une histoire sordide, souffla Cécilia, mal à l’aise. Les Maoris sont-ils donc si barbares ?
— Il ne faut pas nous juger à la manière des Blancs. Selon nos coutumes, chaque ennemi tué renforce le mana des guerriers amis qui ont péri. N’allez pas croire que Hongi Hika était un homme sanguinaire et cruel. Au contraire. Je l’ai bien connu. Mon père a combattu à ses côtés autrefois. Il venait souvent nous rendre visite à Kaikohe. C’était un homme bon.
- Qu’est-il devenu ?
- Jusqu’à la fin de sa vie, il a livré des batailles. Mais il a été blessé lors de l’une d’elles. Il est mort quelques mois plus tard des suites de ses blessures.
Kaharinga resta un long moment silencieux. Enfin, il ajouta :
— Les choses sont plus compliquées qu’elles ne paraissent. Je crois que, au début, les missionnaires l’ont encouragé à mener ces combats. Ils espéraient sans doute qu’il deviendrait le roi de tous les Maoris. Ainsi unifié, le peuple maori devrait lui obéir et accepter les colons. Mais Hongi Hika n’était pas un conquérant. Les Blancs n’ont pas compris que l’esprit de conquête ne correspond pas à notre esprit. Aucun chef vainqueur n’a jamais tenté d’exploiter ou même d’occuper les territoires conquis sur un ennemi. Il arrive parfois que l’on désigne un chef suprême, un  ariki, pour plusieurs tribus, lors des batailles, mais cela s’arrête là.

   A SUIVRE...


 
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