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LES AMANTS DE FEU
EXTRAITS


EXTRAIT N°1
— T’es pas un peu malade, non ? s’exclama Patrick O’Hara.
Âgé de douze ans, comme Aileen, il était écossais, né à Inverdeen, mais son père était de souche irlandaise. Par peur d’être pris pour un pétochard, perspective qu’il redoutait le plus, il était souvent le premier à adhérer aux propositions saugrenues de Richard. Cependant, il était aussi très superstitieux. Il y avait certaines choses avec lesquelles il valait mieux ne pas plaisanter, et des créatures qu’il était préférable de ne pas déranger. Mais Richard savait comment le prendre.
— Donc, t’as la trouille, conclut-il avec un large sourire.
— J’ai pas la trouille ! s’insurgea Patrick en tremblant de colère.
— Moi, je veux bien grimper aux arbres, me bagarrer, attraper des araignées dans les mains, sauter par-dessus les gouffres marins. Je suis aussi allé piquer des bonbons dans l’épicerie du père Mac Cormack, et ça m’a valu une sacrée correction de la part de mon paternel. Mais aller guetter les spectres des Amants de Feu… Faut être cinglé !
Il se toqua la tête avec l’index.
— Ne t’inquiète pas, intervint Sean en haussant les épaules. Personne ne les a jamais vus. Tout ce qu’on risque dans cette expédition, c’est une bonne crève et une engueulade de nos parents s’ils se rendent compte qu’on est sortis la nuit.
— Les Amants de Feu, c’est des fantômes, insista Patrick. Et on rigole pas avec ça. Vous savez d’où ils viennent, les fantômes ? De l’Enfer ! Tout droit !
Il se tourna vers Moyra, qui roulait déjà des yeux effrayés.
— S’ils te regardent, tu peux pas te défendre, tu peux plus bouger. Tu restes là comme si tu pesais plus lourd qu’un chaudron. Alors, la terre, elle s’ouvre sous tes pieds. Ca fait comme un grand gouffre ! Et au fond, il y a du feu qui coule. Mais c’est pas du feu, c’est de la roche fondue. Alors, tu tombes dedans, mais tu meures pas vraiment, puisque t’es déjà morte. Et puis tu brûles jusqu’à la fin des temps.
— Comment tu sais ça, toi ? demanda Richard, hilare.
— C’est le prêtre qui me l’a dit, riposta Patrick. Moi, je veux pas y aller.
— Donc, t’es pas cap !
Furieux, Patrick se leva d’un bond et se mit à arpenter le sol poussiéreux en bougonnant. Richard se tourna vers Aileen.
— Et toi, t’es cap ?
Elle hésita. Elle n’était jamais la dernière à relever les défis lancés par Richard. Elle supportait mal la domination masculine. Mais cette fois, l’idée était vraiment dangereuse.
— Ben je sais pas, répondit-elle. Moi aussi, mon père, il m’en a parlé, des ruines. Il a dit qu’il y avait quelque chose de mauvais qui rôdait par là et qu’il fallait pas que j’y aille.
Moyra glissa sa main dans la sienne. Elle ferait ce que déciderait sa copine.
— Et toi, Sean, t’es cap ?
Sean Kintyre, treize ans également, était connu pour conserver son calme en toutes circonstances. De loin le plus raisonnable de la petite bande, il les accompagnait pour les empêcher de prendre trop de risques inconsidérés. Mais il avait fort à faire avec un casse-cou comme Richard.
— Evidemment que je vais venir. Pour vous éviter d’aller trop loin. Et puis, je crois pas aux fantômes. Mon père, il va chasser par là ; il a jamais rien vu.
— Tu crois à rien, grommela Patrick qui revint s’installer parmi eux. Même pas en Dieu. Et ton père, il est fou d’aller chasser dans le coin. Y a déjà des gens qui sont morts parce qu’ils se sont approchés trop près des ruines. Même par la mer. Il y a deux ans, le vieux Duncan Donnegall, il s’est noyé par ce qu’il est allé pêché de ce côté-là. C’est mon grand-père qui l’a retrouvé bouffé par les crabes. Il fait pas bon s’approcher trop près des Amants, moi je vous le dis. Et toi, Richard, t’es complètement dingue !
— Pourquoi on les appelle les Amants de Feu ? demanda Moyra d’une voix mal assurée, comme si les spectres en question risquaient tout à coup de se matérialiser.
— Ils ressemblent pas aux autres fantômes, répondit Patrick. Ma grand-mère dit qu’ils sont morts brûlés vifs, il y a très longtemps, des siècles et des siècles. Et ils continuent de brûler depuis. Ils ont la peau toute craquelée, bouffée par les flammes, et il y a de la fumée qui s’échappe de leur corps, de leur nez, de leurs oreilles et même qu’il y a du feu dans leurs yeux. Quand tu les vois, t’as la trouille de ta vie ! Tu veux t’enfuir en courant, mais tu peux pas, parce que tes pieds ils deviennent très lourds. Alors, les fantômes, ils t’attrapent par les bras ou les jambes, et tu sens que ta peau elle brûle tellement fort que t’en hurles de douleur. T’as mal, mais tu peux pas te dégager. Alors, ils t’entraînent sous la terre, dans des cavernes en feu, pleines de squelettes. Ma grand-mère, elle dit que ce sont les âmes perdues qui ont rencontré les spectres des Amants tout au long des siècles. Elle dit que Moorkyle, c’est une des portes de l’Enfer. Faut pas y aller !
Richard éclata de rire :
— Faudrait savoir ! Ton enfer, c’est des cavernes pleines de squelettes ou des gouffres de feu ? Le curé et ta grand-mère, ils disent pas la même chose. Alors, lequel a raison ?
Le visage de Patrick – qui s’était visiblement effrayé lui-même – était soudain devenu tout pâle. Il s’insurgea :
— Faut pas se moquer de ça !
Sean haussa les épaules.
— Personne n’a jamais vu les Amants de Feu, dit-il à Moyra pour la rassurer. Mon père, il dit que c’est une histoire qui a été inventée pour faire peur aux gens.
— C’est pas une histoire ! répliqua Richard, furieux de constater que son copain ne le prenait pas vraiment au sérieux. Ils n’apparaissent pas tout le temps. Pour les voir, il faut que ça soit la pleine lune. Et ce soir, justement, c’est la pleine lune. C’est ce soir qu’ils vont apparaître.
— Eh bah moi, je vais pas dans les ruines, décréta Moyra.
— On n’ira pas jusqu’à Moorkyle ! précisa Richard. J’ai repéré un coin, une espèce de monticule depuis lequel on voit très bien. Si les fantômes sont là, on les verra de loin. Moi non plus, j’ai pas tellement envie de les voir de trop près. Je suis pas fou.
— Si t’es fou ! s’exclama Patrick. Parce que les fantômes, ils peuvent se déplacer plus vite que le vent. S’ils nous aperçoivent, ils nous fonceront dessus. Alors, on sera perdus.
— Et moi, je dis que t’as les miquettes ! T’es qu’un dégonflé !
— Je suis pas un dégonflé ! s’emporta Patrick.
Près d’Aileen, Moyra se mit à trembler.
— En tout cas, moi, j’y vais pas, répéta-t-elle.
Richard haussa les épaules.
— Toi, t’es une fille ! C’est normal que les filles, elles aient peur. Une fille, c’est trouillard par nature.
Ce n’était pas le genre de discours qu’il fallait tenir devant Aileen. Elle prit la mouche aussitôt.
— Moi aussi, je suis une fille. Et j’ai pas peur. Qu’est-ce que tu crois ? Qu’il y a que les garçons qui sont courageux ?
— Alors, tu viens ? demanda Richard avec un large sourire ravi.
Il savait très bien comment elle allait réagir. Sean posa la main sur le bras d’Aileen.
— Attends, réfléchis un peu. Si tes parents découvrent que tu es sortie la nuit…
— Eh, ce sera pas la première fois ! Et puis, celui-là vient de me lancer un défi. C’est tout réfléchi. J’y vais. De toutes façons, je crois pas aux fantômes !
Elle avait dit ça pour se rassurer, mais, au fond d’elle-même, elle n’était sûre de rien. A Inverdeen, personne ne se risquait jamais du côté de Moorkyle, à part quelques chasseurs non croyants, comme le père de Sean. On n’évoquait jamais le nom des ruines, ou alors à voix basse. Et les bergers racontaient parfois de drôles de choses.
Moyra contempla son amie. Elle non plus n’aimait pas passer pour une trouillarde.
— Si t’y vas, alors, j’y vais aussi, dit-elle dans un souffle.


EXTRAIT N°2
Le berger et les trois enfants prirent place sur une large dalle rocheuse bordant le chemin. Le troupeau de moutons s’était éparpillé, surveillé par les deux borders collies du vieil homme. Celui-ci prit le temps de bourrer sa pire et commença une surprenante histoire.
— Ecoutez-moi bien les enfants, et que les dents me tombent si je mens une seule fois. On dit que les ruines de Moorkyle sont hantées par un couple de fantômes, un homme et une femme dont les vêtements sont en feu. Certains les ont vus, mais plus personne aujourd’hui ne connaît la légende. Plus personne à Inverdeen ne sait qui étaient ces fantômes. A part quelques anciens, comme moi.
Il prit le temps de tasser le tabac dans sa pipe, tira une longue bouffée avec volupté, puis montra le paysage d’un geste large du tuyau.
— Il y a bien longtemps, à l’époque du grand William Wallace, toutes ces terres appartenaient à deux clans, celui des Mac Murhan et celui des Mac Cullins. Les Mac Cullins régnaient sur le sud d’Inverdeen, et les Mac Murhan sur le nord. Ils vivaient là sans doute depuis l’aube des temps, et… il existait une véritable amitié entre ces deux familles.
Sean réagit :
— Tu te moques de nous, Malcolm. Mon père dit que ceux-là se haïssent depuis toujours.
— Pas depuis toujours, rectifia le vieil homme. Il y a plusieurs siècles, les Mac Cullins et les Mac Murhan étaient amis, à tel point qu’Aileas, fille de Gordon, earl du clan Mac Murhan, avait été promise dès sa naissance à Dugald, le fils de Moray, earl du clan Mac Cullins. Il en avait toujours été ainsi, afin de sceller l’alliance entre les deux clans. Une alliance ancestrale, que personne jamais n’avait remise en cause. Aussi loin que remontait leur mémoire, les Mac Cullins et les Mac Murhan avaient toujours combattu côte à côte, jusqu’à l’époque très lointaine où les Romains, dit-on, avaient tenté de dominer le Pays haut. L’amitié des Mac Cullins et des Mac Murhan était une amitié de légende, une de ces amitiés que rien ne semblait pouvoir détruire. Et pourtant…
« Aileas et Dugald avaient le même âge, à quelques jours près, et ils se connaissaient depuis qu’ils étaient tout jeunes. Bien souvent, ces mariages conclus à l’avance n’étaient que des arrangements entre les familles, et il était rare que les deux époux soient amoureux l’un de l’autre. C’était la tradition à cette époque. Mais pour Aileas et Dugald, c’était différent. Ils s’aimaient depuis la première fois qu’ils s’étaient rencontrés. Et chacun s’accordait à dire dans le pays qu’ils feraient un couple magnifique et très heureux.
« Aileas n’était pas une jeune fille comme les autres. Son nom signifiait « pays noble ». On dit qu’elle était d’une grande beauté et qu’elle avait l’allure d’une reine. Elle possédait aussi un grand courage. La légende affirme qu’elle a affronté le Kelpie, le cheval marin qui vivait sous les eaux du loch Starav. Un jour, alors qu’elle se promenait sur les rives, elle vit un cheval magnifique, tout noir, qui semblait ne pas avoir de maître. Elle-même montait la pouliche que son père lui avait offerte l’année précédente. Aussitôt, l’envie lui vint de capturer ce superbe cheval. Mais elle n’ignorait pas que c’était sous la forme d’un cheval que le Kelpie apparaissait aux hommes. S’il s’agissait bien du monstre, elle ne pourrait plus descendre de son échine et il l’emporterait sous les eaux. Cependant, elle savait qu’il était possible de capturer le Kelpie. Si elle réussissait à lui passer une bride, il deviendrait aussi obéissant qu’un cheval normal. Alors, elle a ôté discrètement la bride de sa propre jument, elle a mis pied à terre et elle s’est approchée du cheval noir. Celui-ci l’a laissé venir. Et au dernier moment, au lieu de monter sur son dos comme il paraissait l’y inviter, elle lui a passé la bride autour du cou. D’un coup ! Et elle a serré de toutes ses forces. Le Kelpie s’est débattu, mais Aileas connaissait bien les chevaux. Elle avait été élevée avec. Et il n’a rien pu faire. Il était pris. Alors, il a reconnu sa défaite et il a accepté docilement de la suivre. Il ne pouvait plus se transformer, sauf si on lui enlevait la bride. Mais Aileas se garda bien de le faire. Elle savait qu’alors, il redeviendrait le Kelpie, et malheur à ceux qui se trouveraient sur son chemin. En revenant au château de son père, elle fut acclamée par tout le clan. Cet exploit renforça sa réputation. Et Moray Mac Cullins vint la féliciter en personne. Il était très fier que son fils dût épouser une fille aussi courageuse. Lorsqu’ils auraient atteint l’âge, bien sûr, car Aileas n’avait encore que treize ans.
« Cependant, dans la forêt qui borde le Ben Etive au sud, vivait une vieille femme qui soignait les maladies et les blessures avec des herbes mystérieuses. On disait d’elle qu’elle avait conclu un pacte avec le diable et on la redoutait parce qu’elle avait le don de prévoir l’avenir. Or, elle racontait à tous ceux qui venaient la voir qu’une terrible menace pesait sur les deux enfants et qu’il se produirait un drame épouvantable au cours duquel ils trouveraient la mort. Ces rumeurs finirent par arriver aux oreilles de Gordon Mac Murhan et de Moray Mac Cullins. Cela les mit en colère et ils capturèrent la sorcière, qui fut pendue par les pieds à une potence. On alluma ensuite un grand brasier au-dessous et elle périt brûlée vive.
— C’est horrible ! s’exclama Aileen.
— Ouais, grommela le vieux berger. C’est horrible. Mais… c’était une sorcière. Cela se faisait à l’époque de pendre les sorcières. Les prêtres ne les aimaient pas beaucoup. Pourtant, Moray et Gordon auraient dû écouter ce qu’elle disait, car ses prédictions se sont réalisées.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Moyra.
— Je crois vous avoir déjà dit que cette histoire se passait à l’époque de William Wallace ?
— Tu l’as déjà dit, Malcolm, déclara Aileen, qui, à l’école, s’était passionnée pour l’histoire du héros écossais. William Wallace, c’était à la fin du Treizième siècle. A cette époque, le roi anglais, Edouard Premier, a tenté de dominer l’Ecosse. Et certains nobles du pays n’étaient pas opposés à un rattachement à l’Angleterre. Mais d’autres le refusaient, comme Wallace. Alors, il a mené une guerre contre l’envahisseur. Et il a vaincu les Anglais à la bataille de Stirling Bridge.
— C’est exact. Bravo jeune fille ! Bien sûr, les Mac Murhan et les Mac Cullins s’étaient rangés à ses côtés. Et ils ont contribué à cette victoire. Pourtant, les Ecossais étaient bien inférieurs en nombre. Mais Wallace était un grand stratège.
— Malheureusement, continua Aileen, ravie de montrer son savoir, les Anglais sont revenus en force. Et ils ont fini par vaincre Wallace à Falkirk, un an plus tard. Il a réussi à s’enfuir. On dit qu’il s’est réfugié en France. Mais il a été capturé à Glasgow et il a été exécuté dans des conditions terribles.
Malcolm acquiesça en silence, puis ajouta :
— Les mêmes tortures qui avaient été appliquées à Moray Mac Cullins, quelques années plus tôt.
— Pourquoi Moray Mac Cullins ? demanda Moyra. Il avait été capturé par les Anglais ?
Le vieil homme hocha la tête.
— Ouais. Après avoir été trahi par l’homme qu’il considérait comme son frère : Gordon Mac Murhan.
Il tira une longue bouffée et expira lentement, méditant ses paroles.
— L’âme des hommes est parfois bien noire, dit-il. Après la victoire de Stirling, Moray Mac Cullins, en rentrant chez lui, avait appris que son épouse, la mère de Dugald, avait succombé à la fièvre des marais. Il en fut profondément affecté, car c’était une bonne épouse et une excellente mère. Mais il était encore jeune et bien gaillard. Après la période de deuil, il épousa une autre femme venue du nord, dont la légende dit qu’elle était d’une beauté stupéfiante. Les hommes ne pouvaient pas la regarder sans tomber amoureux d’elle. Elle avait quinze ans de moins que Moray et s’appelait Neilina. Bien entendu, le clan Mac Murhan, Gordon en tête, fut invité au mariage. Et il advint alors que Gordon fut séduit par la belle Neilina. Malheureusement, au lieu de se contenter de l’aimer en secret, comme tous les autres, il voulut la prendre à son ami de toujours. Il lui fit des avances. Cependant, Neilina avait beau être très belle, elle était aussi très sage. Elle repoussa doucement mais fermement ses propositions. Et elle évita d’en parler à son mari, afin de ne pas gâcher la belle amitié qui l’unissait à Gordon.
« Celui-ci comprit qu’il ne pourrait jamais avoir Neilina tant que Moray serait vivant. Alors, fou de jalousie et de colère, il le trahit. Il refusa tout d’abord de participer à la bataille de Falkirk. Il ne fut d’ailleurs pas le seul dans ce cas. Nombre d’autres seigneurs écossais avaient renoncé à soutenir Wallace, qu’ils considéraient comme un noble de trop basse extraction. Ce fut d’ailleurs ce qui le perdit. Mais Moray Mac Cullins était présent à Falkirk. C’était un homme d’honneur et de grand courage. Il n’avait pas compris pas pourquoi son ami avait refusé de se battre à ses côtés. C’était la première fois qu’une telle chose arrivait.
« Au cours des combats, Moray faillit être blessé et capturé à plusieurs reprises. Mais il parvint à s’échapper. Cependant, il lui était désormais impossible de retourner dans son château sous peine d’y être arrêté immédiatement, car les Anglais en avaient pris possession. Il se réfugia donc chez Gordon, qui lui offrit l’hospitalité. Mais c’était une hospitalité hypocrite, une trahison innommable, car, dès que son ami se crut en sécurité, Gordon prévint les Anglais qu’un traître se cachait chez lui. Il s’était imaginé que Moray serait tué au cours de la bataille, mais il avait survécu. Il lui fallait donc agir par lui-même.
— Et il l’a livré aux Anglais !? s’écria Sean, écoeuré.
— Il n’a eu aucun scrupule à le trahir. L’amour qu’il portait à Neilina l’avait aveuglé et avait détruit en lui tout sentiment d’amitié et de compassion. Il n’était plus qu’une bête qui cherchait à assouvir ses plus sordides désirs. Neilina était présente. Elle n’avait pas voulu abandonner son mari, qu’elle aimait tendrement. Lorsque les armées anglaises vinrent chercher Moray, elle voulut le suivre. Mais Gordon l’en empêcha. Il la garda enfermée dans une tour de son château, un endroit où personne n’avait le droit d’aller, même ses serviteurs.
« Emmené à Glasgow, Moray subit le traitement réservé aux traîtres. Il fut traîné par le cou dans les rues de la ville. Puis on lui ouvrit le ventre et on en arracha les entrailles alors qu’il était encore vivant. Pour finir, il fut décapité, démembré et on exposa ses bras et ses jambes à différents lieux de l’Ecosse, afin de décourager d’éventuels rebelles. Tel sera aussi le sort que connaîtra William Wallace, quelques années plus tard.
« Lorsqu’il apprit la mort de son rival, Gordon voulut faire valoir ses droits sur Neilina. Il se rendit dans la tour et il la prit de force. On dit qu’elle se défendit avec férocité et qu’elle lui laboura le visage avec ses griffes, à tel point qu’il en resta défiguré. Malheureusement, elle n’était pas de taille à lutter contre lui. Il finit par l’assommer pour accomplir son forfait. Celui-ci ne lui apporta pourtant pas la satisfaction qu’il espérait. Alors, furieux de ne pas avoir été aimé comme il le souhaitait, il l’égorgea et, par une nuit sans lune, il jeta son cadavre dans le loch Starav.
« Mais l’horreur de son crime épouvanta certains membres du clan et bientôt, une légende naquit, qui prétendait que l’âme de Neilina avait été recueillie par les kelpies. Cette légende est sans doute vraie car, dans les années qui suivirent, plusieurs personnes du clan Mac Murhan trouvèrent la mort par noyade.
Malcolm laissa passer un silence, puis regarda de nouveau en direction des ruines.
— C’en était bien fini de la belle amitié qui avait uni les deux clans. Désormais, elle s’était transformée en haine. Une vieille haine, une haine féroce qui dure encore de nos jours, même si elle ne s’exprime plus aussi brutalement.
— Et qu’est devenue Aileas ? demanda Moyra.
— J’y viens. Car c’est à ce moment-là qu’est apparue la légende des Amants de Feu. Depuis la trahison de Gordon, tous les membres des deux clans se haïssaient. Par tradition, les Mac Murhan avaient soutenu leur seigneur. Ses enfants, hormis Aileas, espéraient bien hériter d’une partie des terres que l’on ne manquerait pas de prendre aux Mac Cullins. Les autres, les cousins et alliés, épousèrent cette haine. Par respect, peut-être aussi par peur, car Gordon était devenu comme fou depuis qu’il avait tué Neilina. Mais il était le « earl », celui qui dirige le clan, et auquel on devait une obéissance aveugle. Il en était bien sûr de même chez les Mac Cullins. Seuls Aileas et Dugald rejetaient cette haine absurde. Leur amour était plus fort que tout. Mais Gordon avait interdit à sa fille de revoir son fiancé. Il n’était plus du tout question de mariage. D’ailleurs, il avait promis Aileas à un vieux seigneur anglais qui l’avait trouvée à son goût.
« Aileas était désespérée, et elle était bien résolue à ne pas céder au projet de son père. Malgré l’interdiction, les deux amoureux avaient pris l’habitude de se retrouver dans une grange située au pied du Ben Etive, là où les contreforts rejoignent le loch Starav. Ce lieu était appelé Moorkyle. On n’y trouvait que cette cabane que plus personne n’utilisait. Aileas et Dugald avaient décidé de partir pour les îles, de fuir leurs clans pour se marier, malgré l’opposition de leurs parents. Hélas, ils furent dénoncés par Cormag, un cousin d’Aileas. Il était épris d’elle et l’espionnait souvent sans qu’elle s’en doute. C’est ainsi qu’il découvrit son secret. Par jalousie, il le révéla à Gordon. Celui-ci la suivit discrètement et constata que Cormag avait dit vrai. Furieux, il estima alors qu’elle avait trahi son clan. Aussi, pendant que Dugald et Aileas étaient dans la cabane, il en condamna toutes les issues et y bouta le feu. Les deux amoureux ne purent en sortir et ils périrent dans les flammes, tandis que Gordon restait à l’extérieur, écoutant leurs hurlements de terreur et de douleur.
« Tout le monde se doutait qu’il était l’auteur de ce double crime. Cependant, personne n’osa l’accuser publiquement. Depuis qu’il avait apporté son soutien au roi d’Angleterre, il bénéficiait d’un appui solide de la part de l’envahisseur. Et celui-ci était prompt à condamner ceux qu’il considérait comme des traîtres. Mais bientôt, une rumeur se répandit dans le pays, qui prétendait que les deux amants revenaient hanter la lande de Moorkyle sous la forme d’un homme et d’une femme aux vêtements en flammes. Gordon n’en tint aucun compte. Cette terre de Moorkyle qui avait appartenu aux Mac Cullins lui fut donnée par les Anglais. Pour combattre la superstition, il y fit bâtir un château somptueux et solide, grâce aux biens pris au clan autrefois allié.
« Mais une terrible malédiction semblait peser sur Moorkyle. On dit que pendant la construction, plus de trente ouvriers périrent dans des circonstances mystérieuses. Des pans de murs s’effondraient sans raison, des toits s’écroulaient. Gordon s’obstina et fit achever les travaux. Il vint habiter le manoir avec son clan. Les lieux étaient magnifiques et facilement défendables.
« Cependant, Gordon était un homme rusé et opportuniste. Après la mort de William Wallace, il comprit que les Anglais, loin d’avoir provoqué la terreur en exposant les morceaux de son corps aux quatre coins du pays, comme ils l’avaient déjà fait pour Morray, avaient déclenché un mouvement de colère dans le peuple d’Ecosse. Lorsqu’il sentit le vent tourner, il se rallia à Robert de Bruce et participa à la bataille de Bannockburn, au cours de laquelle les Ecossais vainquirent les Anglais. Ils accédèrent ainsi à l’indépendance, qui fut proclamée en 1328. Gordon rendit son âme sombre quelques mois plus tard. La légende prétend qu’il fut tué par un cheval noir surgi des eaux du loch Starav. Certains pensent qu’il s’agissait d’un cheval ondin femelle dans lequel s’était réincarnée la belle Neilina. Qui peut savoir ?
« Par la suite, le manoir de Moorkyle fut réputé pour porter malheur. On y mourait facilement. Des incendies se déclaraient, des murailles faisaient entendre des bruits étranges, du sang coulait sur les murs des chambres, les enfants en bas âge périssaient là plus qu’ailleurs. Les gens s’y suicidaient sans explication. Certains se jetaient du haut de la falaise. D’autres allaient se noyer dans le loch. L’un des descendants de Gordon périt même brûlé vif par un tronc énorme que l’on avait mis dans la cheminée, et qui avait roulé tout à coup hors de l’âtre. Les troupeaux étaient victimes de maladies. Parce qu’il faisait trop peur, le manoir fut abandonné moins d’un siècle après sa construction. Il finit par s’écrouler, miné par les tempêtes, et maudit par les habitants du pays. Plus personne ne voulait y habiter. On le disait hanté par les spectres de ceux qui y avaient péri. Mais parmi ceux-ci, Aileas et Dugald étaient les plus célèbres. Aujourd’hui, ils sont les seuls qui apparaissent encore les nuits de pleine lune.
Il y eut un nouveau silence, troublé seulement par les gémissements du vent dans la lande mauve et verte.
— C’est donc bien eux qu’on a vus ? demanda enfin Moyra, impressionnée.
— Ce sont eux, en effet.

 A SUIVRE...


 
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