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LES TIGRES DE TASMANIE
EXTRAITS


EXTRAIT N°1
Au cours du repas, la jeune femme fit la connaissance d’Ambrose Richmond, le mari de sa nouvelle amie. Sa société de transport fournissait les énormes camions qui convoyaient jusqu’au port de Strahan le cuivre et le soufre extraits des mines de Queenstown, ou encore les chariots transportant les tonnelets de bière brassée à New Norfolk. C’était un homme de forte corpulence, au visage sévère. Il aborda Clémentine avec une certaine circonspection, peut-être parce qu’elle était une femme, peut-être parce qu’elle était française, ou encore les deux. Lorsqu’il apprit qu’elle avait son diplôme de médecine, son scepticisme et sa méfiance s’accentuèrent.
- La médecine est une affaire d’homme, déclara-t-il d’un ton péremptoire. Dans un hôpital, le rôle des femmes est de soigner les malades en tant qu’infirmière. Mais il semble que le monde ait aujourd’hui perdu la tête. Les femmes ne savent plus se tenir à leur place. Elles veulent exercer les mêmes métiers que nous, médecins ou chef d’entreprise. Elles ont même obtenu le droit de vote au début du siècle. L’Australie est d’ailleurs le seul pays au monde où les femmes votent1. Je vous demande un peu ! Les autres pays doivent bien se moquer de nous !
Clémentine se garda bien de répondre. Elle ignorait que les femmes pussent voter dans ce pays. Émilie riposta :
- Et pourquoi les femmes n’auraient-elles pas le droit de vote, mon ami ?
- Parce qu’elles votent comme leurs maris ! Leur suffrage n’a aucune influence sur le résultat.
1. En Australie, les femmes ont obtenu le droit de vote dès 1894. Les États-Unis n’ont suivi qu’en 1920, la Grande-Bretagne En 1928. Et la France en... 1945.
- Êtes-vous donc si certain que je vote comme vous ?
- Mais, ma chère...
- Taisez-vous, Ambrose ! Vous allez dire des bêtises. Vous vous êtes déjà montré suffisamment désagréable avec notre invitée. Clémentine est médecin. Et elle a probablement sauvé bien des vies au cours de cette terrible guerre.
- Bah ! répliqua-t-il. Une femme est peut-être capable de suivre jusqu’au bout des études de médecine. Mais il faudra toujours un homme au-dessus d’elle pour la diriger.
Une colère sourde gagna Clémentine. Elle déclara d’une voix froide :
- Monsieur Richmond, j’ai vu des hommes, des brancardiers, s’évanouir devant les blessures reçus par certains soldats. Croyez-moi, il faut du courage pour replacer à l’intérieur d’un ventre les intestins mis au jour par un coup de baïonnette, ou pour soigner un visage détruit par un lance-flammes.
Ambrose pâlit. Clémentine poursuivit :
- Il m’est arrivé plusieurs fois de pratiquer ce genre d’opération. À Verdun, les chefs médecins n’étaient pas toujours disponibles, en raison de la trop grande quantité de blessés. Moi, une simple femme, j’ai dû à de nombreuses reprises prendre seule des décisions. Lorsque je suis partie, mes supérieurs m’ont dit que plus de mille soldats me devaient la vie. Ils ont ajouté que peu de médecins hommes pouvaient se prévaloir d’une telle réussite. En trois ans de campagne, cela fait une vie par jour. Hélas, pour les sauver, il m’a fallu souvent amputer une jambe ou un bras, parfois sans anesthésiant. Nous manquions de médicaments, conservés pour les officiers supérieurs qui se moquaient bien de la souffrance des simples soldats.
- Je... je ne mets pas en doute vos capacités, chère amie, s’excusa Ambrose, embarrassé. Une femme est sans doute capable d’être un bon médecin. Mais nous ne sommes pas habitués à une telle situation, vous comprenez.
- Il faudra pourtant vous y faire, répondit Clémentine. Dans l’avenir, les femmes médecins seront de plus en plus nombreuses. Et elles obtiendront le droit de vote ailleurs qu’en Australie.
Émilie renchérit :
- C’est vrai ! Les États-Unis songent sérieusement à le leur accorder. Ainsi que la Grande-Bretagne.
Clémentine éclata de rire.
- Il n’y a guère que la France qui soit en retard à se sujet.
Devant une telle coalition, et le regard noir que lui adressa Émilie, Ambrose finit par capituler.
- C’est bien, madame Smith, dit-il. Pardonnez-moi de me montrer si méfiant, et soyez la bienvenue sous mon toit. Il est rare de rencontrer une femme possédant une personnalité aussi... affirmée que la vôtre.
- Depuis plusieurs années, j’ai dû me défendre seule, Monsieur Richmond.

Plus tard, Ambrose laissa Émilie et Clémentine en tête-à-tête.
- Il ne faut pas lui en vouloir, déclara Émilie. Ce vieil imbécile n’est pas méchant, mais il est persuadé que les femmes ne sont sur terre que pour faire des enfants et les élever. Cela ne l’empêche pas de faire tout ce que je désire.
Elle se rapprocha de Clémentine et ajouta d’un air entendu :
- Le secret, avec les hommes, c’est de leur laisser croire que sont eux qui commandent. Ils adorent diriger, cela les flatte. Mais, avec un peu de finesse, il est facile de les amener là où l’on veut.
Mise en verve par une Fine Champagne qu’elle faisait venir de France, Émilie fit ses confidences à Clémentine. Elle avait rencontré Ambrose à Paris, alors qu’elle était danseuse dans les opéras-bouffes d’Offenbach. Le riche homme d’affaire, en voyage en Europe, avait succombé aux charmes du french cancan et aux jambes joliment dessinées de la demoiselle. Il lui avait fait une cour enflammée, lui avait envoyé de pleins paniers de roses, des bijoux, puis avait offert de l’épouser. À cette époque, le séduisant Tasmanien n’avait pas encore pris d’embonpoint, et la situation qu’il offrait à la petite danseuse française était des plus confortables. Seul inconvénient, il fallait quitter Paris pour l’autre bout du monde. Mais Émilie avait la tête sur les épaules. Elle savait que sa carrière ne durerait pas très longtemps, et que ses chances de décrocher un bon parti s’amenuiseraient à mesure que les années passeraient. Elle avait accepté, convolé en justes noces sous le regard envieux de ses camarades. Puis elle avait parcouru l’Europe au bras de son mari tout neuf, et tout fier de se promener en compagnie d’une aussi jolie femme. Ils avaient traversé l’Atlantique, visité les États-Unis naissant, depuis New York jusqu’à San Francisco, que le terrible tremblement de terre de 1906 n’avait pas encore détruit. Dans chaque lieu, Ambrose prenait des contacts, visitait des entreprises, s’enrichissait d’expériences industrielles nouvelles. Après un voyage qui avait duré plus de trois ans, ils étaient revenus en Tasmanie, où il avait repris l’entreprise paternelle, déjà bien implantée. Il avait installé sa petite danseuse dans la maison qu’elle occupait toujours, et elle n’avait pas été longue à faire la conquête de la bonne société de Hobart. Elle avait largement contribué à répandre la culture française.
Dix ans plus tôt, elle avait créé le Cercle français et organisé des salons où on lisait de grands poètes comme Victor Hugo, Lamartine, Gérard de Nerval, Musset ou Vigny. On y commentait aussi les derniers romans publiés en France, qui arrivaient sur place avec quelques mois de retard. Elle conservait une correspondance régulière avec ses anciennes amies, qui l’informaient de ce qui se passait là-bas.
Son seul regret était de ne pas avoir eu d’enfant.
- Ambrose et moi avons dû renoncer après trois fausses couches, précisa-t-elle. Une quatrième aurait risqué de me coûter la vie. Alors, je me suis fait une raison. Mais, en vous regardant, je ne peux pas m’empêcher de penser que je pourrais avoir une fille de votre âge. Et une petite fille aussi belle que Mary.
Émue, Clémentine prit la main d’Émilie et la serra avec affection. Les yeux brillants, Émilie ajouta :
- C’est pourquoi je suis heureuse que vous soyez là. Vous pourrez rester le temps qu’il vous plaira.


EXTRAIT N°2
Le trente et un décembre, Clémentine, sous l’oeil admiratif de Loona, contempla son reflet dans la psyché qu’elle avait amenée de France. Sa conversation avec Émilie lui avait fait beaucoup de bien. Son amie avait raison. Ne fût-ce que pour sa fille, elle n’avait pas le droit de se laisser aller. Elle avait toujours pris plaisir à se montrer coquette, à porter de jolies robes.
Elle avait passé deux heures à composer une coiffure qui relevait ses cheveux sur sa nuque, et mettait en valeur l’ovale parfait de son visage. Ainsi, elle ressemblait à une nymphe ravissante.
Les seuls bijoux qu’elle possédait lui venaient de sa mère. Ils consistaient en une bague et un collier d’or fin orné de turquoises. De même, elle se maquillait très peu, et évitait le khôl, dont les Parisiennes avaient tendance à abuser afin de se dessiner un regard de biche. La couleur très claire de ses yeux ne nécessitait aucun artifice supplémentaire.
Elle sourit à son reflet et passa une cape pour se rendre chez Émilie.

Celle-ci l’accueillit avec un visage ravi.
- Vous êtes métamorphosée ! s’exclama-t-elle.
Elle posa un doigt léger sur les épaules nues de Clémentine et ajouta :
- Voilà une audace que l’on ne connaît pas ici, ajouta-t-elle. J’ai dans l’idée que vous allez provoquer une petite révolution et susciter quelques jalousies. Aucune femme ici n’oserait porter une robe aussi... suggestive.
Une certaine gêne envahit Clémentine.
- Justement. Je crains que cette robe ne soit un peu trop...
Émilie éclata de rire.
- Eh bien tant pis. Je veux que vous soyez la reine de cette soirée. Venez !
Clémentine comprit qu’Émilie revivait, à travers elle, ce plaisir de séduire qui avait été le sien trente années auparavant. Son amie lui prit la main et lui chuchota à l’oreille :
- N’ayez aucune crainte, ma chérie. Vous avez tout pour vous : la beauté, le port de tête altier, le regard brillant qui traduit à la fois la volonté et l’intelligence. Vous êtes magnifique.
La jeune femme éprouva une nouvelle bouffée d’affection envers Émilie. Celle-ci la traitait comme la fille qu’elle n’avait pas eue. Un peu embarrassée, elle la suivit dans le parc où les domestiques avaient déjà dressé les tables. Des coupes proposaient les fruits particuliers à la Tasmanie : bopple nut, quandongs, confitures de prune d’Illawara, tamarins, snowberries, noix de Pandani. Les deux petites métisses passaient parmi les convives en offrant des verres de champagne. Une ribambelle de gamins de tous âges courait en tous sens dans le parc.
À l’écart se dressaient trois braseros, sur lesquels des hommes disposaient de la viande à griller. Le torse nu à cause de la chaleur, ils surveillaient la cuisson en arrosant régulièrement la chair de sauce. D’autres débouchaient bouteilles de vin et de bière. Tous s’arrêtèrent pour contempler l’arrivante.
Clémentine s’était attendue à retrouver les parents des enfants auxquels elle donnait des cours. Mais il n’y avait là que Herbert Fischer et son épouse, Constance. Elle ne connaissait pas les autres, au nombre d’une centaine. Émilie lui présenta une foule de personnes dont elle eût été incapable ensuite de se souvenir les noms. Aux regards que lui adressaient les hommes et les femmes, elle se rendit compte qu’Émilie avait dit vrai. Même si les robes avaient perdu de leur rigidité coutumière, aucune femme ne pouvait rivaliser avec l’élégance de sa tunique. Il se dégageait d’elle une sensualité à laquelle les hommes étaient loin de se montrer insensibles. Très vite, une cour d’admirateurs se constitua autour d’elle. Dès que sa flûte de champagne était vide, quelqu’un la remplissait. Bientôt, la tête lui tourna un peu.
On lui apporta de la viande grillée, des fruits, des gâteaux. Au fil des brèves conversations partagées avec ces inconnus, elle apprit qu’il existait en Tasmanie une véritable communauté française, échouée au hasard des pérégrinations de chacun. Ils descendaient d’authentiques aventuriers, d’explorateurs un peu pirates, de paysans ou d’artisans désireux de construire leur vie sur une terre nouvelle. Certains avaient quitté leur pays pour répondre à un idéal religieux ou philosophique... ou pour échapper à une condamnation. Beaucoup avaient épousé des métisses, et leurs enfants avaient le teint couleur pain d’épices. Parmi eux, plusieurs avaient participé à la guerre, sous l’uniforme australien, soit sur le sol français, soit lors du terrible engagement du détroit des Dardanelles, au cours duquel plusieurs dizaines de milliers d’hommes avaient trouvé la mort. L’un d’eux avait le visage brûlé, un autre avait perdu le bras gauche, un troisième avait la jambe coupée au-dessus du genou. Cela ne les empêcha pas de rivaliser de prévenance envers Clémentine.
- Quelle est cette viande ? demanda-t-elle alors qu’on lui apportait une assiette.
- Du kangourou à cou rouge, répondit le jeune homme à la jambe coupée. Goûtez, c’est très bon.
Un peu réticente, Clémentine planta les dents dans la chair grillée. L’intérieur était saignant, sans doute parce que la viande avait été saisie. Le goût se situait entre le gibier et le boeuf, mais la chair était plus tendre.
- Alors ? s’enquit le jeune homme.
- C’est surprenant, répondit Clémentine. Je ne pensais pas que le kangourou se mangeait. C’est un animal plutôt charmant.
- Une vraie saloperie, rétorqua l’homme au visage brûlé. Il y en a partout, et ils démolissent les jardins et les clôtures. Si on ne les mangeait pas, ils nous chasseraient bientôt du pays. Autrefois, ils constituaient la nourriture de base des Aborigènes.
- La viande doit être vieillie pour acquérir tout son goût ! reprit l’unijambiste, peu désireux de voir l’autre lui voler la vedette.
Il montra sa jambe coupée.
- Je l’ai perdue à Verdun, déclara-t-il fièrement. Une rafale de mitrailleuse me l’a tranchée net. C’est un miracle d’avoir gardé l’autre intacte.
Ne voulant pas être en reste, Visage-brûlé montra la partie gauche de sa figure :
- Ca, c’est un lance-flammes. Je me suis trouvé face à face avec un Allemand. Quand j’ai vu la flamme jaillir, j’ai eu le réflexe de tourner la tête. Mes vêtements se sont mis à brûler. Je n’ai dû la vie qu’à un trou d’eau dans lequel je me suis jeté aussitôt. J’ai eu la chance de conserver mes deux yeux.
Le manchot intervint à son tour.
- Moi, c’est un éclat d’obus. Il m’a emporté le bras d’un seul coup. Je ne m’en suis pas rendu compte sur le moment. Nous menions un assaut hors de la tranchée. J’ai continué à avancer. Tout à coup, j’ai senti que mon fusil devenait bizarrement lourd. Et je me suis aperçu que seul mon bras droit le tenait. J’ai regardé : mon bras gauche avait disparu. J’ai mis un long moment avant de comprendre. Quand j’ai compris, j’ai commencé à avoir mal, et je suis tombé dans les pommes. Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite. Je me suis réveillé sur un lit d’hôpital, et la guerre a été terminée pour moi.
Il cracha un juron, et ajouta :
- Pas fâché d’en avoir fini, d’ailleurs. Là-bas, c’était l’enfer. Si je vous disais tout ce que j’ai vu...
- Je le sais, répondit doucement Clémentine. J’ai terminé mes études de médecine sur le Front, à côté de Verdun, justement. Des blessures comme les vôtres, j’en ai soignées beaucoup, et des plus graves.
- Vous étiez médecin militaire ! s’exclamèrent simultanément les trois hommes.
Ils se regardèrent, interloqués. Ils avaient exhibé leurs blessures dans le but de l’impressionner. Mais voilà qu’elle leur avouait qu’elle aussi avait fait la guerre...
- Allez, vous dites ça pour nous faire marcher, s’exclama le manchot.
Puis, gêné, il se mit à tousser, conscient de sa gaffe envers l’unijambiste.
- Je ne vous mens pas. Je suis bien médecin. Et je suis restée sur le Front de février 1916 à août 1918. J’y ai perdu mon mari.
Elle ajouta, pleine d’espoir :
- D’ailleurs, vous l’avez peut-être connu. Il était de Hobart. Il s’appelait William Smith.
Ils hochèrent la tête puis Visage-brûlé répondit :
- Ce nom ne m’évoque rien. Mais ça ne veut rien dire. Plus de deux mille gars sont partis d’ici.
Les quelques mots échangés avaient changé la nature de l’intérêt que les trois anciens soldats portaient à Clémentine. Ce n’était plus seulement une jeune femme désirable qu’ils avaient en face d’eux. C’était une camarade de combat. Leur attitude se modifia aussitôt. Ils ne furent pas longs à évoquer des endroits et des personnages qu’ils avaient connus.
Mais elle ne resta pas longtemps prisonnière de leurs griffes affectueuses. Après le repas suivait un bal. Dans le prolongement de la terrasse, on avait installé un plancher flanqué d’une estrade. Un orchestre d’une demi-douzaine de musiciens vint y prendre place. Aussitôt, des hommes se pressèrent autour de Clémentine pour lui réclamer une danse. Elle passa ainsi entre plusieurs bras, revendiquée par des cavaliers de tous âges. L’haleine de certains fleurait le champagne, le cidre, la bière ou le whisky, mêlée à des relents de tabac. Mais ils n’en avaient cure, et cela ne les empêchait pas de lui adresser compliments dithyrambiques et propositions coquines, qu’elle balayait d’un sourire. Ce qui ne les décourageait pas pour autant. Ils lui donnaient leur nom, insistaient pour la revoir une fois la fête achevée. Un audacieux parvint même à lui voler un baiser sur la bouche, dont elle ne songea même pas à se fâcher.
Elle se rendit très vite compte que les musiciens manquaient un peu d’imagination. Ils connaissaient surtout les danses américaines comme le square-dance, le one-step ou le fox-trot. Parfois, ils se laissaient aller à une valse, voire un exotique paso-doble que peu de femmes se risquaient à entreprendre. Convoitée par les hommes, Clémentine trouva à peine le temps de souffler, jusqu’au moment où Émilie interrompit musique et conversations en annonçant que l’année nouvelle était sur le point de naître.
Au douzième coup de minuit, égrené par les cloches de la cathédrale Ste Mary, un feu d’artifice éclata, illuminant le parc de poussières d’étoiles. A ce moment, un homme aux cheveux poivre et sel s’approcha de Clémentine. Il devait avoir dépassé la cinquantaine. Une barbe courte et bien taillée ornait son visage. Il était taillé en hercule, et vêtu d’un costume clair qui le serrait un peu. Son regard amusé pétillait de malice ; ses yeux, d’un bleu très pâle, se striaient de petites pattes d’oie. Il émanait de l’inconnu un charme indéniable. Clémentine avait déjà remarqué qu’il l’observait de loin, lorsqu’elle évoluait dans les bras d’un autre. Mais il ne l’avait pas encore abordée.
- Notre hôtesse nous a présentés tout à l’heure, dit-il dans un français marqué par un accent anglais à peine perceptible. Je ne sais si vous vous souvenez de moi : Peter White.
- Je me souviens de vous, Monsieur. Vous faites partie du cercle des Tasmaniens francophiles et vous parlez notre langue sans accent.
- J’ai vécu plusieurs années en France.
Il lui adressa un sourire irrésistible et poursuivit :
- J’aurais aimé vous demander une danse, mais je trouve ces rythmes un peu ennuyeux. J’ai constaté que vous dansiez divinement bien. Aussi, j’aurais aimé...
Il hésita, puis demanda :
- Savez-vous danser le tango ?
L’intérêt de Clémentine s’éveilla aussitôt.
- Vous connaissez le tango ?
- J’ai vécu à Buenos Aires, il y a... pas mal de temps. Mais je n’ai jamais oublié cette danse extraordinaire. Ici, à Hobart, il n’existe qu’une seule taverne où on le pratique. Elle se trouve dans un quartier mal famé du port. Les gens de la bonne société ne s’y rendent pas. Mais je ne fais pas vraiment partie de la bonne société.
- Ah oui ?
Il lui adressa un clin d’oeil malicieux.
- Ici, on m’a surnommé le “ Pirate ”. Mais je sais danser le tango. Et vous ?
- Je le danse aussi. À Paris, il était à la mode.
Il fit la moue.
- Je n’ai qu’une crainte, c’est que nos braves musiciens n’en connaissent aucun.
- Eh bien, nous allons leur offrir l’occasion de se reposer. Ils doivent avoir soif. Venez !
Elle lui tendit son bras et l’entraîna. Clémentine se dit qu’elle devait être un peu grise pour se conduire aussi familièrement avec un homme dont elle ignorait tout. Mais, en quelques mots il s’était créé entre eux une singulière complicité. Elle expliqua :
- J’ai rapporté un phonographe de Paris, et je possède plusieurs disques de tangos. Il y en a un que j’aime particulièrement. Il s’intitule “ Jalousie ”.
- Je le connais.
Dès que le feu d’artifice fut terminé, les musiciens, ravis de céder la place à l’appareil, se précipitèrent sur le vin et la bière, dont leur prestation les avait trop longtemps privés à leur goût. Intrigués, les invités virent Clémentine et son compagnon prendre place sur la piste. Celui-ci emprisonna sa cavalière d’un bras puissant, puis la musique les entraîna. Dès les premiers instants, la complicité qui les avait rapprochés un peu plus tôt se confirma. On eût dit qu’ils dansaient ensemble depuis toujours. Les virevoltes harmonieuses dévoilaient les jambes longues et fines de Clémentine, provoquant parfois des murmures de protestations de la part de certaines femmes, d’admiration et d’envie chez d’autres. Quant aux hommes, ils étaient subjugués par la beauté de la danseuse, par la grâce et le charme qui se dégageait de ses mouvements. Près d’Émilie, Constance Fischer, qui avait un peu abusé du champagne, s’agitait avec un plaisir évident. Visiblement, elle aurait aimé savoir danser le tango plutôt que le one-step.
Clémentine ne savait plus très bien où elle se trouvait. Elle avait toujours aimer danser, et particulièrement ce tango argentin, qui alliait la sensualité à la virtuosité. Ce diable d’homme devait mesurer plus d’un mètre quatre-vingt-dix. Et malgré son âge, il faisait preuve d’une vitalité et d’une force étonnantes. Entre ses bras, elle avait l’impression de ne plus rien peser. La main agrippée à sa taille était à la fois ferme et douce. Le regard accroché au sien brillait de joie. Peter White s’amusait visiblement beaucoup. Elle devinait sans peine ses pensées. Il était fier de prouver qu’un homme de son âge pouvait encore surprendre les jeunes, fier aussi de tenir entre ses bras la plus jolie femme de la soirée. Ravi également de provoquer un petit scandale face aux quelques puritains qui hantaient les lieux, et qu’il avait entendu médire de la tenue audacieuse de la jeune Française.
Lorsque la danse s’acheva, tous deux avaient le souffle court, mais un sourire épanoui illuminait leur visage. Après un moment d’hésitation, un tonnerre d’applaudissements salua leur prestation.
Clémentine se laissa guider jusqu’à un banc où ils prirent place. Tandis qu’une jeune métisse leur apportait des boissons, elle observa discrètement son compagnon. Peter était vraiment un bel homme. Sa voix était chaude et grave, enveloppante. Était-ce l’effet du champagne, de l’atmosphère mystérieuse de cette nuit de la Saint Sylvestre australe, où tout allait à l’envers ? Il avait deux fois son âge, mais Clémentine ne pouvait se défendre d’éprouver une étrange attirance pour lui. Il y avait en lui quelque chose de rassurant, de réconfortant. Elle ne le connaissait pourtant que depuis quelques minutes. Il demanda :
- Vous plaisez-vous à Hobart ?
- J’ai été accueillie avec une telle gentillesse que je ne songerais pas à me plaindre. Et puis, par certains côtés, cette ville me rappelle un peu l’Angleterre, où j’ai vécu deux ans.
- Vous avez raison. Les Anglais ont apporté leur style victorien, géorgien ou néogothique. Ils ont reproduit ici une sorte de petit Londres, afin d’y retrouver le confort et les manies qu’ils avaient là-bas. Mais ce n’est pas la vraie Tasmanie.
- Et c’est quoi, la vraie Tasmanie ?
Il ne répondit pas immédiatement.
- Si un jour vous me faites l’honneur de me rendre visite dans mon domaine, je vous montrerai le visage réel de l’île. Certains diront qu’il pleut souvent, qu’il y fait froid dès le début de l’automne, et que nous sommes isolés du reste du monde. Ceux-là sont aveugles. Il est vrai que l’île est loin de tout. Mais c’est un pays neuf, magnifique et sauvage. Il faut savoir l’apprivoiser. J’ai beaucoup voyagé, depuis l’Amérique du sud jusqu’en Chine, en passant par l’Indonésie et les Philippines. Partout, les Européens - et particulièrement les Anglais - ont imprimé leur marque et provoqué des ravages. Ils s’imaginent dominer le monde parce qu’ils le façonnent à leur manière. Mais bien souvent, ils saccagent, ils détruisent, ils massacrent, sans rien comprendre aux pays qu’ils plient à leur volonté. Et ils passent à côté de leur beauté et de leur richesse.
Clémentine songea que son père lui avait dit des choses semblables.
- Vous ne vivez pas à Hobart ? demanda-t-elle.
- J’y possède une demeure, mais j’y viens rarement. Elle me sert surtout lorsque je viens traiter mes affaires ou voir des amis. J’habite le bush, au pied des montagnes forestières de l’ouest.
- Le bush ?
- C’est ainsi que les citadins désignent tout ce qui se situe hors de la ville. Pour eux, tous ceux qui ne résident pas en ville habitent le bush. En réalité, ce terme désigne la végétation impénétrable qui borde les petites vallées encaissées. Moi, je vis au cœur de la forêt. J’ai fait construire une maison tout près du village de Maydena. C’est à une centaine de kilomètres d’ici.
- Pourquoi habiter si loin ?
- Pour être proche de la nature. J’exploite une concession si vaste que je n’en ai jamais fait le tour en totalité. Au-delà s’étend la forêt sauvage, que personne ne connaît véritablement.
- Et la vraie Tasmanie, c’est la forêt ?
- La plus étrange qui se puisse trouver. Sur mes terres, on rencontre les arbres les plus grands du monde. L’un d’eux, que l’on appelle tout simplement Big tree1, dépasse probablement les cent mètres. Cette forêt est le royaume de l’eau. Il y pleut souvent, mais le temps change très vite et l’ont peut commencer la journée sous une pluie battante pour se retrouver une heure plus tard sous un soleil magnifique. Ou l’inverse. Les animaux ne sont pas des mammifères, mais des marsupiaux.
Clémentine connaissait déjà tout cela, mais elle laissait parler son interlocuteur, parce qu’il aimait profondément ce pays, dont il parlait avec le même amour que William. Mise en confiance, elle lui raconta sa vie, et les raisons qui l’avaient poussée à venir s’installer en Tasmanie. Il l’écouta gravement, mais s’étonna lorsqu’elle lui avoua ne pas avoir utilisé son diplôme de médecin. Elle répondit :
- Je dois prendre le temps d’oublier ce que j’ai vécu.
Elle laissa passer un silence, puis ajouta :
- Cette guerre fut épouvantable. Mes patients n’étaient pas des malades. C’étaient des hommes bien portants, que l’on envoyait sans aucun remords se faire tuer dans une boucherie sans nom. Nous avions à peine de quoi les soigner. Parfois, leur état était si effrayant que l’on se demandait comment la vie pouvait encore s’accrocher à leurs corps déchiquetés ou brûlés. Et je devais tailler dans ces membres, dans ces ventres, souvent avec des anesthésiants de fortune. J’avais l’impression d’être une sorte de sculpteur maudit tentant de reconstruire ce qui avait été détruit. Mais la matière que je travaillais était la chair humaine.

1. Big Tree existe réellement. Sa hauteur a été estimée à 100 mètres au début du Vingtième siècle. En 2001, le vieillissement, les tempêtes et la foudre l’avaient ramené à 86 mètres. Depuis, un nouveau Big Tree a été découvert, qui mesure 87 mètres.



 
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