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LA PROPHETIE DES GLACES
EXTRAITS


EXTRAIT N°1
Marchand s’assit alors face à elle et, en silence, avec des gestes doux, apposa ses mains sur son visage. Une légère torpeur s’empara de Lara.
— Croyez-vous à la réincarnation, mademoiselle ? demanda le médecin.
Christian avait prévenu la jeune femme. Le but de leur visite était de tenter ce que les spécialistes appelaient une « régression » dans les vies antérieures. Mal à l’aise, elle répondit :
— Je… je ne sais pas.
— Tout semble prouver que vous êtes entrée en contact avec une femme que vous avez été dans le passé. La science peine à expliquer ce phénomène. Nous pouvons imaginer, comme le suggère la pensée orientale, que notre âme subit une série de réincarnations. Nous passons ainsi d’une vie à l’autre, et la mort n’est qu’un phénomène qui nous permet de supporter l’immortalité, tout comme le sommeil nous permet de supporter la vie. Mais ce n’est pas la seule explication possible. Peut-être n’avons-nous qu’une seule vie. Dans ce cas, ce phénomène s’apparenterait plutôt à la mise en contact avec la mémoire d’une personne qui n’existe plus, mais dont les souvenirs persistent encore dans une « dimension parallèle » dont nous ignorons tout. Un espace qui conserve l’ensemble des mémoires de tous ceux qui ont vécu depuis le commencement des temps. C’est une autre hypothèse.
— Mais pourquoi moi ? Pourquoi cette femme dont je ne parviens même pas à connaître le nom m’a-t-elle choisie ?
— Je ne pense pas qu’elle vous ait « choisie », au sens où nous l’entendons habituellement. Nous ne sommes qu’aux balbutiements de ces recherches. Actuellement nous ne pouvons que constater le phénomène. Pour ma part, je crois que vous présentez simplement des affinités troublantes avec cette inconnue. Rien de plus. Vous êtes comme une sorte de « récepteur », dans lequel se déversent des bribes de sa mémoire. Nous allons tenter d’y voir plus clair, si vous l’acceptez.
— Pensez-vous que vous réussirez à me débarrasser de ces souvenirs, demanda Lara, inquiète. Ils me font peur.
— Je ne peux rien vous promettre, mademoiselle. Mais je ferai tout mon possible. Installez-vous confortablement.
Il sortit un pendule de sa poche et lui demanda de le fixer avec attention.
— A présent, vous allez vous concentrer sur l’un de vos cauchemars. Visualisez-le. Ensuite, écoutez bien le son de ma voix. Désormais, vous n’entendez plus que le son de ma voix, rien que le son de ma voix. Je vais lentement compter jusqu’à trois. A trois, vous vous endormirez, et vous nous raconterez ce qui se passe.
Quelques secondes plus tard, Lara se trouvait projetée dans le paysage désolé, noyé sous la cendre et les glaces. Avec application, elle rapporta ce qu’elle voyait, les plaines dévastées, l’impression de voler à bord d’un appareil étrange. Puis d’autres rêves s’imposèrent. Elle décrivit les étendues inquiétantes où affleuraient des nappes de lave, les foules désespérées qui hurlaient dans sa direction, la terrifiante sensation de froid. Cela dura longtemps, la sensation d’un voyage de plusieurs jours.

— A trois, vous vous réveillerez !
Un claquement de doigt résonna dans l’esprit de Lara comme un coup de tonnerre et elle se retrouva face au docteur Marchand, frissonnant encore malgré la chaleur douce qui régnait dans le cabinet. Elle constata aussitôt que Christian et le médecin la contemplaient avec perplexité.
— Alors, qu’ai-je dit ? demanda-t-elle.
— Je n’en sais rien, répondit le docteur. Vous vous êtes exprimée dans une langue totalement inconnue. J’ai essayé de vous faire revenir au français, mais il m’a été complètement impossible de vous faire obéir. Comme si une personnalité différente avait pris possession de votre esprit. Votre voix elle-même avait changé de tonalité. C’est la première fois que j’assiste à un phénomène semblable. C’est un cas… particulièrement troublant et intéressant.
— Vous voulez dire que je suis possédée ?
— Pas vraiment possédée. Vous conservez votre indépendance d’esprit. L’autre personnalité ne se manifeste que pendant votre sommeil, sans prendre le contrôle de votre corps. Elle vous communique seulement ses souvenirs. Je ne pense pas que vous ayez grand-chose à redouter d’elle. En revanche, j’aimerais bien savoir où vivait cette personne.
Il toussota, l’air embarrassé, puis précisa sa pensée :
— Le nom de jeune fille de ma mère était Iribarren. Elle était basque, et c’est une langue que je parle un peu. Il m’a semblé reconnaître certaines intonations, quelques mots. Mais c’est peut-être une coïncidence, car la syntaxe n’y était pas.
Lara secoua la tête.
— Je suis allée deux fois au pays basque avec mes parents quand j’étais petite, docteur. L’architecture n’a aucun rapport avec ce que je vois. Et je ne crois pas qu’il y ait de volcans en activité du côté de Biarritz.


EXTRAIT N°2
Comme l’avait suggéré maître Monroe, Rohan avait voyagé sous une fausse identité afin de brouiller les pistes. Si les tueurs bénéficiaient de complicités au sein des agences d’état, ils ignoreraient ainsi qu’il avait quitté le territoire des Etats-Unis. Cependant, il n’en avait pas mené large tout au long du voyage. Et il avait dû faire un violent effort pour ne pas laisser transparaître son angoisse au contrôle français. Fort heureusement, les douaniers ne se montrèrent guère curieux. Il bénéficiait d’une carte de séjour étudiant et d’une lettre de recommandation signée de Paul Flamel, ce qui lui facilita les choses.
A la sortie des contrôles, la haute silhouette de l’historien français l’attendait, en compagnie d’un homme coiffé d’une casquette.
— As-tu fait bon voyage, mon garçon ?
— Heu, oui, merci !
Il ne précisa pas qu’il avait voyagé à côté d’un homme d’âge mûr qui n’avait cessé de se plaindre durant la traversée. D’ailleurs, après un petit moment, il s’était rendu compte que le rouspétage permanent semblait être le sport favori des Français. Ils râlaient pour la moindre peccadille. Pourquoi l’avion ne décollait-il pas à l’heure ? Pourquoi le vin était-il si mauvais ? On n’aurait pas eu ça sur Air France ! Pourquoi est-ce que je ne peux pas mettre mes bagages exactement au-dessus de mon siège ? Les Français avaient de plus la fâcheuse manie de prendre les autres à témoin. Le rouspéteur patenté n’avait pas manqué d’inviter Rohan à partager son indignation devant la qualité médiocre des plats, s’attendant visiblement à un soutien de sa part. Rohan s’était contenté de répondre par des sourires contrits, qu’il voulait aimables, mais qui lui avaient probablement valu d’être considéré par le globe-trotter irascible comme un crétin congénital sans espoir.
Paul Flamel semblait avoir deviné la raison de son désarroi. Il lui déclara avec un sourire amusé :
— Bienvenue en France, mon garçon !

EXTRAIT N°3
Lorsqu’il fut prêt, ils rejoignirent les autres, qui s’étaient installés au milieu du parc, où se dressait un cromlech, un cercle comportant une douzaine de pierres levées.
— Il est encore plus ancien que Stonehenge, déclara Valentine.
Une soixantaine de personnes s’étaient assises autour du cromlech formant un grand cercle. Le parc était immense et cerné par une forêt de chênes, de châtaigniers et de bouleaux.
Bien qu’il fût tard, le jour n’en finissait pas de décliner et il régnait sur les lieux une lumière dorée, un peu surnaturelle. Il était impossible de reconnaître les participants, qui tous portaient un masque de plumes. On pouvait cependant distinguer les hommes des femmes, aux silhouettes devinées sous les robes blanches, et aux loups. Ceux des femmes étaient plus fins, plus féminins que ceux des hommes, qui rappelaient des têtes de rapaces.
— Tes parents sont là ? demanda-t-il.
— Bien sûr. Mais ils ne sont certainement pas ensemble.
— Pas ensemble ?
— C’est la Nuit Courte, toutes les licences son permises, répondit-elle, laconique.
— Je n’ai pas envie que tu me quittes, répliqua-t-il, inquiet.
— Mais je ne vais pas te quitter, le rassura-t-elle. Ce qui va se passer va t’étonner.
Ils prirent place un peu à l’écart. Un repas fut servi par les domestiques, composé de salades à base d’artichauts, d’épinards et de céleri. Suivirent des huîtres et des plats de poissons épicés au gingembre et au piment. Etait-ce la nourriture, l’atmosphère de sensualité qui se dégageait de cette assemblée à peine voilée, et surtout de la présence à ses côtés de Valentine, dont il avait envie depuis la première fois qu’il l’avait vue, Rohan sentait monter en lui des bouffées de chaleur.
Dès le début du repas, des musiciens prirent place en bordure du cercle de pierres levées. Ils portaient des jambés et des sortes de pipeaux en os, et ils étaient vêtus de peaux de bête.
Les joueurs de jambé se mirent à jouer, en sourdine au début, puis les battements se firent peu à peu plus puissants. Un rythme lancinant se répandit dans le crépuscule mauve et parfumé, tandis que les flûteaux entamaient une mélodie répétitive qui semblait venir du fond des âges. Un mélange d’Irlande et d’Afrique qui pénétrait irrésistiblement la chair et l’esprit, déjà embrumé par les alcools servis dans de petites coupes.
La musique paraissait s’accorder parfaitement avec les vibrations de la Terre. Rohan regardait discrètement sa compagne. Il devinait, sous l’échancrure de la toge, la forme ronde de ses seins parfaits, et une liqueur de feu lui coulait dans les veines. Il semblait monter du sol comme une force irrésistible qui imprégnait peu à peu la moindre fibre de son corps. Les autres participants se laissaient aller à se balancer au rythme des tambours et des flûtes. Au-dessus d’eux s’étirait la draperie d’un ciel où jouaient les derniers rayons du soleil mourant. Lorsqu’il disparut, les étoiles se mirent à briller. Elles semblaient plus nombreuses qu’à l’accoutumée. Mais sans doute était-ce dû à la nouvelle lune proche. Il ne restait dans le firmament qu’un arc d’une finesse extrême en forme de C. Les ténèbres s’étaient abattues sur le parc, mais la musique continuait à jouer. Soudain, au centre du cromlech, un grand feu apparut, qui illumina le parc. Simultanément, deux couples vêtus eux aussi de peaux de bête firent leur apparition. Ils entamèrent alors une danse flamboyante, d’un érotisme échevelé qui acheva de mettre les sens de l’assistance en ébullition.
Un autre homme vêtu d’une robe couleur de sang avait fait son apparition près des musiciens, une sorte de barde qui clamait un poème dans une langue incompréhensible, aux intonations rauques.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Rohan.
— Du gaëlique, répondit Valentine. L’ancienne langue des druides. C’est un poème à la gloire de la Nature. Il dit que tout en elle est amour, comme le pollen qui s’échappe des fleurs pour aller fertiliser d’autres fleurs. Il chante aussi les amours animales et les amours des hommes et des femmes. L’amour est le moyen d’atteindre à l’extase divine.
Vivement troublé, Rohan commença à se douter de ce qui allait se passer. Outre les alcools parfumés, on leur avait offert une tisane épicée, à la subtile odeur de menthe poivrée, à laquelle se mêlait un soupçon de gingembre. Rohan avait l’impression d’être en état second. Il ne quittait pas Valentine des yeux. La jeune fille regardait fixement les danseurs. Tout à coup, elle se rapprocha de Rohan, saisit doucement sa main qu’elle invita à emprisonner l’un de ses seins. Puis elle se tourna vers lui et leurs lèvres se joignirent. Il sentit monter en lui une envie comme jamais il avait éprouvée.
Autour d’eux, des couples se formaient, des femmes et des hommes faisaient glisser leurs toges blanches, sans toutefois ôter leurs masques, et commençaient à se caresser. Rohan en éprouva une gêne obscure, qui s’effaça devant la montée impérieuse du désir qui lui nouait les reins. Il sentit les doigts fins de sa compagne glisser vers son bas-ventre, effleurer légèrement son sexe gonflé à l’extrême. Puis la main se retira et elle lui prit la main pour l’inciter à se lever. Décontenancé, il la suivit. Ils se dirigèrent vers les arbres centenaires qui cernaient le parc au nord, emportant la couverture sur laquelle ils avaient pris place autour du cromlech. Rohan nota que d’autres couples les imitaient. Dans son esprit, il ressentait la présence étonnée de Lara, qui percevait les échos de son désir. Cette présence insaisissable accentua encore son excitation.
Ils trouvèrent rapidement un coin d’herbe douce, uniquement éclairé par les lueurs mouvantes du grand feu, au loin. Les sens embrasés, Rohan saisit sa compagne par la taille. Avec agilité, elle fit glisser son vêtement et se retrouva nue dans ses bras, souple comme une liane, la respiration plus forte. Il ne comprit pas comment sa robe coula à son tour sur le sol. Les mains de Valentine se nouèrent derrière sa nuque et elle l’attira à elle pour l’inciter à s’allonger sur le sol. Dans la pénombre rouge, il sentit sa lourde chevelure glisser sur sa peau, ses lèvres et sa langue courir sur son ventre, sur ses bras et ses jambes, s’arrêter parfois en des endroits douloureusement précis. Il se laissa faire, imprégné d’un désir qu’il ne pouvait plus maîtriser. Mais il avait assez d’expérience pour accepter de ne pas brusquer les choses.
Lorsqu’elle se dressa au-dessus de lui pour un autre baiser, il voulut lui ôter son masque. Mais elle lui saisit vivement la main pour l’en empêcher.
— Non, dit-elle. Ce n’est pas à moi que tu vas faire l’amour. C’est à toutes les femmes du monde en même temps. C’est la Nuit magique du solstice, la nuit où tout est permis. A travers toi, je recevrai la semence de tous les hommes du monde.
Tout en déposant des baisers légers sur sa bouche, son cou, son torse, elle poursuivit à mots hachés :
— C’est la force de la nature qui passe à travers nous. Ecoute-la, ressens-la en toi.
L’esprit enfiévré, il parvint à lui saisir la taille. Il ne pouvait plus tenir. Alors, elle s’empala sur lui et commença à se mouvoir lentement, au rythme des jambés dont l’écho leur parvenait à travers les buissons. Des parfums enivrants montaient de la mousse et de l’herbe, de l’écorce des arbres centenaires, odeurs subtiles retenues au sol pendant le jour par la chaleur du soleil. Rohan fit tout ce qu’il pouvait pour se retenir. Il ne voulait pas la décevoir. Mais il finit par exploser en elle. Elle poussa un gémissement de joie. Tandis qu’elle s’effondrait sur lui, repue, il se souvint de ce que lui avait dit Salomé quelques semaines plus tôt. Ce soir, il avait vu la « petite cousine » à l’œuvre. Jamais il n’avait atteint un tel niveau d’orgasme. Il lui semblait s’être entièrement déversé en elle, s’être mêlé à elle d’une manière si intime que plus jamais on ne pourrait les séparer. Une douce torpeur s’empara de lui. Il se dit qu’il était amoureux. Comme jamais il ne l’avait été.
Mais elle lui laissa à peine le temps de reprendre son souffle et noua de nouveau ses jambes autour de ses reins pour l’amener sur elle.

La nuit dura longtemps, époustouflante, éreintante, exaltante, auréolée d’un goût de mystère et d’interdit. La forêt retentissait de gémissements, de cris équivoques. D’autres étaient restés sur place, autour du cercle de pierres levées, rendant hommage à la nature dans ce qu’elle avait de plus éblouissant, l’acte sexuel. Ce n’était pas une orgie, une bacchanale, c’était tout simplement un hymne à la beauté du monde, à l’extase merveilleuse apportée par la relation amoureuse, quels que fussent l’âge et la condition.

De l’autre côté de la mer, seule dans sa chambre de St Guénolé, Lara avait perçu le trouble et l’émotion qui s’étaient emparée de son visiteur mental, puis l’écho de sa jouissance l’avait envahie à son tour, et avait éveillé en elle des ondes de plaisir inattendues, une houle impérieuse qui la laissa inassouvie. Alors, dans le secret de la nuit noire et chaude, sa main gauche se referma sur le mamelon de son sein droit tandis que l’autre s’égarait vers son ventre. D’ordinaire, elle n’aimait guère ces attouchements solitaires, qu’elle n’utilisait que pour satisfaire un besoin trop exigeant. Cette fois, elle éprouva, en écho à celle de son partenaire invisible, une jouissance extraordinaire qui la laissa le souffle court.
Lorsque ses sens furent calmés, elle se surprit à sourire, puis à rire. Tout haut, elle dit :
— Je ne sais pas ce que tu as fabriqué, mon bonhomme, mais si un jour on réussit à se rencontrer, il faudra que tu m’expliques ce qui s’est passé cette nuit.

 A SUIVRE

 
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