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LA TERRE DES MORTS
PROLOGUE


Bien avant que la première pyramide fût érigée sur le sol d’Egypte, avant que les premiers menhirs fussent dressés en Bretagne et en Irlande, avant même que commençât l’Histoire, il fut une époque lointaine où les dieux vivaient au milieu des hommes. Ces dieux de sagesse et de bienveillance étaient connus sous le nom de « Titans ». Dix couples mythiques issus de l’union de Terriennes mortelles et d’Entités venues d’un monde inconnu. Dotés de pouvoirs supérieurs, ils étaient capables de se réincarner et ainsi de traverser les siècles pour veiller sur l’Humanité et l’aider à atteindre la Sagesse. Cette période légendaire fut appelée l’Âge d’Or. Pendant six mille ans, la paix régna sur cet empire bâti par les dieux, un pays mystérieux que certains appellent l’Eden, d’autres le Paradis. Pour d’autres encore, il est connu sous le nom d’Atlantide. Les sept îles de l’archipel atlante comportaient dix royaumes, et sur chacun d’eux régnaient un Titan et une Titanide. Pendant six mille ans, dans ce monde oublié, les hommes vécurent en harmonie avec la nature. Celle-ci leur fournissait des fruits et des animaux en abondance, une eau pure et claire, des forêts aux bois précieux. Le sous-sol regorgeait de minerais, de pierres précieuses et de roches belles et solides, calcaire, marbre et granit. Des cités magnifiques naquirent, se développèrent, offrant aux visiteurs émerveillés les trésors d’architecture de leurs palais, de leurs temples et même de leurs simples demeures, où l’on était accueilli avec la plus chaleureuse hospitalité.  
Les Atlantes étaient passés maîtres dans toutes sortes d’art : peinture, sculpture, musique, danse, théâtre et surtout poésie. Leurs navires sillonnaient tous les océans, depuis les lointaines terres gelées du continent austral jusqu’aux îles innombrables du grand continent oriental, car les Atlantes étaient de grands voyageurs, curieux des richesses de chaque pays qu’ils visitaient.
La pauvreté n’existait pas en Atlantide. Chacun mangeait à sa faim et possédait son propre toit. D’ailleurs, en ce temps-là, on considérait que la véritable richesse n’était pas la fortune, mais une vie bien remplie, faite de voyages, de rencontres, de moments agréables partagés avec ceux que l’on aimait.
Les Atlantes ignoraient jusqu’à la signification du mot « guerre ». Les seuls combats qu’ils livraient les opposaient aux épidémies et aux éléments déchaînés, tremblements de terre, tempêtes, cyclones.
Un jour pourtant, l’Atlantide sombra dans le chaos. Des divinités nouvelles surgirent du néant et livrèrent aux Titans une guerre sans merci. Alors, la paix ne fut plus qu’un souvenir, l’amour s’effaça devant la haine et le monde plongea dans la désolation.
Dans un premier temps, au cours de la terrible bataille de Poséidonia, la plus grande cité de l’Empire, les Titans remportèrent une victoire sur ces dieux infernaux connus sous les noms de Géants ou Serpents. Mais ce fut un triomphe bien trompeur, car, même vaincu et anéanti, l’ennemi avait atteint son objectif : les hommes avaient perdu leur innocence. Ils avaient appris le goût du sang et du combat, et la paix fut définitivement chassée du monde.
Sur les vingt Titans et Titanides, seuls six survécurent. Ces rescapés escomptaient que leurs compagnons, dotés du pouvoir de résurrection, reviendraient à la vie quelques années plus tard. Mais un piège infernal, tendu par les Géants, empêcha cette résurrection. Pire encore, douze années plus tard, le même piège se referma sur les Titans survivants, sans que l’on pût savoir qui en fut à l’origine, car les vaincus n’avaient pu reprendre vie dans un délai aussi court. Incapables de se réincarner, les derniers Titans disparurent à leur tour, et le monde tomba sous l’emprise des Géants.
Cette période de mort et de sang, de feu et de souffrance, fut appelé l’Âge des Ténèbres. Livrée aux divinités mauvaises, cristallisation des aspects les plus funestes de l’âme humaine, l’Atlantide sombra dans la décadence. Quelques siècles à peine après la disparition des Titans, la brillante civilisation qu’ils avaient fait naître s’était effondrée. Dans les ruines des cités autrefois si belles survivait un peuple dégénéré, sans loi et sans foi, ayant perdu la quasi-totalité des connaissances technologiques offertes par les Titans.
Peut-être cette déchéance provoqua-t-elle les foudres des Dieux, pères des Titans. Selon la légende, ce qui restait de l’archipel atlante fut entraîné au fond de l’océan au cours d’un cataclysme effroyable, en l’espace d’un seul jour et d’une seule nuit. Avec lui disparurent les divinités maudites. Seules quelques petites îles subsistèrent, ultimes vestiges d’un empire qui avait dominé le monde et lui avait apporté sa lumière, avant de semer la ruine et la terreur.
Le temps passa, les siècles devinrent des millénaires. Une à une, les cités des colonies lointaines qui avaient échappé à l’Apocalypse s’effondrèrent. Ne subsista plus dans la mémoire des hommes que le souvenir de la légende de ce paradis perdu.
Au moment où commence ce récit, les anciennes cités coloniales ont disparu, hormis une demi-douzaine d’entre elles. Des villes moribondes, comme Leonesse, ou repliées sur elles-mêmes, comme Thulea, patrie de la jolie reine Callisto. Des cités sans avenir, incapables à elles seules de rebâtir la civilisation. C’est une époque charnière. Près de six mille ans se sont écoulés depuis l’effondrement de l’Atlantide. Le vieux monde, retourné à l’Âge de Pierre, évolue lentement de la Préhistoire vers l’Histoire. Les hommes ont tout oublié des Titans. Tout au plus survivent-ils, dans l’esprit de certains peuples, comme des êtres de légende.
Dans le golfe de la Petite Mer, un enfant est né. Il s’appelle Jehn, fils d’Aalthus. Doté de pouvoirs étonnants, il découvre bientôt qu’il a été, dans ses vies antérieures, l’un des grands princes de l’Atlantide. Sous le nom d’Astyan, il a régné, en compagnie de son épouse, la belle Titanide Anéa, sur la plus grande cité atlante, Poséidonia.
Mais Poséidonia n’est plus qu’un lointain souvenir, et Astyan a repris vie dans un monde bien différent de celui qu’il a connu. Seules lui restent ses connaissances fabuleuses et l’Arkas, un navire qu’il a fait construire dans la ville de Leonesse. Sa vie nouvelle lui a apporté une autre épouse, la douce Attalante, et une troupe de compagnons, composée de marins et de rescapés de Leonesse. Errant sur l’océan après la découverte des îles d’Akhorya, vestiges de l’antique Archipel du Soleil, ils sont parvenus sur les côtes du Grand Continent occidental, jadis nommé Pontheus, dans un lieu sauvage appelé : le pays des Arcs-en-ciel.


PREMIERE PARTIE

LE PAYS DES ARCS-EN-CIEL

PREMIER CHAPITRE


Depuis le matin, un malaise diffus ne quittait pas l’esprit d’Astyan. Comme si une menace imprécise pesait sur eux. Pourtant, tout était calme. La forêt  profonde du pays des Arcs-en-ciel ne leur était pas hostile. N’avait-il pas noué des liens d’amitié avec les tribus d’indigènes Leurs chefs, impressionnés par ces voyageurs venus de l’autre côté du Grand  Fleuve, les avaient autorisés à construire un village sur la côte. On l’avait appelé Kodyac, par référence au nom de la tribu régnant sur ce territoire. Depuis leur arrivée, aucun incident n’avait troublé ces relations.
Très vite, Astyan avait acquis auprès des hommes à la peau couleur de vieux cuir une réputation de grand homme-médecine. Il était celui-qui-sait-écouter-à-l’intérieur-du-corps pour en chasser les mauvais esprits. On venait  de loin pour lui confier des malades. Astyan prenait le temps d’écouter chacun, d’examiner les blessures, de traquer les maladies. Ses connaissances profondes lui avaient permis de sauver plusieurs vies. En échange, on lui offrait  des couvertures, des flèches, des sacs de graines. Un grand chef lui avait même fait présent d’une longue hache à la forme particulière, aussi efficace au lancer qu’au combat rapproché. Ce «» à la lame  de silex, au manche magnifiquement décoré, était devenu, avec son épée d’orichalque, l’arme favorite du Titan.
Quelques jours plus tôt, Astyan avait quitté le village qu’il avait fait édifier sur un promontoire dominant l’océan pour suivre un vieux guerrier. Outre sa réputation de guérisseur, il était aussi l’homme-qui-parlait-avec-la-terre.  Au cours des expéditions de chasse menées avec les indigènes, ils avaient remarqué qu’il s’agenouillait souvent pour examiner le sol, portant des échantillons à ses lèvres, et prononçant des mots incompréhensibles  dans la langue qu’il partageait avec cet homme, étrange lui aussi, dont le visage était couvert de poils. Le capitaine Païdras portait depuis toujours une barbe épaisse qui avait beaucoup intrigué les indigènes, dont le visage  était glabre.
A présent, Astyan et Païdras revenaient vers le village, suivis par une dizaine de marins. Le Titan avait tout lieu de se réjouir. Les gisements de minerais de fer et de cuivre découverts grâce aux indications données par Houtakké,  le vieux guerrier qui dirigeait la tribu amie voisine, allaient lui permettre de renforcer l’équipement de son navire. Avec ces métaux, la fabrication d’armes puissantes devenait possible. Elles seraient nécessaires pour l’expédition qu’il comptait mener lorsqu’il serait prêt. Depuis qu’il avait construit l’Arkas, il nourrissait le projet de parcourir le monde à la recherche de ses frères Titans. Si lui-même était revenu à  la vie, il n’y avait pas de raison pour que les autres n’en aient pas fait autant. Depuis leur arrivée, il s’était régulièrement isolé afin de tenter d’entrer en communication mentale avec eux. Mais l’univers  éthérique avait perdu la limpidité qui était la sienne à l’époque de l’Atlantide. L’image qui le décrivait le mieux aujourd’hui était celle d’un océan chargé de boues, parcouru par des courants  contraires et des tourbillons permanents. Dans ces conditions, il était difficile de nouer un contact télépathique. Cette quête était d’autant plus délicate qu’il ignorait si ses compagnons étaient vivants.
Jusqu’à présent, toutes ces explorations n’avaient apporté aucun résultat. Cela ne l’avait pas découragé pour autant. Cette installation au pays des Arcs-en-ciel n’était qu’une étape. Il reprendrait  la mer dès qu’il aurait terminé d’équiper l’Arkas. Dès son arrivée, il avait également localisé une veine d’anthracite. Ce charbon à haute teneur en carbone alimentait depuis le turbopropulseur du navire.
Une profonde amitié liait Astyan et Païdras. Astyan était le seul à lui donner ce nom, venu du fond des âges. A l’époque de l’empire atlante, Païdras commandait l’Hedrenn, le superbe navire qui avait joué un  rôle décisif lors de l’affrontement avec la flotte ennemie. Pour les autres, il portait son nom thuléen, Diekaard, et dirigeait l’Arkas. Un autre point rapprochait les deux hommes Païdras était le seul à avoir connu  Anéa.
- Tu es soucieux, Seigneur dit-il.
- Oui, mon compagnon. Je crois que nous ferions mieux de hâter le pas.
- Mais que pourrait-il arriver ? Le ciel est clair et aucune tempête n’est en vue. Les hommes à peau rouge nous témoignent la plus grande amitié. Quant à ce maudit Alphéros et à ses disciples, ils ont disparu depuis bientôt  une année.
- Ce sont eux que je crains, précisément.
Lorsqu’il avait quitté Leonesse, quinze mois plus tôt, Astyan avait accepté de prendre à son bord une  centaine de voyageurs, pour l’essentiel des prêtres de l’ancienne religion de Yawehah, qui, pendant des siècles, avait réglé la vie de la cité. Mais, au cours d’un affrontement d’une rare violence, Astyan avait  anéanti le temple et la statue de ce dieu sanguinaire, auquel on sacrifiait des vies humaines, jusqu’à celle du roi, lorsqu’il devenait trop âgé. Basérès, le propre père d’Attalante, épouse du Titan, y avait  perdu la vie, et la jeune femme elle-même avait été sauvée d’extrême justesse. L’effondrement de Leonesse et de sa religion avait ouvert les yeux du grand prêtre Faerkos sur une autre réalité. Au contact du Titan,  il avait peu à peu abandonné ses anciennes certitudes.
Malheureusement, une fraction de ses compagnons, menés par un prêtre fanatique, Alphéros, refusait obstinément d’abandonner les pratiques cruelles de l’ancienne religion. Au cours de la traversée déjà, ils avaient tenté  d’immoler une femme. Astyan était intervenu à temps et la jeune Nyna avait été sauvée. Mais cet épisode n’avait fait que renforcer la rancœur d’Alphéros, qui avait terminé le voyage à fond de cale  en compagnie des plus radicaux de ses séides.
Arrivés dans le pays des Arcs-en-ciel, situé sur la côte orientale du grand continent de l’ouest, ils avaient été libérés, contre la promesse de ne plus jamais se livrer à leurs rites barbares. Dans les premiers temps, ils  l’avaient tenue. Mais le conflit avait très vite resurgi. Alphéros exerçait sur ses adeptes une influence néfaste, qu’il imposait par la terreur. Très vite, il s’était heurté à Astyan. Par la persuasion, le  Titan avait réussi à reprendre en main une bonne partie des dissidents, auxquels il avait su imposer sa personnalité. Alphéros n’avait gardé près de lui qu’une poignée d’irréductibles, des esprits faibles entièrement  soumis à sa volonté.
Afin de conserver son autorité, il s’était installé à l’écart du village avec ses fidèles. Mais le conflit était inévitable. Presque chaque jour, des discussions âpres opposaient les Leonessiens de Faerkos aux  autres, discussions qui, immanquablement, dégénéraient en batailles rangées. Astyan avait fini par chasser les encombrants prosélytes. Alphéros avait quitté les lieux en jurant que Yawehah lui accorderait de se venger, car il se croyait  détenteur de la seule vraie foi.
Ces événements avaient eu lieu une année auparavant, et on n’avait plus entendu parler d’Alphéros et de ses disciples. Au nombre d’une trentaine, ils ne risquaient pas d’inquiéter le village, fort de plus de  cent vingt habitants. Pourtant, Astyan n’avait pas oublié la menace du prêtre.

Deux heures plus tard, ses craintes se confirmaient. Comme ils arrivaient en vue de Kodyac, un tumulte inhabituel se fit entendre et une odeur de fumée leur pénétra les narines. D’épaisses volutes noires s’élevaient au-dessus  de la forêt.
- Le village est attaqué s’exclama Païdras.
Une bouffée d’angoisse envahit Astyan. Attalante était de taille à se défendre, car elle savait manier aussi bien l’épée que l’arc. Mais que pouvait-elle faire si l’ennemi était trop nombreux De plus,  Kodyac abritait des femmes et des enfants, incapables de se battre. Il se mit au pas de course, suivi par Païdras et les marins. Les dix hommes qui accompagnaient le Titan étaient tous des guerriers rompus au combat. Les rumeurs de la bataille s’enflèrent.
Ils parvinrent sur un promontoire, d’où l’on dominait la plate-forme où avait été édifié le village. Une ceinture forestière l’entourait, ouverte du côté de l’océan, que l’on apercevait  au-delà des frondaisons. Au loin, sur la plage où on l’avait échoué, l’Arkas avait apparemment été épargné par la bataille. Mais une partie du village était en flammes.
Lorsque le Titan et ses compagnons arrivèrent sur les lieux, l’ennemi avait déjà fui. Sur le sol gisaient de nombreux corps. Astyan poussa un juron terrible. Il ne s’était pas trompé parmi les morts et les blessés figuraient  plusieurs disciples d’Alphéros. Les autres appartenaient à une tribu inconnue. Marasthos, le colosse des Fravennes de Leonesse, vint à lui, le visage maculé de sang et de cendre.
- Nous avons réussi à les repousser, Seigneur. Ils sont repartis il y a moins d’une heure.
- Où est Attalante ?
- Je ne sais pas, Seigneur Elle est partie avec un petit groupe pour défendre le navire.
Sikky, la gamine rescapée des bas quartiers de Leonesse, surgit, suivie de son fidèle chien Tucos. Lui aussi avait reçu des blessures en défendant sa jeune maîtresse. Des traces de sang souillaient son pelage sur les flancs, mais il semblait  valide. Il vint lécher la main du Titan avec affection.
- Tu n’as rien, ma crevette
Elle répondit dans son langage vert, qu’il n’avait jamais réussi à lui faire abandonner.
- Non. C’est ce bâtard d’Alphéros. Il a fait ami-ami avec une tribu de dégénérés et il nous a attaqués. Mais on leur a flanqué une de ces ratatouilles!
Elle faisait la fière, mais il comprit qu’elle avait eu très peur.
- Tu crois que Tucos va s’en sortir ? demanda-t-elle, anxieuse.
- Oui, ma crevette, ses blessures ne sont pas graves. Mais toi, as-tu vu Attalante ?
- Elle a quitté le village pour combattre une poignée de ces imbéciles qui voulaient foutre le feu à l’Arkas.
- Merci.
Suivi de Païdras, Astyan ressortit du village et courut en direction de la grève battue par les flots. Une angoisse intolérable lui serrait le cœur. La bataille était terminée depuis une heure. Attalante aurait déjà dû être  là.
- Oh, non! murmura-t-il.
Sur un promontoire rocheux, il venait d’apercevoir un petit groupe de Thuléens, qui entouraient deux corps, l’air désemparé. L’un d’eux était celui d’Attalante. Ecartant les marins, il s’agenouilla  près d’elle. Mais il était déjà trop tard. Une flèche précise avait transpercé le cœur de la jeune femme. Elle ne respirait plus.
- Nooon! hurla-t-il.
L’autre mort était un jeune indigène d’une tribu allié qui était venu s’installer à Kodyac avec sa famille. Le jeune homme vouait une grande admiration à Attalante, qui le battait régulièrement à la course.  Mais ni l’un ni l’autre ne courraient plus jamais. Astyan serra les dents pour ne pas éclater en sanglots. Avec Attalante disparaissait toute une période de sa vie. Puis une colère incoercible s’empara de lui. Alphéros  avait commis ses derniers crimes.
Il revint vers le village, l’âme déchirée, portant le corps de son épouse dans ses bras, suivi par un Païdras bouleversé. Lui aussi aimait beaucoup Attalante. La nouvelle de sa mort désespéra la population du village. Marasthos,  l’ancien truand, les yeux brouillés par les larmes devant le corps de la jeune femme, expliqua d’une voix rauque
- Ils ont surgi ce matin des collines. Nous n’avons eu que le temps de nous réfugier ici.
Au cours de la bataille, quatre hommes avaient été tués, et une douzaine d’autres blessés. Une femme, épouse de l’un des prêtres de Leonesse, avait, elle aussi, perdu la vie en défendant les enfants.
- Ils paieront tout ça gronda le Titan. Je les traquerai tous jusqu’au dernier.
Soudain, Sikky apparut, en larmes. Derrière elle venait un petit groupe de marins qui portaient deux autres corps mutilés et décapités qu’ils avaient récupérés à quelque distance du village. Aux vêtements, Astyan reconnut  Haldrean, le vieux sage des Fravennes, et le grand prêtre Faerkos.
- Ils les ont tués, eux aussi, se lamenta Marasthos. Nous le savions déjà. Ce matin, les deux vieux s’étaient éloignés pour cueillir des plantes médicinales. Ces chiens les ont capturés et les ont décapités. Lorsqu’ils ont attaqué le village, ils brandissaient leurs têtes au bout de leurs lances pour nous faire peur.
Astyan s’agenouilla près des corps et leur prit les mains, partagé entre la douleur et la fureur. Haldrean était l’une des rares personnes qui conservait dans les replis de sa mémoire le souvenir de la belle civilisation atlante.  Il en connaissait la langue, transmise pendant des générations. Quant à Faerkos, l’ancien grand prêtre de la religion de Yaweha, il avait su ouvrir son esprit au monde depuis qu’il avait abandonné son ancienne croyance. Malgré  son âge, il se passionnait pour tout ce qu’il découvrait aux côtés du Titan avec un enthousiasme juvénile. Tous deux ne méritaient pas de périr d’une manière aussi ignominieuse.
Lorsqu’il se redressa, Sikky vint se réfugier dans les bras du Titan.
- Tu vas les bousiller, hein, Astyan, dit-elle d’une voix rauque de chagrin. Il faut crever ces vomis de porc Les pendre avec leurs tripes!
L’esprit vide, le Titan serra la fillette contre lui. Autour de lui, il entrevit les visages de ses autres compagnons, Fehron, le maître de nage de l’Arkas, avec son énorme barbe rousse, le front ruisselant de sang. Nyna, la compagne  de Marasthos, qui attendait un bébé Mérée, la servante d’Attalante, qui se couvrait le visage de boue hurlant de douleur, Baalder et Kerwynn, deux fidèles thuléens, tous les autres...
Cette bataille était une monstruosité, une folie absurde issue de l’esprit d’un prêtre fanatique assoiffé de pouvoir et de sang. Il paierait pour tout cela, mais le mal qu’il avait commis était irréparable. L’image d’Attalante ne quittait pas Astyan. Il se maudit de n’être pas resté près d’elle.

Plus tard, tandis que l’on éteignait les incendies, Astyan réunit les villageois.
- J’ai fait montre de trop d’indulgence avec ce chien d’Alphéros, clama-t-il. Tuer des vieillards et des femmes ne mérite aucune pitié. Je vais poursuivre ce misérable et l’éliminer une bonne fois pour toutes.  Dans quelle direction ont-ils fui ?
- Vers le sud, répondit Païdras. Nous avons déjà retrouvé leurs traces.
- C’est bien. Nous nous lancerons à leur poursuite demain à l’aube. Païdras, tu viendras avec moi, ainsi que des volontaires. Vous connaissez tous l’art du combat atlante, que je vous ai enseigné.
Une trentaine d’hommes s’avancèrent spontanément.
- Merci, mes amis. Nous ne reviendrons que lorsque nous aurons vengé nos morts. Ce soir, nous allons leur rendre hommage.

Le chef du peuple voisin, allié privilégié d’Astyan, était aussitôt accouru lorsqu’il avait appris le drame. Certains des siens figuraient au nombre des victimes. Avec lui, la moitié de la tribu était venue. Comme le  voulait la coutume indigène, leurs défunts furent installés dans la forêt, sur des plates-formes de bois, et recouverts de peaux de bêtes, afin que le Grand Esprit puisse aspirer leurs âmes. Pour Attalante et les autres, on dressa des  bûchers à l’écart du village.
Astyan disposa sur le corps de sa compagne l’arc magnifique qu’il lui avait lui-même fabriqué, et avec lequel elle avait abattu une dizaine d’agresseurs avant de succomber. Revêtue de sa tenue préférée, un pantalon  de cuir noir court et serré et une tunique de daim effrangée, elle paraissait dormir. Astyan déposa un baiser sur les lèvres à présent glacées, puis recouvrit le corps d’une couverture de peau et s’écarta.
Avec le temps, ses pouvoirs étaient revenus. Sous le regard brouillé de larmes de ses compagnons, il se concentra sur les branches sèches du bûcher. Il y eut un craquement, puis une petite flamme jaillit, qui s’amplifia rapidement.  Quelques instants plus tard, un feu haut et clair avait pris possession de la sépulture, attisé par un vent frais venu du large.
Astyan resta longtemps à contempler les flammes qui s’élevaient dans la nuit tombante. Il lui semblait qu’une malédiction étrange pesait sur ses compagnes. Myria, sa première épouse de Trois-Chênes, avait péri à  Yshtia, quelques années plus tôt. Aujourd’hui, c’était le tour d’Attalante. Pourquoi les dieux se montraient-ils si cruels ? Lui reprochaient-ils d’avoir oublié sa compagne atlante, Anéa ? Mais un gouffre de  temps le séparait d’elle. Depuis des années, les songes au cours desquels elle lui apparaissait ne s’étaient plus manifestés. Alors, que devait-il faire ? Devait-il renoncer pour toujours à la compagnie d’une femme ?
Lorsque la petite Sikky lui prit la main pour le ramener vers le village, il se laissa faire. Son esprit tourmenté ne connaîtrait plus de repos tant qu’il n’aurait pas assouvi sa vengeance.

Le lendemain, il se leva avant l’aube et prépara ses armes l’épée d’orichalque et le tomahawk à lame de silex. Outre ses trente volontaires, il reçut le renfort d’une cinquantaine de guerriers alliés, commandés  par Kattabé, le propre fils du chef Houttaké. Laissant la garde du camp sous la protection de Marasthos et de la tribu amie, il se mit en chasse.

A SUIVRE...

 
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